La montée du complexe agroalimentaire

  Lutte contre l’obésité 

La montée du complexe agroalimentaire

Avec l’arrivée des grandes industries au milieu du XIXe siècle, avec la migration des paysans vers les villes, avec la nécessité de disposer d’une main-d’œuvre de plus en plus abondante, il y a aussi eu nécessité de disposer de procédés de fabrication alimentaire à grande échelle qui ont fait basculer l’équilibre du pouvoir agricole depuis les petits producteurs au profit du complexe agroalimentaire naissant. Dans cet effort sans précédent de standardisation des aliments transformés et manufacturés, le complexe agroalimentaire a non seulement su répondre aux demandes des Américains, mais aussi à celles de plusieurs pays industrialisés tout au cours du XXe siècle. C’est à partir du milieu du XIXe siècle, aux États-Unis, que naît le complexe agroalimentaire.

Composé de cinq grands secteurs — l’agro-industrie d’amont, l’industrie de transformation de la matière première, l’industrie de la transformation alimentaire, l’industrie de la distribution alimentaire, l’industrie de la restauration rapide —, le complexe agroalimentaire, par son seul poids économique, transformera les pratiques alimentaires et uniformisera certaines structures culturelles du goût, de la même façon que le commerce du maïs, du sucre et de la pomme de terre l’avaient fait avant la Révolution industrielle. Ainsi, le Big Mac, qui sera consommé à Paris aura le même goût que celui consommé à New York ou Beijing. Les céréales vendues par Kellog seront l’ordinaire du petit déjeuner, autant des anglais, que des canadiens, des américains, des italiens et des français. En somme, le goût s’est universalisé, uniformisé et démocratisé par le seul fait du poids économique et financier du complexe agroalimentaire et de sa capacité à investir une multitude de niches alimentaires.

L’agro-industrie d’amont est composée de quatre secteurs, tous dominés par de grandes entreprises : (i) machines agricoles : Massey Ferguson, International Harvester, John Deere, Renault, Fiat ; (ii) semences : Monsanto, Cargill, Dreyfus ; (iii) produits chimiques : Monsanto, Ciba, Bayer, Dupont, Geigy, Dow Chemical, BASF, ICI ; (iv) alimentation animale : Ralston Purina, Cargill, CPC, Anderson-Clayton, Spillers. C’est la convergence des efforts commerciaux de toutes ces firmes qui, au cours des cent dernières années, a conduit aux transformations importantes qui ont eu lieu dans ce secteur dont : la mise au point de variétés de semences à haut rendement ; le transfert de variétés Nord/Sud qui ont révolutionné une partie des agricultures, tant en Asie qu’en Amérique Latine ; la mise en place d’un système agricole intensif en capital à haute productivité de travail[1].

Les industries du secteur agroalimentaire se sont spécialisées dans la transformation de la matière première[2]. La General Mills, fondée en 1856, s’accapare tout d’abord du marché de la farine, du marché des céréales consommées au petit déjeuner et du marché des soupes en canne. La H.J. Heinz Company, fondée en 1869, inonde rapidement le marché, au début du XXe siècle, d’une multitude de produits, dont le célèbre Ketchup Heinz, les condiments et les légumineuses.

Dès ses tout débuts, en 1901, la Fremont Canning Company propose différents produits en canne, dont les poix, les haricots, les fruits et les légumes produits par des fermiers locaux. Son produit phare, le Gerber Baby, lancé en 1928 — nourriture pour bébé commercialisé dans de petits pots de verre —, connaît un véritable succès qui ne se démentira pas au fil des années et que l’on retrouve encore aujourd’hui sur les tablettes des supermarchés. Dès sa fondation en 1906, la société Kellogg s’impose rapidement dans le marché des céréales consommées au petit déjeuner, tout comme dans celui des biscuits et des craquelins. En 1911, l’entreprise Proctor & Gamble commercialise la célèbre graisse Crisco, un shortening fait d’huiles végétales, qui facilitera grandement la tâche des cuisinières pour confectionner tartes et autres pâtisseries feuilletées. La Coca-Cola Company, au tournant du XXe siècle, investit littéralement le marché de la boisson gazeuse avec son produit vedette Coca-Cola et se diversifie par la suite dans une multitude de breuvages, dont les jus Minute Maid. En 1948, la société suisse Nestlé lance aux États-Unis le Nestlé Quick, poudre chocolatée, qui gagnera rapidement le marché du petit déjeuner.

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Ce secteur est actuellement dominé par neuf grands groupes. Nestlé pour la nutrition infantile, les chocolats, les confiseries, les produits surgelés, les glaces, les produits laitiers frais et l’eau embouteillée. Unilever, pour les glaces, les condiments, et la margarine. La Kraft Foods, pour le chocolat et les produits de confiserie, le café, la biscuiterie, la boulangerie industrielle et la fabrication de fromages. La Tyson Foods, pour les produits à base de viande fraîche ou réfrigérée, essentiellement du bœuf, du poulet et du porc. Danone, pour les produits laitiers, l’eau minérale et la nutrition infantile. La Coca-Cola Company pour les sodas et les jus de fruits, et Pepsico pour les sodas, les croustilles et les céréales. Finalement, le géant brésilien JBS pour les produits dérivés à base de viandes, Anheuser-Busch pour la bière, et Mars Inc. pour le chocolat et les produits de confiserie, l’alimentation pour animaux de compagnie, le riz et les plats préparés.

L’industrie de la transformation alimentaire se divise en trois grands secteurs : la première transformation (lait, viande, sucre, farine, huiles et graisses, fruits et légumes, jus et conserves) ; la seconde transformation (boulangerie, produits dérivés de la viande, aliments pour animaux, confiserie, produits laitiers) ; la troisième transformation (produits surgelés, produits laitiers très transformés, céréales pour petit déjeuner, boissons non alcoolisées, cafés instantanés, brasserie, ingrédients alimentaires, aliments pour nourrissons et animaux domestiques).

Le processus d’industrialisation et d’internationalisation de ce secteur a conduit à d’importantes innovations, dont « les transports et l’emballage, la longue conservation, la chaîne du froid, l’irradiation des denrées périssables, la normalisation à des fins sanitaires, de forts gains de productivité sur l’énergie et les matières premières[3]. » De plus, la constante création sans cesse renouvelée de nouveaux produits est au cœur même de sa stratégie commerciale dans le but de conserver ses parts de marché. Pour sa part, la filière biologique a particulièrement innové et a connu, partout dans le monde, une rapide croissance. Ses ventes ont excédé les 50 milliards de dollars en 2008, soit le double du total de 25 milliards de dollars enregistré en 2003[4][5].

Comme la demande pour les produits biologiques au sein des nations du G-7 a dépassé la capacité de production intérieure de ces mêmes pays, ce qui a donné lieu à une pénurie dorénavant comblée par les importations, les gains les plus importants en matière de production d’aliments biologiques ont été obtenus dans les pays en développement, dont le marché intérieur de la consommation pour ces produits est très faible[6]. En somme, la consommation pour les produits biologiques s’est surtout concentrée dans les pays industrialisés les plus riches, alors que la production de ceux-ci s’est mondialisée.

Au total, cette nouvelle dynamique permet dès lors à l’industrie de cibler de nouveaux consommateurs dans les économies émergentes[7] qui cherchent à s’alimenter comme les nord-américains et les européens, et au discours de la saine alimentation de conforter sa position dans les pays industrialisés.

La montée de l’industrie de la restauration rapide a profondément modifié le paysage alimentaire nord-américain. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’essentiel de la classe moyenne et de la banlieue se constitue, le rythme économique s’accélère, tout comme les cadences de travail. Le transport par automobile s’intensifie depuis la banlieue vers le centre-ville et vice-versa, réduisant d’autant le temps disponible autrefois réservé à d’autres activités. Dans un tel contexte, la restauration rapide trouve naturellement sa place où l’automobile est devenue reine et bénéficie d’un espace tout à elle, le service-au-volant. Les géants de la restauration rapide entrent en scène et ils le font sur le mode industriel en adoptant l’idée de « la cuisine comme une chaîne d’assemblage et le cuisinier comme un technicien remplaçable à volonté[8]. » Le concept, énoncé en 1936 par Walter Anderson de la société américaine White Castle, la première véritable chaîne de restauration rapide à s’être installée aux États-Unis, servira de base à ce qui deviendra par la suite le modèle de production de l’ensemble de l’industrie de la restauration rapide.

Fondée en 1940 et ayant standardisée ses produits dès 1948, la chaîne McDonald’s se positionne rapidement dans le marché des hamburgers, cheeseburgers, sandwiches au poulet, pommes de terre frites, petits déjeuners, sodas, milk-shakes et desserts. En 2012, l’entreprise était présente dans plus de 119 pays, possédait plus de 34 000 points de vente, employait plus de 1,8 millions de personnes et dégageait un chiffre d’affaire annuel de près de 26,56 milliards de dollars (US). En 1953, est fondée la société Insta Burger King, qui sera renommée un an plus tard Burger King. À remarquer dans le premier libellé de l’entreprise le mot « Insta » pour « instantané ». Dès son entrée sur le marché de la restauration rapide, elle occupe le même espace alimentaire que la société McDonald’s. En 2012, l’entreprise était implantée dans plus de 73 pays, possédait plus de 12 700 points de vente et dégageait un chiffre d’affaire annuel de plus de 1,97 milliards de dollars (USD).

Dans le segment de marché de la volaille, la société Kentucky Fried Chicken (KFC) se distingue tout particulièrement. Fondée par Harlam Sanders pendant la Grande Dépression, le petit restaurant situé à la croisée des chemins dans la ville de Corbin aux États-Unis propose à ses clients des repas à base de poulet frit, et surtout, à un prix abordable dans le contexte économique de l’époque. Sanders saisit rapidement tout le potentiel derrière le poulet frit et décide de proposer des franchises. La première est ouverte en 1952 en Utah et connaît un franc succès[9]. Non seulement Sanders démarque-t-il son entreprise du traditionnel hamburger en investissant la restauration rapide avec le poulet, mais il se positionne lui-même comme une marque de commerce en tant que tel sous le nom de « Colonel Sanders », tout comme avec sa célèbre recette secrète composée de « onze épices et fines herbes ». En 2012, KFC se positionnait comme la deuxième plus grande chaîne de restauration rapide à l’échelle planétaire avec plus de 18 000 points de vente, plus de 190 000 employés et des revenus annuels de plus de 15 milliards de dollars (USD).

Dans le segment de marché des produits laitiers transformés, le premier restaurant Dairy Queen ouvre ses portes en 1940 à Joliet en Illinois. Sa spécialité : crème glacée, crème molle, milk-shakes, smoothies, sundaes. C’est au cours des années 1950 à 1960, que le restaurant Dairy Queen deviendra à la fois une icône culturelle et un lieu de socialisation où se rassemblaient les jeunes gens du Midwest américain et des États du sud. En 2010, la société était présente dans plus de 19 pays, avec plus de 5 700 points de vente.

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De plus, dans un contexte élargi de libéralisation et de mondialisation des marchés[10], il est pertinent de constater que plusieurs économies émergentes se retrouvent de plus en plus dans la même situation que les sociétés nord-américaines et européennes : la nourriture dense en énergie a la cote[11]. Selon l’OMS, en 2010, le monde comptait plus de 42 millions d’enfants en surpoids, dont près de 35 millions vivaient dans les pays en voie de développement[12]. Et pour l’OMS, les principales causes de l’augmentation de l’obésité infantile se trouvent dans un changement de régime alimentaire combiné à une consommation accrue d’aliments énergétiques riches en graisses et en sucres, mais pauvres en vitamines, minéraux et autres micronutriments sains, et à une tendance à la diminution de l’activité physique[13].

À titre d’exemple, en 2012, McDonald’s disposait de plus de 1 500 restaurants en Chine contre 4 600 (600 autres à venir) pour KFC[14]. En Amérique latine, en 2011, McDonald’s possédait plus de 1 757 restaurants, faisant ainsi du continent sud-américain sa deuxième plus grosse franchise, représentant plus de 5% de ses ventes globales[15].

La société YUM!, et sa filiale Tricon Global Restaurants, propriétaire de KFC, Pizza Hut et Taco Bell, établie au Mexique depuis 1996, a connu une croissance soutenue : en l’espace de seulement quatre ans, son chiffre d’affaires a atteint plus de 200 millions de dollars (US). Pour la seule année 2008, sa division KFC, avec plus de 350 restaurants et avec plus de 21 % des parts de marché, a vendu plus de 25 millions de poulets. L’Amérique latine est son marché le plus dynamique[16], venant tout juste derrière la Chine[17]. Phénomène intéressant, malgré la récession économique, les ventes de la restauration rapide, dans toute l’Amérique latine, tout secteurs confondus, ont explosé depuis 2008[18].

Les économistes attribuent en bonne partie ce succès en Amérique latine à des changements importants dans la donne économique et démographique : la concentration croissante de la population dans les milieux urbains, l’augmentation du niveau de vie, la mise en place d’une véritable classe moyenne, l’arrivée en force des femmes sur le marché du travail[19]. Au vu de tels chiffres et constatations d’économistes, toute la question du choix alimentaire relève peut-être aussi de facteurs indirectement liés à l’aliment lui-même.

En somme, en l’espace de deux décennies, le spectre alimentaire de la restauration rapide américaine, qui ne fait appel ni aux fruits ni aux légumes, a été complété : la viande rouge, le poulet, les produits à base de lait, et finalement la pizza, avec pâte, fromage et charcuterie.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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[1] Hugon, P. (1998), « L’industrie agro-alimentaire. Analyse en termes de filières », Tiers-Monde, tome 29, n° 115, p. 686.

[2] Goldberg, R. A. (1957), A concept of Agribusinesss, Boston : Harvard University.

[3] Hugon, P. (1998), op. cit.

[4] Service d’exportation agroalimentaire (2010), Produits biologiques. Vue d’ensemble du marché, Bureau des marchés internationaux, Canada, Novembre.

[5] Par le passé, l’industrie des aliments biologiques était fondée spécifiquement sur les fruits et légumes frais, et bien que les fruits et légumes biologiques connaissent toujours la plus forte croissance au niveau des ventes, l’industrie offre maintenant de nombreux produits manufacturés à valeur ajoutée (OTA, 2010).

[6] Organic Monitor (2006). Research News.

[7] Mintel Global New Products Database (2011).

[8] Jansz, M. (1994), The Big Bite Book of Burgers, New York : Smithmark Pub.

[9] Smith, A. F. (2009), The Oxford Companion to American Food and Drink, Ocford : Oxford University Press.

[10] La croissance du complexe agroalimentaire est intimement liée à la mondialisation.

[11] Chopra, M., Darnton-Hill, I. (2004), « Tobacco and obesity epidemics : not so different after all ? », British Medical of Medicine, vol. 328, June, p. 1559.

[12] OMS (2012), Surpoids et obésité de l’enfant, Stratégie mondiale pour l’alimentation, l’exercice physique et la santé.

[13] OMS (2012), Alimentation et exercice physique : une priorité de santé publique, Stratégie mondiale pour l’alimentation, l’exercice physique et la santé.

[14] Patton. L. (2012), McDonald’s Sales Drop in Asia Signals Fast-Food Slowdown, Bloomberg, June 11.

[15] Gold, D.H. (2011), Arcos Dorados Shows Appetite For Growth, Investor Business Daily, August 29.

[16] YUM! Brands (2012), Form 10-K, Annual Report, Filing Date Feb 21.

[17] Patton. L. (2012), op. cit.

[18] Idem.

[19] Just-Food (2001), Latin America: Lifestyle changes driving fastfood expansion, July 26.

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