Les environnements obésogènes

  Lutte contre l’obésité 

Les environnements obésogènes

La littérature scientifique, depuis le milieu du XXe siècle, a particulièrement souligné le rôle du complexe agroalimentaire et de ses techniques de commercialisation sur les pratiques de commensalité[1][2][3] et sur l’ingestion de calories. Il est même suggéré que les stratégies de production, de transformation, de distribution et de marketing[4] mises en œuvre par le complexe agroalimentaire inciteraient non seulement les gens à manger plus, mais aussi à consommer des aliments à teneur toujours plus élevée en calories[5][6]. En somme, tout semble concourir à la prise de poids. Dans les pays industrialisés, et nonobstant tout ce que l’individu puisse mettre en œuvre pour contrer le développement de la masse adipeuse, il baigne systématiquement, au quotidien, dans un environnement obésogène. La position n’est pas innocente, car elle implique que le moindre relâchement de la vigilance de la part d’un individu lui fait inévitablement courir le risque d’être en surpoids ou de devenir obèse. Le quotidien lui-même serait devenu un facteur de risque obésogène.

D’ailleurs, l’OMS soutient à ce sujet que : « le développement économique va de pair avec l’urbanisation et la mécanisation, lesquelles entraînent une réduction de l’activité physique tout en améliorant l’accès à des aliments énergétiques — une combinaison de facteurs souvent qualifiée d’« environnements obésogènes ». La mondialisation économique et culturelle joue un rôle prépondérant dans cette évolution. Les sociétés transnationales alimentaires, par exemple, sont l’un des principaux investisseurs dans les pays à faible et moyen revenu au vu des bénéfices énormes pouvant être retirés de la transformation et de la vente au détail des aliments[7]

En fait, au fil des siècles, au fil des disettes et des périodes d’abondance, la disponibilité alimentaire s’est révélé un facteur essentiel de la régulation de la prise alimentaire. Avec l’industrialisation de l’agriculture, avec la mise en place d’un vaste réseau d’épiceries au XXe siècle, avec le développement de la ville et de la banlieue et du complexe agroalimentaire, avec l’augmentation sans précédent du niveau de vie au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le tout a créé un environnement où l’accès à la nourriture est devenu quasi illimité ; telle est l’infrastructure de la prise de poids. Et cette infrastructure de la prise de poids s’articule autour de quatre facteurs déterminants : internationaux, nationaux ou régionaux, communautaires, individuels.

En partant de l’idée que le complexe agroalimentaire, comme le suggère le sociologue Claude Fischler, définirait la structure même des pratiques alimentaires, et possèderait la capacité de reconfigurer des structures culturelles du goût — tout comme la capacité d’uniformiser les goûts à l’échelle planétaire —, est-il possible de faire en sorte que l’individu puisse atteindre et maintenir ce qu’il est convenu d’appeler un « poids santé » ? La réponse à cette question n’est pas simple.

Certes, il est possible de dire que l’individu a toute la latitude voulue pour manger ce qu’il veut. Certes, il est possible de dire que, sans l’intervention des médecins, de la santé publique et des nutritionnistes, le complexe agroalimentaire n’aurait pas changé ses pratiques ni proposé des produits dits « santé ». En fait, le complexe agroalimentaire est fondamentalement une industrie articulée autour d’un modèle marchand régulé par les lois de l’économie de marché, c’est-à-dire une production et une distribution de masse pour une consommation de masse.

Par ailleurs, si le complexe agroalimentaire repère que le discours ambiant est aux aliments « santé », il s’adaptera en conséquence aux besoins et desiderata des consommateurs pour ne pas perdre ses parts de marché, tout en sachant fort bien que ce qu’il vend aujourd’hui comme produit « santé » risque fort d’être remplacé et déclassé dans quelques années par d’autres effets de mode qu’auront proposés les nutritionnistes et la recherche scientifique en matière d’alimentation.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Lutte contre l’obésité  

[1] Wang, Y., Beydoun, M.A. (2007), « The Obesity Epidemic in the United States — Gender, Age, Socioeconomic, Racial/Ethnic, and Geographic Characteristics: A Systematic Review and Meta-Regression Analysis », Epidemiological Reviews, Oxford Journals, vol. 29, n° 1, p. 6-28.

[2] Astrup, A., Ryana, L. (2000), « The role of dietary fat in body fatness: evidence from a preliminary meta-analysis of ad libitum low-fat dietary intervention studies », British Journal of Nutrition, vol. 83, suppl. S1, p. S25-S-32.

[3] Saris, W.H.M., Astrup, A., et als (2000), « Randomized controlled trial of changes in dietary carbohydrate/fat ratio and simple vs complex carbohydrates on body weight and blood lipids: the CARMEN Study », International Journal of Obesity, vol. 24, p. 1310-1318.

[4] Harris, J.L., Pomeranz, J.L., Lobstein, T., Brownell, K.D., (2009), « A Crisis in the Marketplace: How Food Marketing Contributes to Childhood Obesity and What Can Be Done », Annual Review of Public Health, Vol. 30, p. 211-225.

[5] Katz, D.L., O’Connell, M., Njike1, et als. (2008), « Strategies for the prevention and control of obesity in the school setting: systematic review and meta-analysis », International Journal of Obesity, vol. 32, p. 1780–1789.

[6] Williams, A.J., Henley, W.E. et als (2013), « Systematic review and meta-analysis of the association between childhood overweight and obesity and primary school diet and physical activity policies », International Journal of Behavioral Nutrition and Physical Activity, vol. 10, p. 101.

[7] Hawkes, C. (2005), op. cit.

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