Le défi de la saine alimentation

  Lutte contre l’obésité 

Le défi de la saine alimentation

Dans cette obligation d’action et cette volonté de contrer la prise de poids, des différences majeures émergent quant aux méthodes utilisées en fonction des pays. Par exemple, au Canada, la santé publique opte plutôt pour des campagnes à connotation positive, c’est-à-dire consommer 5 portions de fruits et de légumes chaque jour et faire 30 minutes d’exercices quotidiennement.

Au Québec, « l’une des solutions retenue fut la mise sur pied d’une campagne médiatique (Vers un Québec en Santé) suscitant la promotion de saines habitudes de vie telles qu’une alimentation équilibrée, la pratique d’activités physiques et le non-usage du tabac[1]. » Cette campagne avait pour but de : (i) favoriser l’adoption d’un comportement visant l’intégration de la consommation quotidienne d’au moins cinq portions de fruits et légumes ; (ii) faire connaître la gamme de fruits et de légumes du Québec accessibles et disponibles sur le marché ; (iii) favoriser de bonnes pratiques de manipulation des aliments pour ainsi conserver la salubrité des produits alimentaires.

Toutefois, aux États-Unis, la situation s’avère particulièrement différente. Le cas du Département de la santé de la ville de New-York, déjà impliqué dans une bataille juridique visant à réglementer le format des boissons gazeuses sur son territoire est intéressant, car il s’en prend également aux boissons sportives et énergisantes qu’il considère comme étant tout aussi néfastes[2]. La campagne, composée de publicités télévisuelles et d’affiches placardées un peu partout dans le métro, est particulièrement intense et agressive. L’une de ces publicités montre un patient diabétique amputé de quelques orteils, conséquence de son obésité. Une autre publicité met en scène un homme obèse buvant à grandes rasades une boisson sportive de couleur bleu-néon et un chirurgien procédant à une intervention cardiaque. Pour le docteur Thomas Farley du Département de la santé de la ville de New-York, la campagne est tout à fait justifiée, car il faut « avertir les gens que ces boissons contiennent autant de calories que les boissons gazeuses, sinon plus, et que nous sommes présentement confrontés à un sérieux problème d’épidémie d’obésité[3]. »

Pour la chercheure Le’a Kent, cette tendance des autorités publiques américaines à produire des publicités chocs se structure essentiellement autour de l’aversion envers le corps obèse, un corps qui serait inévitablement engagé dans un processus de mort prématurée, d’où l’idée que cette possibilité de mort prématurée inciterait dès lors l’individu à assainir son mode de vie[4]. En fait, la notion même d’aversion envers le corps obèse est souvent utilisée comme argument stratégique dans certaines campagnes de santé publique visant la prise de poids[5].

En 2011, au Mexique, une campagne anti-obésité nationale montrait des personnes bedonnantes manger des aliments gras, reportant par le fait même non seulement tout le poids de la responsabilité sur l’individu[6], mais le stigmatisant de surcroît. En 2012, dans l’État du Minnesota, une campagne anti-obésité[7] diffusée à la télé a non seulement tablé sur cette idée d’aversion, mais a aussi tablé sur celle de la stigmatisation des comportements des gens obèses. Dans la première publicité, une mère obèse fait ses courses au supermarché tout en remplissant son panier d’épicerie d’aliments réputés faire engraisser. Derrière elle, sa jeune fille l’imite en remplissant son propre petit panier. Lorsque la mère découvre le manège, elle regarde sa fille d’un ton réprobateur et un slogan s’affiche alors à l’écran qui dit : « Aujourd’hui est le jour où nous devons donner le bon exemple à nos enfants. » Dans la seconde publicité, dans le décor d’un fast-food, deux jeunes adolescents se relancent à qui mieux-mieux afin de savoir lequel de leurs pères peut absorber le plus de nourriture. Alors que le père de l’un de ceux-ci arrive avec un plateau chargé de frites et de hamburgers, il entend son fils dire fièrement : « Quand je serai grand, je mangerai deux fois plus que mon père ! » et le même slogan s’affiche alors à l’écran : « Aujourd’hui est le jour où nous devons donner le bon exemple à nos enfants. »

Le Children’s Healthcare d’Atlanta a lancé une campagne controversée où des enfants obèses sont mis en scène avec des messages chocs[8] : « It’s hard to be a little girl if you’re not » ; « My Fat May Be Funny To You But It’s Killing Me » ; « Being Fat Takes The Fun Out Of Being A Kid. » L’instigateur de la campagne, le docteur Marc Manley, précise qu’il était nécessaire d’utiliser la culpabilisation, car « la génération actuelle d’enfants aura une espérance de vie plus courte que celle de leurs parents. C’est la première fois qu’un tel phénomène est anticipé aux États-Unis, et l’obésité en est la principale cause[9][10]. »

  Lutte contre l’obésité  

Le cas est classique : le sentiment qu’il y a urgence à agir, et l’urgence à agir justifie les moyens, et la campagne du Children’s Healthcare d’Atlanta pour contrer l’obésité est révélatrice en ce sens, car elle procède à un assemblage de moyens pour y parvenir : l’argument de l’espérance de vie raccourci, l’argument de l’épidémie d’obésité, la culpabilisation, la stigmatisation, la publicité, les slogans, les affiches.

Pour la chroniqueuse américaine Lindy West, « C’est déjà assez difficile d’être un enfant obèse, sans que le gouvernement vienne vous dire que vous êtes une épidémie[11]. » Comme elle le fait remarquer : « Tu es un problème qui doit être résolu[12]. » En fait, ce genre de campagne cible avant tout les gens obèses plutôt que le système qui conduit les gens à prendre du poids. Elle considère qu’une campagne anti-personne-obèse reste et demeure avant tout une campagne anti-personne : « Traiter les gens comme des animaux, les dépeindre comme des personnages de bandes-dessinées accros à la crème glacée, et les considérer comme des vecteurs de maladie est décidément malsain pour la santé des gens. […] Il n’y a rien que personne ne puisse faire pour que les gens obèses deviennent minces demain matin. La réalité, c’est que le problème est complexe, difficile à résoudre et beaucoup moins amusant pour les gens qui prennent leur pied à détester et à haïr les gens obèses[13]. »

À remarquer la formulation et le vocabulaire utilisés par la chroniqueuse. Tout d’abord, un positionnement anthropomorphique avec les animaux et les personnages de bandes-dessinées. La démarche permet de constater que le corps obèse provoque de l’aversion, du dégoût, de la révulsion et qu’il mérite peu de considération. Ensuite, l’énonciation du fond du problème qui renvoie la responsabilité de l’obésité au système. Cette approche cherche à mettre en lumière une dynamique sous-jacente dont ne tiennent pas compte, la plupart du temps, ceux qui tournent en dérision les gens obèses.

Finalement, la cible de la harangue : les gens qui détestent le corps obèse, sa présence, ses manifestations, ses attitudes, ses comportements. Ce sont ces derniers qui devraient faire un examen de conscience et non les gens obèses. La réflexion que pose Lindy West résume non seulement en quelques mots la posture psychologique dans laquelle se trouvent les gens obèses face aux campagnes publiques modulées sur la culpabilisation, mais met également en évidence le fait qu’il y a deux camps aux positions quasi irréconciliables.

En fait, lorsque les positions sont aussi campées de part et d’autre, que l’une des deux parties est la victime des attaques de l’autre, que la partie dominante est soutenue par des interventions contre la prise de poids répercutées sur toutes les tribunes médiatiques, il faut vraisemblablement envisager que l’impact psychologique sur la personne n’est pas sans effet, qu’elle ressent le tout comme une injonction à normer son corps, et qu’elle peut contester, par la prise de poids elle-même, l’ensemble des interventions publiques pour justement faire dissidence.

Le fat activism[14] est éloquent à ce sujet. Le mouvement a fait son apparition aux États-Unis vers la fin des années 1960, alors que la société américaine était engagée dans un vaste chantier politique d’équité et de justice sociale. Le Fat Liberation Manifesto[15], rédigé par les membres du Fat Underground, exigeait alors que les gens obèses soient traités sur le même pied d’égalité que tous les autres citoyens[16]. Depuis ce temps, et particulièrement depuis la survenue de l’épidémie d’obésité au tournant des années 2000, le fat activism a connu un regain d’intérêt significatif[17]. Des groupes comme la National Association to Advance Fat Acceptance[18] militent contre ce qui est dorénavant considéré comme de la discrimination structurelle : lits d’hôpitaux, sièges d’avions, d’autobus, de cinéma et bancs publics inadaptés aux corps hors normes. D’autres groupes visent à signaler à la société que les gens obèses sont sexuellement désirables et attrayants. Certains s’en prennent à des centres de remise en forme parce qu’ils exploitent l’obésité pour faire commerce. Des médias alternatifs ont été créés pour faire valoir un autre point de vue sur l’obésité.

  Lutte contre l’obésité  

De plus, le fat activism a une affinité toute particulière avec d’autres grands mouvements comme le féminisme, la lutte pour les droits civils, la reconnaissance des gays et lesbiennes, et même les droits des handicapés. Ce qui est évoqué ici, c’est l’idée même de marginalisation fondée sur les caractéristiques physiques des individus et sur les connotations culturelles négatives qu’elles suggèrent et supposent.

En fait, le mouvement féministe, le combat des gays et lesbiennes pour leur reconnaissance, et la lutte des homosexuels contre les préjugés à propos du sida, ont largement contribué à l’élaboration de la position du fat activism. Il s’agit désormais d’empêcher la stigmatisation ainsi que la marginalisation et d’éviter que les discours moralistes à propos de leur condition prolifèrent. De plus, en se référant au modèle social des gens à mobilité réduite et des handicapés, les tenants du fat activism pointent directement les limites des infrastructures actuelles et affirment que la société se doit de les accommoder. Ne représentent-ils tout de même pas 33 % de la société américaine et 25 % de la population européenne ?

En somme, le fat activism réclame plus de justice sociale. Il cherche à contrer l’humiliation, la frustration et la colère vécue par ses membres. Les gens ne veulent plus se sentir marginalisés ni être considérés comme un problème et une épidémie. Pour eux, les campagnes de santé publique dirigée contre la prise de poids et tous les efforts de l’industrie dédiée au contrôle du poids exagéreraient les effets néfastes de l’obésité sur la santé. Comme le souligne la chroniqueuse Lindy West :

« Je sais que personne ne va me croire. […] Je ne mange pas de céréales au chocolat ni de pot entier de crème glacée. Chaque matin, je marche plus d’un mile pour me rendre au coffee shop qui est situé dans la même rue où se trouve ma coopérative de produits biologiques, là où je fais régulièrement mon épicerie. Je mange des portions tout à fait normales de produits non transformés, frais, et qui proviennent en grande partie de fermes locales. Mon taux de mauvais cholestérol est bas et ma pression artérielle est normale. Je n’attrape presque jamais la grippe. Je n’ai jamais été hospitalisée. J’ai un emploi merveilleux et je vis très bien. Je suis incroyablement sociable. Parfois, je mange des desserts, parfois non. Je paie mes impôts. Je prends soin de ma famille. Je ne commets pas de crime. Je suis accueillante avec les étrangers. En somme, je considère que je contribue plus au monde que je ne retire de celui-ci. Et tout ça pour me faire dire que je suis un problème et une épidémie ?[19] »

Ce cri du cœur venant d’une femme obèse et socialement engagée, dont le comportement et les attitudes correspondent si peu aux préjugés et aux idées préconçues véhiculés à propos des gens obèses, interpelle tout particulièrement, car il démontre que les clichés ont la vie dure et qu’ils stigmatisent. La démarche du fat activism se situe dans une perspective où il faut éliminer les stéréotypes, où il faut éviter de faire en sorte que les femmes obèses soient considérées comme des victimes, tout comme de considérer que les jeunes filles n’ont pas nécessairement besoin d’être minces pour trouver un amoureux[20][21].

Il va sans dire que les campagnes de santé publique de sensibilisation à la prise de poids ne sont pas toutes articulées autour de l’effet de culpabilisation, bien au contraire. Par contre, il n’en reste pas moins que le discours visant à contrer la prise de poids se retrouve partout, à commencer par l’exposition médiatique soutenue des nutritionnistes, la fiche nutritionnelle imprimée sur les emballages et contenants, dans les chroniques santé des émissions de télé et de radio, des journaux, des magazines dédiés tant aux femmes qu’aux hommes, dans les livres de cuisine, sur les sites Internet spécialisés, au cabinet du médecin, sur les panneaux publicitaires annonçant des vêtements à la toute dernière mode ou des produits de beauté, etc.

Partant de là, il est plausible d’avancer l’idée que la santé publique est largement appuyée dans sa démarche pour contrer la prise de poids par une pression sociale visant à la minceur — ainsi que toutes les valeurs sociales bénéfiques qui lui sont associées —, pression qui prend source dans un assemblage de moyens pour en faire la promotion.

Dans un tel contexte, et sans vouloir faire de jeu de mots, être gros n’est pas une mince affaire, car la pression en provenance de toutes parts pour perdre du poids est constante et elle implique au premier chef l’individu et sa propre responsabilité.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

 Lutte contre l’obésité  

[1] Richer, Y. (2007), Perception de la campagne « Vers un Québec en santé » par des jeunes québécois de 12 à 14 ans, sous la direction de Lise Renaud, Groupe de recherche Médias et santé, UQAM, p. 214.

[2] Stanford, D. D. (2013), op. cit.

[3] Idem.

[4] Kent, L. (2001), « Figthing abjection : representing fat women », J. E. Braziel & K. LeBesco (eds), Bodies Out of Bounds : Fatness and Transgression, Berkeley : University of California Press, p. 130-150.

[5] Leahy, D. (2009), « Disgusting Pedagogies », Biopolitics and the ‘Obesity Epidemic’, London :Rtouledge, p. 172-182.

[6] Parker-Pope, T. (2011), Fat Stigma Spreads Around the Globe, New York Times, March 30, http://well.blogs.nytimes.com/2011/03/30/spreading-fat-stigma-around-the-globe/, consulté le 3 avril 20103.

[7] Abrams, L. (2012), Think of the (Fat) Children: Minnesota’s ‘Better Example’ Anti-Obesity Campaign, The Atlantic, September 24 ; http://www.theatlantic.com/health/archive/2012/09/think-of-the-fat-children-minnesotas-better-example-anti-obesity-campaign/262674/, consulté le 2 juin 2013.

[8] Keneally, M. (2012), ‘Mom, why am I fat?’: Controversy over shock anti-obesity ads featuring overweight children, Mail Online, January 2 ; http://www.dailymail.co.uk/news/article-2081328/Weighty-debate-anti-obesity-ads-featuring-fat-kids-causes-criticism-health-advocates-shock-tactics.html, consulté le 28 mai 2013.

[9] Idem.

[10] « What convinced him was an analysis that predicted the current generation of children will have a shorter life expectancy than their parents. This is the first time in U.S. history that this is anticipated to happen, he says, and obesity is the main cause. »

[11] West, L. (2012), It’s Hard Enough to Be a Fat Kid Without the Government Telling You You’re an Epidemic, Jezebel, September 24.

[12] Idem.

[13] Idem.

[14] LeBesco, K. (2004), Revolting Bodies ? The Struggle to Redefine Fat Identity, Boston : University of Massachussetts Press, p. 14 & p. 63.

[15] Bracha Fishman, S. G. (1998), Life In The Fat Underground, Radiance – A Magazine for Large Women.

[16] Solovay, S., Rothblum E. (2009), « Introduction », The Fat Studies Reader, New York : New York University Press, p. 1-7.

[17] Johnston, J., Taylor, J. (2008), « Feminist consumerism and fat activists : a comparative study of grassroots activism and the Dove Real Beauty campaign », Signs, vol. 33, n° 4, p. 941-966.

[18] http://naafa.org.

[19] West, L. (2012), op. cit.

[20] Mitchell, A. (2005), Fat : The Anthroplogy of an Obsession, New York : Penguin, p. 211-225.

[21] Warin, M. et al. (2008), « Bodies, mothers and identities : rethinking obesity and the BMI », Sociology of Health & Illness, vol. 31, n° 6, p. 854-871.

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