Prise de poids et intervention de la santé publique

  Lutte contre l’obésité 

Prise de poids et intervention de la santé publique

Face à l’offre et à la demande alimentaire, les institutions publiques sont confrontées à un vaste chantier, et pour arriver à contrer la prise de poids et en prévenir les impacts, il leur faut « intervenir à la fois sur plusieurs aspects : agroalimentaire, économique, scolaire, municipal, médiatique et dans plusieurs secteurs : travail, justice, transports, santé et services sociaux et recherche. C’est donc un effort collectif et sociétal qui est requis pour freiner les problèmes reliés au poids et leurs conséquences[1]. »

Bien que cet énoncé ait été formulé par le Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec, il n’en reste pas moins qu’il est représentatif des interventions déployées à l’échelle internationale pour contrer la prise de poids : « La fréquence de l’obésité est en augmentation un peu partout dans le monde, chez les adultes comme chez les enfants, à un point tel que l’OMS a qualifié la situation d’épidémie, voire de pandémie. Elle a d’ailleurs enjoint toutes les nations d’entreprendre des actions vigoureuses afin de prévenir et contenir l’épidémie, car l’obésité contribue au fardeau des maladies chroniques à l’échelle mondiale[2][3].  »

Ce constat posé par l’OMS enjoint non seulement les institutions publiques à s’investir dans la lutte contre le développement de la masse adipeuse, mais elle leur fait aussi prendre conscience qu’à l’obésité sont liés des problèmes menaçants pour la société : « La diminution de l’espérance de vie et surtout, de l’espérance de vie en bonne santé constitue-t-elle, selon plusieurs experts, une menace réelle[4]. Les coûts associés au traitement et à la maîtrise des maladies chroniques, y compris les problèmes reliés au poids, atteindront donc bientôt un niveau insoutenable pour la société, et cela amputera une part du financement que doit consacrer l’État aux autres secteurs[5][6]. »

Le danger financier qu’encourt la société s’impose ici. Par exemple, au Québec, alors que plus de 43 % du budget total de l’État est déjà consacré aux services de santé[7], cette proportion devrait s’accroître en raison, notamment, du vieillissement de la population et l’augmentation de la prévalence des maladies chroniques, dont les problèmes reliés au poids, qui nécessitent des interventions de plus en plus coûteuses.

Pour ce faire, les institutions publiques doivent tout d’abord s’assurer de créer des environnements et des conditions favorables à l’adoption et au maintien de saines habitudes de vie qui permettront de contrôler le développement de la masse adipeuse sur une longue période de temps : « L’amélioration de l’état de santé de la population nécessite un travail de longue haleine. Pour ce faire, le gouvernement, avec ses partenaires, doit assurer la pérennité des mesures afin que les actions mises en place perdurent au fil des ans et que de véritables changements puissent se réaliser dans les environnements. Seules des actions à long terme permettront de constater des résultats sur la santé de la population[8]. »

La mise en œuvre d’un tel programme nécessite la contribution de nombreux acteurs sociaux : instances gouvernementales, organismes communautaires, associations diverses, entreprises privées, et en bout de ligne, l’individu lui-même. La cible de ce programme : « la promotion d’une saine alimentation et la pratique d’activité physique[9]. » Pour agir efficacement et amener un changement effectif, notamment en ce qui concerne les habitudes de vie, « il faut intervenir sur les comportements individuels tout en instaurant un environnement et des conditions de vie qui favorisent l’adoption de saines habitudes de vie. Le but est de rendre les choix de santé durables, conviviaux et faciles à faire[10]. »

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Pour y parvenir : un but, des objectifs, une clientèle. Le but est triple : favoriser l’adoption et le maintien de saines habitudes de vie ; favoriser un mode de vie physiquement actif ; favoriser une saine alimentation[11]. Pour atteindre ce but, trois mesures qui doivent :

  • faciliter l’adoption et le maintien, à long terme, de saines habitudes alimentaires et un mode de vie physiquement actif ;
  • réduire la prévalence de l’obésité et des problèmes reliés au poids et leurs conséquences sur les individus et la société québécoise ;
  • valoriser les saines habitudes de vie et une variété de schémas corporels.

La finalité de ces mesures, d’ici 2012, devraient réduire de 2 % le taux de prévalence de l’obésité chez les jeunes adultes et de réduire de 5 % le taux de prévalence de l’embonpoint chez les jeunes adultes. Finalement, la clientèle visée, les jeunes de 0 à 25 ans, car les habitudes de vie s’acquièrent dès le tout jeune âge. L’efficacité de ces interventions, tant chez les jeunes que chez les adultes, est-elle avérée ?

En fait, il est beaucoup trop tôt pour le dire, le programme n’étant vraiment en place que depuis 2006. Par contre, il est possible de rendre compte de l’état actuel de la situation : « Entre la fin des années 1980 et aujourd’hui, la prévalence de l’obésité a augmenté de façon marquée tant aux États-Unis qu’au Canada. Les augmentations affichent un profil comparable dans l’un et l’autre pays, particulièrement chez les hommes. Chez les femmes, des hausses s’observent également dans les deux pays ; toutefois, vers la fin des années 1980 ainsi qu’aujourd’hui, les estimations de la prévalence de l’obésité chez les jeunes femmes et les femmes d’âge moyen aux États-Unis sont considérablement plus élevées que celles pour leurs homologues au Canada[12]. »

Au Canada, entre 2005 et 2008, chez le groupe 0-25 ans[13], la prévalence de l’obésité a effectivement diminué, mais il y a eu un gain de 4,48 % dans la catégorie de l’embonpoint. Chez les adultes[14], moins de gens sont en poids normal (-2,81 %), et de plus en plus de gens sont en situation d’embonpoint (1,13 %) et d’obésité (0,72 %). Par contre, la compilation des données pour les années 2007 à 2009 semble démontrer, au Canada, un léger infléchissement de la prévalence de l’obésité, soit un taux de 24,1 %.

Toujours au Canada, la situation, chez les adultes, pour 2009 et 2010, indique une importante baisse par rapport à la situation de 2008[15], alors que l’embonpoint passe de 36,8 % à 33,9 % et que l’obésité glisse de 25,1 % à 16,4 %.

Faut-il pour autant voir là une corrélation entre l’efficacité des programmes proposés par différents acteurs sociaux et la baisse de la prévalence de l’obésité chez les adultes ? Rien n’est moins certain, et la question reste entière tant que d’autres données ne viendront pas confirmer cette tendance à la baisse au Canada. Faudrait-il plutôt envisager que le processus d’autonomisation de l’individu en matière de santé serait le principal responsable de la situation ? Sont-ce plutôt les programmes de santé publique, ou les campagnes de promotion de la santé, ou les efforts d’une multitude d’acteurs sociaux, ou l’individu qui a décidé de prendre en charge sa propre santé, qui ont conduit à cette baisse ? Encore là, difficile d’y répondre. Peut-être s’agit-il d’un assemblage ou d’une convergence de tous ces facteurs qui y ont contribué. Ce qu’il est possible par contre d’affirmer, dans un tel contexte, c’est qu’il n’y a aucune certitude par rapport à un phénomène précis qui aurait eu ou non prépondérance sur l’un ou l’autre.

Quels axes d’intervention devrait-on mettre d’avant pour justement contrer la prise de poids ? Selon le Ministère québécois de la santé et des services sociaux, il importe de :

  • favoriser une saine alimentation (production, transformation et distribution alimentaire, sécurité alimentaire, établissement scolaires, municipalités, secteur de la restauration) ;
  • favoriser un mode de vie physiquement actif (familles, services de gardes, établissement scolaires, milieux municipal, communautaire et associatif, milieu de travail, milieu de vie) ;
  • promouvoir des normes sociales favorables (campagnes sociétales, médias, publicité, programmes d’éducation grand public, valorisation et reconnaissance, norme santé) ;
  • améliorer les services aux personnes aux prises avec un problème de poids (intervenir sans nuire, orientation et soutien, formation et pratiques professionnelles, encadrement des produits, services et moyens amaigrissants, protection des consommateurs) ; (v) favoriser la recherche et le transfert de connaissances[16].

La question de la régulation du poids et de la normalisation des comportements pour y parvenir est non seulement un vaste chantier social, mais exige aussi un engagement, une mobilisation et une concertation sans précédent de tous les acteurs sociaux. L’adhésion des citoyens à de saines habitudes de vie en matière de développement de la masse adipeuse semble être à ce prix : « S’ils sont bien informés sur les questions de santé et sur leur contribution possible à l’amélioration de l’état de santé général, les individus seront beaucoup plus réceptifs aux actions visant l’amélioration des habitudes de vie, dont l’alimentation et l’activité physique, de même que la prévention des problèmes reliés au poids[17]. »

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Partant de tous ces constats relativement à la nature de l’intervention publique pour contrer la prise de poids, c’est ici que la notion d’assemblage proposée par la sociologue australienne Deborah Lupton[18] prend toute sa signification, car elle permet de voir comment les institutions de pouvoir — État, santé publique, médecine, médias de masse —, en connectant ensemble des éléments aussi disparates que le fait de consommer 5 portions de fruits et légumes par jour, de faire 30 minutes quotidiennes d’activité physique, de réguler la prise alimentaire par une discipline toute personnelle, par l’assainissement de l’offre alimentaire dans les lieux publics, par des mesures favorisant le transport actif, par la reconfiguration de l’espace bâti, par la publication de guides alimentaires, par des chroniques dans les médias, par des émissions télé centrées sur la santé, par des campagnes de santé publique utilisant à la fois les toutes dernières techniques marketing et des supports technologiques à la fine pointe des médias de masse et des médias sociaux, influent en partie, à travers cet assemblage, sur les comportements, les pratiques, les attitudes et les environnements susceptibles de favoriser la prise de poids.

Et la finalité est claire : les actions concertées de tous les acteurs sociaux doivent conduire l’individu à prendre conscience de ses comportements malsains. Il doit voir dans l’amélioration de ses comportements une condition de sa santé. Par contre, à quoi les interventions publiques en matière de prise de poids sont-elles réellement confrontées sur le terrain ? Deux exemples retiendront l’attention pour explorer cette réalité : l’assainissement de l’offre alimentaire dans l’espace public et les campagnes de santé publique pour contrer la prise de poids.

Par exemple, bannir les distributeurs automatiques de sodas et de collations dans les écoles est un moyen de restreindre l’offre, alors que mettre sur pied des campagnes d’éducation visant à promouvoir chez les étudiants une saine alimentation est une tentative pour altérer la demande. De plus, d’un strict point de vue économique, et particulièrement dans le contexte d’une société consumériste, il revient à l’individu de décider comment il entend dépenser son argent et consommer ce qu’il veut bien : c’est la liberté de choix.

Cependant, cette liberté de choix est en partie contrainte par le complexe agroalimentaire. Certes, l’individu peut décider d’acheter des aliments sains, mais l’offre du complexe agroalimentaire est telle qu’elle influe sur sa liberté de choix. Autrement dit, « si la liberté de choix existe, les alternatives de choix doivent coïncider avec la liberté de choix[19] », ce qui n’est actuellement pas tout à fait le cas, et la répartition annuelle de la consommation de protéines du panier d’épicerie nord-américain, en 2010, est plus que révélatrice à ce sujet. Alors que le bœuf a compté pour 28 %, que le porc a compté pour 19 %, et que la volaille a compté pour 17 %, les autres sources de protéines, poisson et œufs, ont respectivement compté pour 15 % et 6 %[20]. En fait, les dépenses régionales montrent que le bœuf a été la source de protéine préférée aux États-Unis. Après le bœuf, la région du Sud a acheté davantage de porc, alors que les états du Nord-est ont acheté plus de volaille et de poisson. Les consommateurs du Midwest ont consacré moins d’argent à l’achat de volaille, de poisson et d’œufs que toutes les autres régions des États-Unis.

Afin de rééquilibrer cette liberté de choix en partie contrainte par le complexe agroalimentaire et l’industrie de la restauration rapide, la santé publique s’est engagée dans des campagnes faisant la promotion d’un mode de vie plus sain. Toutefois, certaines études ont particulièrement démontré que ces campagnes, à l’exemple des campagnes anti-tabac, fonctionnent plus ou moins bien[21]. En fait, même si ces campagnes proposent des mesures et des recommandations scientifiquement fondées, elles sont plutôt généralement perçues par certaines tranches de la population comme des contraintes visant à restreindre la consommation d’une nourriture « gratifiante » et « satisfaisante »[22].

Tout à fait conscient de ce dilemme, le complexe agroalimentaire a su habilement saisir l’occasion et a systématiquement inondé les différentes tribunes médiatiques de campagnes publicitaires en faisant la promotion de produits « gratifiants » et « satisfaisants » favorisant la prise de poids[23], et les chiffres sont tout à fait éloquents, car selon les données de l’OMS, pour chaque tranche de 100 $ investie dans la production de fruits et de légumes, plus de 1 000 $ ont été investis dans la publicité pour les boissons gazeuses et les confiseries[24]. De plus, pour chaque dollar investi par l’OMS afin de promouvoir une saine alimentation, 500 dollars ont été investis par l’industrie agroalimentaire pour promouvoir une vaste gamme de produits transformés, préparés, congelés et surgelés. Au Canada, en 2010, l’industrie alimentaire a dépensé 1 178 fois le montant consacré à la campagne gouvernementale visant la saine alimentation, soit plus de 11 milliards de dollars contre 9,5 millions[25]. Aux États-Unis, cette dépense a atteint plus de 30 milliards de dollars[26]. En 2012, McDonald’s a dépensé plus de 1,37 milliards de dollars seulement pour le marketing, contre 1,3 milliards pour Unilever[27].

En ce qui concerne la publicité télévisée proposée par les chaînes de restauration rapide et le complexe agroalimentaire, les spécialistes considèrent que sa simple diffusion aux heures de grande écoute inciterait les jeunes à consommer plus de produits riches en gras et en sucre. Qu’en est-il au juste ? En France, une étude réalisée par l’UFC-Que Choisir a montré que sur 1 039 publicités diffusées lors des programmes jeunesse en 2007, 87 % d’entre elles portaient sur des produits gras et sucrés[28].

Alors que les enfants sont annuellement exposés à plus de 40 000 spots publicitaires, et que 75 % de ceux-ci proviennent de l’industrie alimentaire faisant la promotion d’aliments riches en gras et en sucre[29], les chercheurs Frederick Zimmerman et Janice Bell en sont arrivés à la conclusion que la publicité télévisée, plus que le fait d’écouter la télévision, serait associée à la prise de poids[30], d’où l’idée que ces publicités guideraient les choix alimentaires[31] et inciteraient à la consommation[32]. D’ailleurs, l’OMS considère que le marketing d’aliments à haute teneur énergétique et à faible valeur nutritionnelle est un facteur contribuant à l’épidémie d’obésité[33]. Même de brèves expositions à ces publicités suffiraient pour influencer les préférences alimentaires des enfants d’âge préscolaire[34].

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Finalement, les enfants grignoteraient 45 % plus d’aliments jugés malsains lorsqu’ils sont exposés à des publicités associées à la nourriture[35]. Par exemple, en 2004, alors que les enfants avaient été moins soumis au battage publicitaire pour des produits alimentaires riches en gras et en sucre qu’en 1977, le taux d’obésité s’était pourtant révélé bien plus faible en 1977[36]. Une première explication suggère que les enfants, aujourd’hui, sont de plus en plus influencés par de nouvelles formes de communication telles qu’Internet et le placement de produits[37]. Les chercheurs suggèrent également que les publicitaires actuels disposent d’une meilleure connaissance de la cible enfantine et emploieraient des leviers de persuasion mieux adaptés[38][39]. Partant de là, et en considérant que « si le public fait davantage confiance aux professionnels de la santé en ce qui concerne leur information, ce n’est pas de ceux-ci que les individus reçoivent l’information, mais bien des médias[40] ».

Hormis la télévision et les médias sociaux, les entreprises misent particulièrement sur la promotion croisée ou tie-in (association avec l’industrie du cinéma, du sport, du jouet et de la culture), une technique de marketing permettant de doubler, voire de tripler le volume des ventes hebdomadaires des repas pour enfants[41]. Il semblerait également qu’une exposition récurrente de trente secondes à une publicité télévisuelle vantant le fast-food influencerait de manière importante le choix des enfants[42] en augmentant de trois à cinq fois la probabilité de choisir le produit présenté[43]. De plus, la diffusion de messages tel que « il n’y a pas d’aliments mauvais pour la santé ; c’est la manière de les consommer qui peut l’être[44] », contribuerait également à cette démarche commerciale pour inciter de plus en plus de gens à consommer des aliments riches et denses en énergie.

D’autre part, afin de promouvoir la vente de leurs produits et d’en faciliter l’accès, les entreprises ont multiplié les points de vente et augmenté la taille des portions tout en réduisant les prix de celles-ci. Par exemple, le contenu d’une bouteille de Coca-Cola dédiée à la consommation individuelle a augmenté de trois à cinq fois en l’espace de dix ans[45]. Il faut également souligner que c’est là où les distributeurs de sodas sont présents, c’est-à-dire dans plus de 60 % des écoles primaires et secondaires des États-Unis[46], là où il y a le plus de restaurants de type fast-food par habitant[47], que le taux d’obésité est le plus élevé. De plus, l’ajout de sucre, de sel et de graisses aux aliments favoriserait la prédilection physiologique de l’homme pour le sucré, le salé et le gras. Finalement, étant donné que la satiété, cette période d’absence de faim qui suit le repas dépend de la composition nutritionnelle du repas et surtout de sa densité énergétique, le « choix d’aliments très denses en énergie indui[rai]t une faible satiété et favorise[rait] la surconsommation passive[48]. »

Bien que l’idée de taxer les produits nocifs pour la santé soit de plus en plus répandue, elle reste tout de même mitigée. Par exemple, au Québec, la Coalition sur la problématique du poids[49] a fait des pressions sur le gouvernement pour l’implantation d’une telle taxe. Au Canada, tandis que « plusieurs organisations de la société civile soutiennent clairement le recours à une taxe sur les boissons sucrées, les acteurs industriels émettent généralement de grandes réserves quant à la pertinence et aux effets potentiels de mesures qui cibleraient spécifiquement un aliment ou une boisson en particulier. Sur le plan politique, aucun consensus n’a semblé émerger jusqu’alors[50]. »

Cependant, certains pays, comme le Danemark, la France et la Roumanie ont déjà adopté une taxe sur toute boisson avec sucre ajouté. Aux États-Unis, les États ou les villes qui votent des règlementations pour taxer la malbouffe ou les sodas sont constamment engagés dans des luttes judiciaires. Par exemple, lorsque l’État du Maryland a proposé une taxe sur les collations, l’entreprise Frito-Lay (une division de PepsiCo), spécialisée dans les grignotines, a menacé de déménager dans un autre État son important centre de distribution[51]. La ville de New York, qui a tenté de légiférer avec la Soda Tax[52] pour réduire le format des sodas vendus dans les cinémas et les commerces de restauration rapide, a non seulement été confrontée à des poursuites judiciaires[53] de la part des fabricants de sodas, mais a été déboutée en cours en mars 2013, et ce, quelques jours avant l’adoption de son propre règlement municipal[54], lequel règlement a finalement été déclaré inconstitutionnel en cour d’appel en juillet 2013[55].

L’État de la Californie a déposé un projet de loi qui obligerait le retrait de tous les distributeurs automatiques de tous les édifices et bureaux gouvernementaux. Le débat autour de ce projet de loi s’est intensifié, alors que les opposants ont décrié cette intervention étatique comme étant une porte ouverte vers le Nanny State[56]. Le sénat de l’État du Texas, pour sa part, a voté un projet de loi visant à réduire la consommation de sodas dans les écoles : en septembre 2013, il était désormais impossible, avec les nouveaux contrats de location de distributeurs automatiques de vendre des boissons gazeuses[57]. Au moment où sont rédigées ces lignes, la ville de New-York se retrouve sous le coup d’une injonction permanente qui l’empêche de mettre en œuvre une autre mesure, qui elle, aurait limité le format des boissons gazeuses à 16 onces (473 ml.) dans les restaurants, les cinémas, les stades et les arénas.

En réplique à toutes les actions entreprises par différents pouvoirs publics, les sociétés PepsiCo et Coca-Cola, ainsi que l’American Beverage Association, ont dépensé plus de 70 $ millions en lobbying entre 2009 et 2012 pour contrer la surtaxation des boissons gazeuses. Résultat de l’opération : plus de 30 états ont été obligés de faire marche arrière[58]. Malgré toutes les attaques juridiques provenant de l’industrie alimentaire, en 2008, la ville de New York a récidivé et étendu l’obligation, pour les restaurants, d’afficher le nombre de calories de tout ce qui est servi. Dans la foulée de cette démarche, en mars 2011, la législation fédérale a imposé à toutes les chaînes de restaurants, et ce, à l’échelle du territoire américain, d’afficher clairement le nombre de calories de chaque repas. Suite à tous ces efforts déployés, le nombre de calories par transaction aurait semble-t-il baissé de 6 %, soit de 247 à 232 calories par individu[59].

Rebuffades et poursuites judiciaires de la part du complexe agroalimentaire et l’industrie de la restauration rapide envers les législations proposées et la mise en place par les autorités publiques de réglementations pour assainir l’offre alimentaire et informer le public s’entrecroisent dans un ballet où les frontières du sain et du malsain sont constamment redéfinies au gré des avancées et des reculs de chacune des deux parties.

Et le phénomène ne se limite pas seulement aux États-Unis. Par exemple, au Canada, la province de l’Ontario oblige les entreprises de restauration rapide à afficher le nombre de calories des mets servis[60] ; le gouvernement britannique propose une législation visant à freiner le développement de la restauration rapide[61] ; le parlement écossais, en 2007, a voté une loi pour bannir la malbouffe des écoles[62] ; en 2014, le gouvernement mexicain a voté une loi pour restreindre la publicité proposée par les chaînes de restauration rapide et de l’industrie des boissons gazeuses[63].

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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[1] Lachance, B., Drouin, D., Poirier, A. (2012), Investir pour l’avenir, «Plan d’action gouvernemental de promotion des saines habitudes de vie et de prévention des problèmes reliés au poids, 2006-2012», Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec, p. 40.

[2] OMS (2000), Obesity, Preventing and Managing the Global Epidemic, «Report of a WHO Consultation», série de rapports techniques, n° 894, Genève : Organisation mondiale de la santé.

[3] Idem., p. 11.

[4] National Audit Office (2001), Tackling obesity in England, Rapport du vérificateur des comptes, HC220, session 2000-2001 : 15 février.

[5] OMS (2005), Prévention des maladies chroniques : un investissement vital, Genève : Organisation mondiale de la santé.

[6] OMS (2000), Obesity, Preventing and Managing the Global Epidemic, op. cit.

[7] Service du Développement de l’Information (2006), Répartition du budget de dépenses du gouvernement québécois selon la grande mission de programme en 2005-2006, Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.

[8] Lachance, B., Drouin, D., Poirier, A. (2012), op. cit., p. 37.

[9] Idem., p. 12.

[10] Lachance, B., Drouin, D., Poirier, A. (2012), op. cit., p. 13.

[11] Baum, F. (2002), The New Public Health, Second Edition, Victoria (Australia) : Oxford University Press.

[12] Shields, M., Carroll, M. D., Ogden, C. L. (2011), « Prévalence de l’obésité chez les adultes au Canada et aux États-Unis », NCHS Data Brief, Number 56, Mars.

[13] Statistique Canada, Indice de masse corporelle (IMC) mesuré chez les jeunes, selon le groupe d’âge et le sexe, population à domicile de 12 à 17 ans excluant les femmes enceintes, Tableau 105-05061,10.

[14] Statistiques Canada, Indice de masse corporelle (IMC) mesuré chez les adultes, selon le groupe d’âge et le sexe, population à domicile de 18 ans et plus excluant les femmes enceintes, Tableau 105-0507.

[15] Institut de la statistique du Québec, Le Québec chiffres en main, Édition 2012, p. 19.

[16] Idem., p .17.

[17] Idem., p .36.

[18] Lupton, D. (2012), op. cit.

[19] Baharad, E., Nitzan, S. (2000), « Extended preferences and freedon of choice », Social Choice Welfare, vol. 17, p. 629-637 [630].

[20] Service d’exportation agroalimentaire (2010), Rapport sur les tendances alimentaires américainesPoisson et produits de mer aux États-Unis. Vue d’ensemble du marché, Bureau des marchés internationaux, Canada, Janvier.

[21] Hu, T. W., Sung, H. Y., Keeler, T. (1995), « The state antismoking campaign and the industry response : the effects of advertising on cigarette consumption in California », American Economic Review, Papers and proceeedings, vol. 85, n° 2, p. 85-90.

[22] Naik, Y. N., Moore, M.J. (1996), op. cit.

[23] Ippolito, P., Mathios, A. (1995), « Information and advertising : the case of fat consumption in the United States », American Economic Review, Papers and proceedings, vol. 85, n° 2, p. 91-95.

[24] IACFO (2003), Broadcasting bad health Why food marketing to children needs to be controlled, Consumer Food Organizations for the World Health Organization consultation on a global strategy for diet and health, Cambridge.

[25] Nadeau, M. E. (2011), La publicité alimentaire destinée aux enfants. Recension des effets, stratégies et tactiques, Coalition québécoise sur la problématique du poids, p. 13.

[26] Chopra, M., Darnton-Hill, I. (2004), op. cit..

[27] LLLLITL (2012), Publicité : les 36 marques qui ont dépensé plus d’1 milliard $ en 2012 !, 5 décembre.

[28] Ezan, P., Gollety, M. Guichard, N., Nicolas-Hemar, V. (2009), Tu pousses le bouchon un peu trop loin Maurice ! — Vers un repérage des leviers publicitaires influençant les enfants, Application au domaine alimentaire, Communication inscrite dans le cadre du programme Marketing and Children Obesity, Session 6, p. 2.

[29] Groupe de recherche Médias et santé — UQAM (2010), Jean-Philippe Laperrière. M.A.

[30] Zimmerman, F. J., Bell, J. F. (2010), « Associations of Television Content Type and Obesity in Children », American Journal of Public Health, February, vol. 100, n° 2, p. 334-340.

[31] Hitchings, E., Moynihan, P. J. (1998), « The Relationship Between Television Food Advertisements Recalled and Actual Foods Consumed by Children », Journal of Human Nutrition and Dietetics, vol. 11, n° 6, p. 511-517.

[32] Halford, J. C., Gillespie, J. et al. (2004), « Effect of Television Advertisements for Foods on Food Consumption in Children », vol. 42. n° 2, Appetite, p. 221-225.

[33] OMS (2003), « Diet, Nutrition and Prevention of Chronic Diseases », WHO Technical report series, n° 916, section 5.2.4, Strength of evidence, Table 7, p. 63.

[34] Borzekowski, D. L., Robinson, T. N. (2011), « The 30-Second Effect: An Experiment Revealing the Impact of Television Commercials on Food Preferences of Preschoolers », Journal of the American Dietetic Association, vol. 101, n° 1, p. 42-46.

[35] Harris, J. L. et al. (2009), « Priming Effects of Television Food Advertising on Eating Behavior », Health Psychology, vol. 28, n° 4, p. 404–413.

[36] Desrochers, D. M., Holt, D. J. (2007), « Children’s exposure to television Advertising: implications for Childhood Obesity », Journal of Public Policy and Marketing, vol. 26, n° 2, p. 182-201.

[37] Moore, E. S. (2004), « Children and the changing world of advertising », Journal of business Ethics, vol. 52, p. 161-167.

[38] Schor, J. (2004), Born to Buy, New York : Scribner.

[39] Tissier-Desbordes, E. (2004), « L’analyse de visuels : pour une complémentarité des approches », Décisions Marketing, n° 36, octobre-décembre, p. 63-74.

[40] Dahlgren, P., Sandberg, H. (2007), « La construction de l’obésité dans l’espace public suédois », Questions de communication, vol. 11, p. 33-49.

[41] Schlosser, E. ([2001] 2012), Fast Food Nation: The Dark Side of the All-American Meal, New York : Mariner Books.

[42] Maddock, J. (2004), « Relationship between obesity and prevalence of fast food restaurants : State-level analysis », American Journal of Health Promotion, n° 19, suppl. 2, p. 137-143.

[43] Davey, R.C. (2004), op. cit.

[44] Chopra, M., Darnton-Hill, I. (2004), op. cit.

[45] Davey, R. C. (2004), « The obesity epidemic: too much food for thought? », British Journal of Sports and Medecine, vol. 38, p. 360-363.

[46] Fried, E. J., Nestle, M. (2002), « The growing political movement against soft drinks in schools », Journal of American Medical Association, vol. 288, n° 17, p. 2181.

[47] Maddock, J. (2004), op. cit.

[48] Bellisle, F. (2005), « Faim et satiété, contrôle de la prise alimentaire », EMC – Endocrinologie, vol. 2, n° 4, December, p. 179–197.

[49] Voyer, C., (2015), Rapport de la Commission d’examen sur la fiscalité québécoise | La Coalition Poids salue la recommandation d’étudier la mise en place d’une taxe sur les boissons sucrées, Coalition québécoise sur la problématique du poids, 19 mars.

[50] Le Bodo, Y., Dumas, N., Ricard, L., Massougbodji, J., De Wals, P. (2012), Taxes pour la santé ? Le cas des boissons sucrées, fruitées, gazeuses, Plateforme d’évaluation en prévention de l’obésité, p. 11.

[51] Shelsby, T. (2004), House comittee abolishes 5 % snack tax : Harford officials worried it was threat to Frito-Lay, Baltimore Sun, March 24, p. B1.

[52] Leonard, T. (2010), New York City’s mayor plans ‘soda tax’, The Telegraph, March 8.

[53] Stanford, D. D. (2013), New York Expands Fight Against Soda to Juice Drinks, Bloomberg, June 3.

[54] Ax, J. (2013), Judge blocks New York City large-soda ban, Mayor Bloomberg vows fight, Reuters, March, 11.

[55] Ax, J. (2013), Bloomberg’s ban on big sodas is unconstitutional: appeals court, Reuters, July 30.

[56] KTLA Staff (2013), Bill Targets Junk Food in Vending Machines at State Offices, May 8.

[57] Ward, M. (2013), Senate votes to limit sugary drinks at schools, The Austin American-Statesman, May 21.

[58] Idem.

[59] Wright, S. H. (2013), Calorie Posting in Chain Restaurants, National Bureau of Economic Research, June 4.

[60] CBC News (2014), Ontario law to force calorie count on fast-food menus – Big chains would have to show calories alongside prices, February 24.

[61] Cavill, N., Rutter, H. (2014), Obesity and the environment: regulating the growth of fast food outlets, London: Public Health England.

[62] BBC News (2007), School junk food ban law passed, March 15.

[63] Hennessy, M. (2014), Mexico restricts junk food ads; time for rethink on advertising?, Food Vision, July 22.

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