Prise de poids et responsabilité du complexe agroalimentaire

  Lutte contre l’obésité 

Prise de poids et responsabilité du complexe agroalimentaire

Ici, comme dans tous les articles précédents de cet essai, il s’agira de mettre en lumière, dans un premier temps, le contexte[1] de l’offre et de la demande alimentaire pour explorer et expliquer, dans un deuxième temps, le discours normatif et les interventions publiques que vont élaborer et déployer les instances responsables de la santé publique pour réguler l’offre et la demande alimentaire. Pour arriver à faire cette démonstration, trois modèles seront utilisés : celui de l’assemblage proposé par la sociologue australienne Deborah Lupton[2], qui a largement étudié les questions d’obésité, celui du nudging[3] (théorie de l’action) développé par Cass Sunstein, et celui d’une sociologie de l’individu à l’américaine comme le propose Alain Ehrenberg.

La sociologue Deborah Lupton avance l’hypothèse que les institutions de pouvoir que sont l’État, la santé publique et la médecine utilisent certaines méthodes pour contrer la prise de poids qu’il est possible de regrouper sous trois catégories d’interventions :

  • l’utilisation de l’appareil législatif (réglementation de la publicité, réglementation sur l’affichage de la fiche nutritionnelle, réglementation sur les formats de certains produits, obligation pour les restaurants d’afficher le nombre de calories, bannissement de certains produits) ;
  • les supports informatifs pour rejoindre la population (campagnes de santé publique, techniques de marketing modernes, dépliants pédagogiques) ;
  • les types d’arguments pour sensibiliser la population à la perte de poids (espérance de vie raccourcie, risque cardiovasculaire, discipline personnelle, culpabilisation, stigmatisation).

Ces trois catégories d’interventions sont censées influer sur les comportements, les pratiques, les attitudes et les environnements susceptibles de favoriser la prise de poids. Dans cette perspective proposée par Lupton, analyser l’inscription du corps obèse dans un territoire donné, celui des corps non obèses, c’est aussi explorer et analyser les différents assemblages qui agissent pour tenter de contrer la prise de poids.

Le juriste et philosophe américain Cass Sunstein, pour sa part, propose une théorie de l’action qu’il nomme nudging (incitation à…). Le concept central de Sunstein s’articule autour de l’idée qu’il est plus facile de ne pas prendre de décisions plutôt que d’avoir à mettre en œuvre toute une série d’interventions pour régler un problème. Autrement dit, au lieu d’enseigner aux gens comment surmonter leur propre indécision (inertie), il faut plutôt tirer avantage de cette indécision afin de solutionner un problème donné. En fait, pour Sunstein, il s’agit d’élaborer et d’exploiter ce qu’il nomme une « structure de choix » pour encourager des attitudes et des comportements favorisant le maintien d’un poids santé. Par exemple, la campagne de santé publique recommandant de manger 5 portions de fruits et de légumes par jour et de faire 30 minutes d’activité physique quotidiennement est un incitatif (nudge) à adopter un mode de vie sain. Conséquemment, le nudging suppose que l’individu qui s’alimente en dehors des balises de cet incitatif saura qu’il n’a pas adopté les attitudes et comportements voulus pour maintenir un poids santé. L’individu est dans une position où il doit prendre une décision, c’est-à-dire qu’il doit surmonter sa propre indécision.

Chaque décision à prendre, selon Sunstein, est sujette à une architecture de choix, laquelle offre une certaine gamme de possibilités — elle est non contraignante, elle est incitative. Ainsi, s’il est souhaitable qu’un individu modifie ses habitudes alimentaires afin de maintenir ou d’atteindre un poids santé, et qu’il est difficile d’amener l’individu à le faire, il faut alors lui proposer une architecture de choix à partir de laquelle il pourra juger de sa propre condition, ce qui l’amènera éventuellement à faire les « bons choix ». Par exemple, en offrant à un individu le soda de format moyen plutôt que le plus grand, cette incitation tire avantage de sa propre indécision (inertie). Dans un nudge world typique, un individu qui commande un verre de soda au cinéma recevra par défaut un verre de format moyen — aucune question à se poser, c’est le format par défaut — à moins que l’individu décide de choisir un plus petit ou un plus grand format (architecture de choix). Dans un nudge world idéal, ce seront plutôt les sodas diètes de format moyen qui seront proposés par défaut, et pour obtenir une version non diète, l’individu devra la commander. Finalement, dans le meilleur des nudge world, les producteurs et les détaillants devraient offrir par défaut le format moyen.

Certes, comme le spécifie Sunstein, le nudging a un côté paternaliste, mais c’est un paternalisme peu contraignant, car il a tout à voir avec les moyens et non avec la finalité : il ne s’agit pas d’obliger les gens à adopter telle ou telle attitude, mais d’orienter leurs choix. Pour Sunstein, il ne s’agit pas d’une obligation, car l’individu conserve non seulement son autonomie, mais aussi la possibilité de faire d’autres choix.

Lutte contre l’obésité

En ce sens, le nudging est une incitation à tendre vers tel ou tel type de comportement à partir d’une architecture de choix qu’il suffirait de concevoir de façon à ce qu’elle soit efficace. Cette façon de procéder pose cependant un problème d’un tout autre ordre : qui peut s’arroger le droit d’élaborer une structure de choix qui conduira un individu à adopter des comportements alimentaires plus sains ? L’individu n’est-il pas réputé libre de ses propres choix ? Pour le philosophe Marc D. White[4], le nudging possède, en ce sens, un certain côté manipulateur qui retire à l’individu la possibilité de disposer librement de ses choix. Et sur ce point, il y a tout un débat qui fait actuellement rage autour de la notion de nudging.

Cependant, à y regarder de près, le nudging s’inscrit quasi naturellement dans cette actuelle tendance santé tous azimuts que proposent tant les institutions de pouvoir responsables de la santé publique, que les médias de masse, que les nutritionnistes et promoteurs de l’activité physique, à savoir, l’incitatif à adopter un mode de vie sain (alimentation, activité physique), c’est-à-dire qu’il faut vivement inciter les gens à faire les bons choix. Ce troisième chapitre tentera aussi de voir comment s’articule le nudging et son efficacité.

Alain Ehrenberg parle d’un individu immergé dans un environnement social lui prescrivant d’être lui-même[5]. Non seulement doit-il être en mesure de s’adapter à toutes les situations, mais il doit constamment donner des preuves d’autocontrôle, faire preuve de flexibilité et de discipline personnelle. Pour Ehrenberg, « on assiste à la naissance d’un nouveau modèle normatif [où] les individus sont de moins en moins confrontés à une loi morale qui les écrase, et de plus en plus soumis à une injonction permanente de performance, de réussite[6]. » Conséquemment, l’individu se doit de trouver en lui-même ses référents d’action.

Comme le souligne Ehrenberg dans La société du malaise, le modèle social d’action auquel est désormais confronté l’individu est celui de l’individualisme à l’américaine, c’est-à-dire un individualisme organisé autour de l’auto-épanouissement personnel associé à la représentation d’une société méritocratique où « l’accent est mis sur l’autonomie, conçue à la fois comme liberté (de se diriger soi-même) et comme égalité (permettant aux individus de saisir des opportunités)[7]. » Il s’agit bien du gouvernement de soi (contenance de soi, gouvernance de soi, quantification de soi) installé avec la Réforme que cet ouvrage présente depuis le premier chapitre.

Et en ce sens, l’obèse ne donne pas de preuves d’autocontrôle et de discipline personnelle qui « se montre d’abord dans le self-government[8] », bien au contraire, car il fait défaut à se diriger lui-même et à saisir les opportunités qui lui sont offertes pour perdre du poids où adopter un mode de vie plus sain.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Lutte contre l’obésité

[1] Boudon, R. (2014), « What is context ? », Soziologie und Sozialpsychologie, Kölner Zeitschrit, ed., suppl. 66, p. 17-45.

[2] Lupton, D. (2012), op. cit.

[3] Sunstein, C. R. (2012), Why Nudge? The Politics of Libertarian Paternalism, New Haven : Yale University Press.

[4] White, M. D. (2013), The Manipulation of Choice: Ethics and Libertarian Paternalism, New York : Palgrave Macmillan.

[5] Ehrenberg, A. (2012), op. cit.

[6] Martucelli, D., Singly, F. (2012), Les sociologies de l’individu, 2e éd., coll. 128, Paris : Armand Colin, p. 69.

[7] Ehrenberg, A. (2012), op. cit., p. 231.

[8] Idem., p. 35.

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