Prise de poids et responsabilité personnelle

  Lutte contre l’obésité 

Prise de poids et responsabilité personnelle

Parce que l’individu, comme le suggère Ehrenberg, dispose de « la liberté de choix au nom de la propriété de soi et la capacité à agir de soi-même dans la plupart des situations de la vie[1] », celui-ci est privilégié par la société, parce que sa « capacité à s’affirmer de manière maîtrisée et appropriée devient un ingrédient essentiel de la socialisation à tous les niveaux de la hiérarchie sociale[2]. »C’est ce que, personnellement, je nomme la culture de l’acceptation de la responsabilité personnelle face aux différents problèmes rencontrés tout au cours d’une vie.

À ce titre, en décembre 2001, la cas du Secrétaire américain à la Santé, Tommy Thompson, après avoir publié un document sur la situation de l’obésité aux États-Unis[3] est plus que révélateur : « Quand j’ai été nommé à ce poste et que j’ai vu autant de gens obèses autour de moi, je me suis dit, nous sommes le Département de la Santé, nous devons donner l’exemple. Je dois donner l’exemple. Depuis, j’ai perdu 15 livres[4]. » Ironiquement, la même semaine, la Chambre des Représentants adoptait par 273 voix contre 139 le projet de loi temporairement intitulé Cheeseburger Bill, projet de loi qui allait mettre à l’abri de toute poursuite judiciaire les chaînes de restauration rapide.

Dans le même ordre d’idées, le ministre de la santé du Québec en 2015, le docteur Gaétan Barrette, personne obèse, a été confronté à une pétition publique l’enjoignant à perdre du poids : « Joint par Le Soleil, M. Pierre-Étienne Vachon a déclaré que l’idée de voir le Dr Barrette nommé ministre de la Santé le laissait amer. Il a cependant précisé qu’il ne remet absolument pas en question les compétences de M. Barrette pour diriger un cabinet ministériel. Mais selon lui, comme la santé représente bien plus que la gestion administrative, nous remettons en question l’image projetée par M. Barrette face à la santé en général[5]. »

Ces deux situations illustrent fort bien le rôle limité de l’État dans une société articulée autour du libre marché en matière d’alimentation et de santé. Alors que la santé publique doit prôner une saine alimentation (5 portions de fruits et de légumes par jour) et l’activité physique (30 minutes d’exercice par jour), elle ne peut balayer du revers de la main l’offre commerciale alimentaire en se basant sur le simple critère de l’aliment dit « santé ». Par contre, comme l’a recensé ce chapitre, les mesures dont disposent les autorités publiques ne font peut-être pas toujours le poids face au poids social, économique et politique des géants de l’alimentation.

Par exemple, en 2005, lorsque le Cheeseburger Bill est devenu un projet de loi intitulé American Personal Responsibility in Food Consumption Act[6], comment encore douter, aux États-Unis, que l’entière responsabilité de la prise de poids soit entièrement renvoyée vers l’individu ? Un tel projet de loi n’est pas anodin, car il inscrit socialement et profondément la responsabilité individuelle face à la prise de poids. D’ailleurs le libellé d’introduction de celui-ci est particulièrement explicite à ce sujet : « Ce projet de loi vise à éviter que les fonctions législatives et réglementaires soient usurpées par des actions en responsabilité civile intentées contre les fabricants de produits alimentaires, les commerçants, les distributeurs, les annonceurs, les vendeurs et les associations professionnelles concernant des demandes de dommage liées à la prise de poids d’une personne, à l’obésité, ou à un quelconque problème de santé associé à la prise de poids ou à l’obésité[7][8]. »

Le Congrès américain, pour contrer toutes poursuites judiciaires envers le complexe agroalimentaire et l’industrie de la restauration rapide, a articulé son projet de loi autour de quatre critères qui ne laissent aucune incertitude quant à la responsabilité pleine et entière de l’individu et sa prise de poids :

  • premier critère : l’industrie des aliments et des breuvages représentent une part significative de l’économie américaine[9] ;
  • second critère : les activités des producteurs et des revendeurs d’aliments et de breuvages affectent de façon importante les échanges commerciaux entre les États de ce pays et les pays étrangers[10] ;
  • troisième critère : la prise de poids, l’obésité ou une quelconque condition de santé associée à la prise de poids sont avant tout fondées sur une multitude de facteurs, incluant des facteurs génétiques, le mode de vie, la pratique d’une quelconque activité physique et des choix individuels, de sorte que : la prise de poids, l’obésité ou une quelconque condition de santé associée à la prise de poids ne peuvent être directement associées à la consommation d’un aliment ou d’un breuvage spécifique[11] ;
  • quatrième critère : parce que la promotion d’une culture de l’acceptation de la responsabilité personnelle est l’un des moyens les plus importants pour promouvoir une société plus saine, toutes poursuites visant à blâmer les fournisseurs d’aliments et de breuvages individuels liés à la prise de poids, à l’obésité, ou à un quelconque problème de santé associé à la prise de poids ou à l’obésité ne sont pas seulement légalement frivoles et économiquement préjudiciables, mais aussi nuisibles à une Amérique en bonne santé[12].

Il importe de constater que les deux premiers critères sont de nature économique : il ne faut pas mettre en péril une industrie rentable et profitable pour le pays ; le facteur économique prime sur l’individu. Le troisième critère évacue définitivement tout ce qui serait susceptible de favoriser la prise de poids autre que la seule responsabilité individuelle : facteurs génétiques, mode de vie, pratique d’une quelconque activité physique, choix individuels. Le quatrième critère renvoie systématiquement à cet individu autonome, maître de sa vie et architecte de son destin si propre à la culture américaine où la notion même de l’individu autonome (culture de l’acceptation de la responsabilité personnelle) désigne d’abord et avant tout deux choses : « la liberté de choix au nom de la propriété de soi, et la capacité à agir de soi-même dans la plupart des situations de la vie[13]. » C’est l’idée de l’affirmation de soi en toutes circonstances, et cette affirmation « est à la fois une norme, parce qu’elle est contraignante, et une valeur, parce qu’elle est désirable[14]. »

Et c’est justement là où s’ancre le discours de ce projet de loi, dans cette idée de l’individu qui use de sa volonté pour contrer le développement de la masse adipeuse. Conséquemment, faire porter le fardeau de la preuve sur l’individu, le rendre responsable de sa situation, est aussi politiquement et économiquement désirable. Ici, l’autonomie prend toute sa signification, car elle légitime l’idée que l’individu n’a pas su trouver en lui les ressorts nécessaires pour contenir le développement de la masse adipeuse, d’où l’idée de manque de volonté, d’où un défaut de la self reliance énoncée au XIXe siècle par Ralph Waldo Emerson.

Mais surtout, ce projet de loi montre à quel point il est impossible de modifier à court terme la structure culturelle et économique même de la société, comment il est impossible de modifier les pratiques et la structure même du complexe agroalimentaire et de l’industrie de la restauration rapide, comment il est impossible d’intervenir sur l’infrastructure globale de la prise de poids. Certes, d’autres pays n’ont pas adopté ce genre de législation, mais cela ne signifie pas pour autant que l’idée centrale de l’individu autonome et de sa responsabilité en matière de prise de poids n’y prévaut pas pour autant.

À ce sujet, Alain Ehrenberg a bien souligné, dans son ouvrage intitulé La société du malaise[15], à quel point, dans un contexte de délestage étatique et de désagrégation du filet de sécurité social, cette notion de l’individu autonome et architecte de sa vie est en passe de devenir la norme et de transformer les sociétés en empruntant le modèle américain.

Autrement, cette idée de l’entière responsabilité individuelle face à la prise de poids, s’étend également à toute personne ayant la charge d’un mineur. Par exemple, les documents pédagogiques préparés pour les campagnes de santé publique pour contrer l’obésité chez les enfants sont généralement destinés aux familles, et plus spécifiquement aux mères[16]. Comme le rapporte l’équipe de la chercheure Rachel Colls à propos de la campagne britannique Change4Life[17], une mère aimante et attentionnée doit offrir à ses enfants des aliments sains et bons pour la santé afin de leur éviter de devenir obèses, même si la chose implique d’argumenter constamment avec l’enfant, alors que celui-ci désire manger autre chose[18].

Il faut éventuellement en déduire que cette responsabilité individuelle face à la prise de poids s’étend à toute personne mineure dont un individu a légalement la charge. Désormais, le défaut parental s’étend au poids des enfants, au même titre que l’abus physique, la négligence et la malnutrition : ne pas maintenir son enfant dans une fourchette de poids acceptable devient un préjudice légal.

À ce titre, en novembre 2011, les services sociaux de l’État de l’Ohio ont retiré de son milieu familial un enfant de huit ans dont le poids atteignait plus de 200 livres (90 kg)[19], prétendant que sa mère n’avait pas pris toutes les dispositions nécessaires pour éviter une telle situation et que l’enfant risquait de développer des problèmes de santé graves : diabète de type 2 et hypertension. La directrice des services sociaux a affirmé que, après plus d’un an de travail et de rencontres avec la mère, rien n’avait vraiment changé. Même plus, la mère n’aurait pas appliqué les recommandations du médecin. Voyant que la situation ne s’améliorait pas, la directrice a décidé qu’il y avait urgence à agir, d’où le retrait de l’enfant de son milieu familial.

Toujours dans le même ordre d’idées, en Australie, les parents d’enfants obèses risquent dorénavant d’être confrontés à la « police de la graisse »[20]. Autrement dit, les parents négligents qui ne font rien pour empêcher leurs enfants de devenir obèses seront dénoncés. Sous le couvert de la notion légale de « négligence médicale » — incapacité de fournir et d’arranger l’accès à des soins ou à un traitement adéquat — les parents australiens seront tenus pour responsables de la condition de leurs enfants. Il va par contre sans dire que cette démarche est balisée et ne peut être appliquée que sous certaines conditions bien précises. Dans les cas d’obésité sévère ou morbide, s’il est constaté que les parents ne veulent pas ou ne semblent pas adhérer aux différents programmes de perte de poids, la question de « négligence médicale » devra être soulevée. Les médecins devront prendre leur décision en fonction des risques de santé que l’enfant encourt à plus ou moins long terme.

Ces risques de santé doivent répondre à trois critères :

  • un enfant obèse dont la prise de poids progresse malgré les interventions répétées des services de santé ;
  • des parents qui ne contribuent pas à une promotion active de saines pratiques ;
  • la négligence parentale ou le mal-être psychologique de l’enfant.

Et l’implantation de la procédure a déjà porté ses fruits, puisque deux enfants ont été retirés de leur milieu familial, dont un garçon pesant plus 110 kg et une jeune fille dont le tour de taille était plus élevé que sa propre grandeur.

Même si ces cas semblent anecdotiques, ils ne le sont pourtant pas — une équipe de sociologues australiens a bien documenté le phénomène[21] — et se situent bel et bien dans le prolongement de cette culture de l’acceptation de la responsabilité personnelle[22][23][24]. En fait, cet accent mis sur la responsabilité parentale commence dès le moment où les femmes enceintes, déjà en surpoids ou obèses, doivent perdre du poids, car il en irait de la survie du fœtus[25].

Dès que l’enfant est né, il revient alors à la mère de s’assurer que son enfant ne devienne pas obèse en se positionnant elle-même comme un modèle en la matière : de saines habitudes de vie, une alimentation équilibrée, la pratique d’une quelconque activité physique. Si l’enfant prend exagérément du poids, la mère sera à blâmer pour ne pas avoir pris les dispositions nécessaires. Elle pourrait même être confrontée à un retrait de l’enfant du milieu familial[26]. De plus, étant donné que les médias portent une attention toute particulière à cette question de responsabilité parentale et maternelle, plusieurs mères se sentent au premier chef concernées par la prise de poids de leur enfant et craignent par le fait même d’être stigmatisées pour ne pas s’être comportées comme de bonnes mères et de ne pas s’être conformées aux impératifs en vigueur[27]. Elles sont souvent représentées comme des mères trop permissives, incapables d’imposer une certaine discipline, faibles et inefficaces[28].

Au total, l’individu et sa responsabilité personnelle, pour lui-même et pour les personnes dont il a la charge, sont définitivement au cœur même du propos de la prise de poids et confirme plus que jamais que l’individu en surpoids, gros ou obèse, est à la fois bouc émissaire de l’état de son propre corps et porteur de la responsabilité de régler la situation même s’il n’en porte pas l’entière responsabilité.

Il s’agit bel et bien là d’une culture de l’acceptation de la responsabilité personnelle face aux différents problèmes rencontrés tout au cours d’une vie. À lui de prendre tous les moyens mis à sa disposition pour y parvenir.

Et l’un de ces moyens, relevant entièrement de la responsabilité de l’individu, nonobstant tous les facteurs d’ordre socio-économique, passera par la saine alimentation comme le suggère le projet de loi américain American Personal Responsibility in Food Consumption Act. Certes, ce projet de loi n’a aucune prise en dehors des États-Unis, mais son idée centrale, l’acceptation de la responsabilité personnelle en tout, n’en reste pas moins prégnante dans les économies d’obédience néolibérale.

En fait, le néolibéralisme est devenu l’opérateur central du progrès, et en ce sens, l’individu autonome responsable en tout est le levier de ce progrès.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Lutte contre l’obésité  

[1] Ehrenberg, A. (2012), op. cit. p. 12.

[2] Idem. p. 13.

[3] The Surgeon General (2001), Overweight and Obesity Threaten U.S. Health Gains, Communities Can Help Address the Problem, Surgeon General Says, U.S. Department of Health and Human Services, December 13.

[4] Cérisola, A. S., Mistrali, J. (2004), « L’obésité aux États-Unis, enjeux économique et défis politiques », Agence financière, ambassade de France aux États-Unis, DT 01, p. 22.

[5] Rémillard, D. (2014), Une pétition pour un ministre de la Santé en santé, Le Soleil, 23 avril.

[6] U.S. Government Printing Office (2005), Bill Summary & Status, 109th Congress, H.R.554.

[7] « To prevent legislative and regulatory functions from being usurped by civil liability actions brought or continued against food manufacturers, marketers, distributors, advertisers, sellers, and trade associations for claims of injury relating to a person’s weight gain, obesity, or any health condition associated with weight gain or obesity. »

[8] U.S. Government Printing Office (2005), Text of the Personal Responsibility in Food Consumption Act of 2005, H.R.554 : https://www.govtrack.us/congress/bills/109/hr554/text.

[9] Idem.

[10] Idem.

[11] Idem.

[12] Idem.

[13] Ehrenberg, A. (2010), La société du malaise, Paris : Odile Jacob, p. 12.

[14] Ibidem.

[15] Ehrenberg, A. (2012), op. cit.

[16] Fullagar, S. (2009), « Governing healthy family lifestyles through discourses of risk and responsability », J. Wright et V. Harwood (eds), Biopolitics and the Obesity Epidemic, London : Routledge, p. 127-140.

[17] Change4Life : http://www.nhs.uk/Change4Life/Pages/why-change-for-life.aspx.

[18] Evans, B., Colls. R., Horschelmann, K. (2011), « Change4Life for your kids : embodied collectives and public health pedagogy », Sport, Education and Society, vol. 16, n° 3, p. 323-341.

[19] Dissell, R. (2011), County places obese Cleveland Heights child in foster care, Northeast Ohio, November 26 ; http://blog.cleveland.com/metro/2011/11/obese_cleveland_heights_child.html, consulté le 2 décembre 2011.

[20] Mulany, A. (2012), Parents of obese children may face fat police, The Daily Telegraph, Australia ; http://www.perthnow.com.au/news/parents-of-obese-children-face-fat-police/story-e6frg12c-1226442982166, consulté le 8 septembre 2012.

[21] Zivkovic, T., Warin, M., Davies, M., Moore, V. (2010), « In the name of the child. The gendered politics of childhood obesity », Journal of Sociology, December, vol. 46, n° 4, p. 375-392.

[22] Ogden, J., Reynolds, R., Smith, A. (2006), « Expanding the concept of parental control: A role for overt and covert control in children’s snacking behaviour? », Appetite, vol. 47, n° 1, July, p. 100–106.

[23] Schwartz, M. B., Puhl, R. (2003), « Childhood obesity: a societal problem to solve »,  Obesity Reviews, vol. 4, n° 1, February, p. 57-71.

[24] Holm, S. (2008), « Parental Responsibility and Obesity in Children », Public Health Ethics, vol. 1, n° 1, p. 21-29.

[25] Keanan, J., Stapleton, H. (2010), « ‘Bonny Babies ?’ Motherhood and nurturing in the age of obese society », Health, Risk and Society, vol. 12, n° 4, p. 369-383.

[26] McNaughton, D. (2011), « From the womb to the tomb : obesity and maternal responsability », Critical Public Health, vol. 21, n° 2, p. 179-190.

[27] Fullagar, S. (2009), op. cit.

[28] Bell, K., McNaughton, D., Salmon, A. (2009), « Medicine, morality and mothering : public health discourse on fœtal alcohol xposure, smoking around children and childhood nutrition », Critical Public Health, vol. 19, n° 2, p. 155-170.

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