Contrer la prise de poids, une hypothèse

  Lutte contre l’obésité

Prise de poids, un problème sociologiquement complexe

Cet essai a cherché à vérifier trois hypothèses :

  • le concept d’assemblage de la sociologue australienne Deborah Lupton[5], qui s’est particulièrement intéressée au phénomène de l’intervention publique en matière de prise de poids ;
  • le nudging (théorie de l’action) proposé par Cass Sunstein, qui a pour finalité d’orienter les décisions d’un individu ;
  • la sociologie de l’individu proposée par Alain Ehrenberg, c’est-à-dire un individu immergé dans un environnement social lui prescrivant d’être lui-même tout en faisant preuve de discipline personnelle. La méthode analytique de Lupton permet de voir comment les institutions de pouvoir — État, santé publique, médecine —, en connectant ensemble des éléments aussi disparates que la discipline personnelle, la culpabilisation, la stigmatisation, les campagnes de santé publique, l’argument de l’espérance de vie raccourci, les législations, les réglementations, les techniques marketing et les supports médiatiques, influent, par leurs recommandations, sur les comportements, les pratiques, les attitudes et les environnements susceptibles de favoriser la prise de poids.

Au vu de ce qui a été analysé dans cet essai, la thèse de Deborah Lupton voulant que l’État, la santé publique et la médecine procèdent à un assemblage de moyens disparates afin de tenter de modifier les pratiques, les attitudes et les comportements face à l’alimentation se vérifie, tant aux États-Unis, qu’au Canada, qu’en France et en Grande-Bretagne. Effectivement, l’État, à travers son appareil législatif et réglementaire, met en place des dispositifs pour assainir l’offre alimentaire. La santé publique, pour sa part, utilise les moyens modernes de communication (affiches, dépliants pédagogiques, médias de masse, médias sociaux) pour rejoindre la population et l’inciter à adopter un mode de vie sain (discipline personnelle). Les types d’arguments pour sensibiliser la population à la perte de poids sont diversifiés et passent autant par la simple incitation pour adopter un mode de vie sain (5 portions de fruits et légumes par jour ; 30 minutes d’activité physique quotidiennement), qu’à l’utilisation de l’argument de peur (espérance de vie raccourcie, risque cardiovasculaire), qu’à la culpabilisation et la stigmatisation.

Cela étant précisé, il faut aussi constater que cet assemblage de moyens proposé par Deborah Lupton a une portée relativement limitée, puisque le taux de prévalence de l’obésité dans les pays occidentaux se maintient, en moyenne, depuis la fin des années 1990, entre 20 et 30 %, ce qui n’est pas anodin. Il faut également relever notre propre hypothèse voulant que s’il est déjà difficile d’agir au niveau des facteurs relevant de la communauté (transport public, sécurité, aménagement urbain, disponibilité et accessibilité alimentaires, publicité et médias, revenus, offre d’activité physique), afin de réduire l’impact d’un milieu de vie favorisant la prise de poids, il faut définitivement envisager, comme je le suggère, qu’intervenir encore plus en amont sur les facteurs nationaux et régionaux, ainsi que sur les facteurs internationaux, devient très difficile, car ils forment en quelque sorte un genre de noyau dur sur lequel sont économiquement fondées et ancrées les pratiques alimentaires du XXIe siècle.

Conséquemment, la responsabilité du contrôle de la prise de poids relève en bonne partie de l’individu lui-même convié à déployer une batterie d’interventions au quotidien sur son corps pour le normaliser. Il faut voir, et cela a été démontré dans ce chapitre, comment le Canada, le Québec, l’Ontario, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne ont abordé le problème à travers différentes législations et recommandations.

En ce qui concerne la notion de nudging proposée par Cass Sunstein, force est de constater que, en matière d’alimentation, elle est battue en brèche sur plusieurs fronts. Aux États-Unis, particulièrement, les lobbies du complexe agroalimentaire livrent une bataille juridique sans fin aux instances publiques qui avancent force législations et réglementations en évoquant le libre choix du consommateur tout en brandissant l’argument que l’État n’a pas à s’immiscer dans la vie des gens, surtout en ce qui concerne ce qu’ils veulent bien manger. Autrement, l’exemple des cafétérias scolaires qui bannissent frites et pizzas et qui conduit à la fuite de la clientèle estudiantine vers les commerces de restauration rapide, montre à quel point l’implantation d’une architecture de choix dans les cafétérias scolaires pourrait vraisemblablement « retenir » cette clientèle. Par exemple, le repas par défaut pourrait bien être un repas dit « santé » à un prix plus bas qu’un repas étiqueté « malbouffe ».

Plutôt que de retirer les distributeurs automatiques des écoles, ou que ces derniers n’offrent strictement que des produits dits « santé », la même logique d’architecture de choix (prix plus bas par défaut pour les produits dits « santé ») pourrait éventuellement s’appliquer. Autrement, dans les lieux publics comme les arénas, les stades et les fêtes publiques, plutôt que d’aseptiser l’offre alimentaire, la logique de l’architecture de choix pourrait également s’appliquer. D’ailleurs, comme il a été vu dans ce chapitre, autant le Canada, que les États-Unis, que l’Australie, la France et la Grande-Bretagne tentent, par différents moyens, de mettre en place une archicture de choix.

Finalement, dans un contexte croissant d’autonomisation de l’individu et de délestage étatique où il est quasi impossible d’agir sur les facteurs de la communauté, les facteurs nationaux/régionaux et les facteurs internationaux pour modifier l’offre alimentaire, le fardeau de la preuve se reporte conséquemment sur les facteurs individuels, comme le suggère Alain Ehrenberg, c’est-à-dire sur la capacité d’un individu à déployer une batterie d’interventions pour normaliser son corps (occupation, déplacements, loisirs, activités sportives, alimentation, image corporelle, génétique), c’est-à-dire la façon dont un individu s’alimente et dépense son énergie au quotidien.

En ce sens, la thèse d’Alain Ehrenberg se vérifie quasi en tous points et permet de mieux cerner pourquoi il est plus simple d’agir au niveau de l’individu qu’au niveau des structures économiques du complexe agroalimentaire. Il semble bien que l’individu autonome, discipliné et responsable, était tout désigné à s’inscrire dans un cadre de consommation où prévaut l’abondance alimentaire, auquel cas, l’obèse n’a que lui-même à désigner comme responsable de sa prise de poids.

De là, quel conclusion faut-il tirer ? En s’appuyant sur les choix théoriques que j’ai effectués —  l’assemblage de moyens visant à contrôler la prise de poids de Lupton, le nudging de Sustein, et la responsabilité individuelle d’Ehrenberg —, la thèse d’Alain Ehrenberg est la plus appropriée pour décrire le phénomène du contrôle de la prise de poids dans nos sociétés modernes.

De cette analyse découle ma propre hypothèse en la matière : intervenir en amont sur les facteurs nationaux et régionaux, ainsi que sur les facteurs internationaux, devient très difficile, car ils forment en quelque sorte un genre de noyau dur sur lequel sont économiquement fondées et ancrées les pratiques alimentaires du XXIe siècle, d’où le recours à la responsabilité personnelle pour contrer la prise de poids, c’est-à-dire la culture de l’acceptation de la responsabilité personnelle face aux différents problèmes rencontrés tout au cours d’une vie.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

 

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