Prise de poids versus offre et demande alimentaire

  Lutte contre l’obésité 

Prise de poids versus offre et demande alimentaire

Tout d’abord, dans les sociétés occidentales, l’État, dans un contexte de libre marché, fonctionne sur un double mode : d’une part, il soutient et encourage l’économie par différents incitatifs afin de permettre aux entreprises de se développer et de maintenir leur position concurrentielle sur les marchés, et d’autre part, il invite le citoyen à faire preuve de prudence face à ce qu’il consomme.

En matière de santé, l’État doit prôner, à travers le discours de la santé publique, une alimentation équilibrée à travers différentes campagnes de santé publique, mais il ne peut, dans le même souffle, balayer du revers de la main l’offre commerciale alimentaire en se fondant sur le simple critère de l’aliment jugé « sain » pour la santé, son rôle, en ce domaine, se limite essentiellement à la question de salubrité et de comestibilité des aliments. Conséquemment, dans une société où l’individu est réputé autonome, c’est à ce dernier qu’est essentiellement dévolue l’obligation de trouver le juste équilibre entre prise alimentaire et discipline, c’est-à-dire, la contenance de soi et la gouvernance de soi pour éviter la prise de poids.

De plus, dans une société qui privilégie l’hédonisme (qualité de vie, bien-être, plaisirs de table) en sus de la contenance de soi et de la gouvernance de soi, l’individu fait face à un défi de taille. Et c’est là où se structurent les interventions à déployer sur le corps, dans cette constante tension entre prise alimentaire et discipline, d’où l’idée que toute augmentation de la prise de poids au-delà de l’indice de masse corporelle idéal révélerait un individu ayant de la difficulté à trouver cet équilibre, et ce, nonobstant tous les autres facteurs d’ordre socio-économique.

Cette difficulté à trouver le juste équilibre implique deux types d’interventions. Au niveau individuel, toute augmentation excessive de la prise de poids au-delà de l’indice de masse corporelle idéal appelle une intervention qui va du simple régime, à l’activité physique, à la médicalisation ou à la chirurgie. Au niveau collectif, toute augmentation significative de la prise de poids de la population au-delà de l’indice de masse corporelle médian motive le déploiement d’une multitude d’intervenants et d’interventions publiques vouées à contenir le phénomène et à réguler les environnements ou les produits favorisant la prise de poids.

Cela étant précisé, il importe de vérifier si cette hypothèse de l’individu entièrement responsable de contrôler sa prise de poids se vérifie dans les faits, et les travaux de l’équipe multidisciplinaire de la chercheure Shiriki K. Kumanyika[1] représentent un bon point de départ. L’équipe de Kumanyika aborde le problème de la prise de poids (offre et demande alimentaire) à travers quatre facteurs hiérarchisés :

  • facteurs internationaux (mondialisation des marchés, industrialisation du complexe agroalimentaire, médias et marketing) ;
  • facteurs nationaux/régionaux (politiques d’éducation, de transport, d’urbanisation, de santé, alimentaires, familiales, culturelles, économiques) ;
  • facteurs de la communauté (transport public, sécurité, aménagement urbain, disponibilité et accessibilité alimentaires, publicité et médias, revenus, offre d’activité physique) ;
  • facteurs individuels (occupation, déplacements, loisirs, activités sportives, alimentation, image corporelle, génétique), c’est-à-dire la façon dont l’individu s’alimente[2] et dépense son énergie au quotidien.

Cette façon de présenter les choses est intéressante à plus d’un égard, car elle signale à quel point il est difficile d’agir en amont de l’individu. En fait, s’il est déjà difficile d’agir au niveau des facteurs relevant de la communauté (transport public, sécurité, aménagement urbain, disponibilité et accessibilité alimentaires, publicité et médias, revenus, offre d’activité physique) afin de réduire l’impact d’un milieu de vie favorisant la prise de poids, il est plausible d’envisager qu’intervenir encore plus en amont sur les facteurs nationaux et régionaux, ainsi que sur les facteurs internationaux, devient très difficile, car ils forment en quelque sorte un genre de noyau dur sur lequel sont économiquement fondées et ancrées les pratiques alimentaires du XXIe siècle.

Lutte contre l’obésité

Ce constat est central à l’argumentation de la présente démarche, à savoir que l’individu en surpoids, gros ou obèse est à la fois bouc émissaire de l’état de son propre corps et porteur de la responsabilité de régler la situation. Bouc émissaire, dans le sens où il doit endosser une responsabilité pour laquelle il est partiellement non responsable (facteurs internationaux, nationaux, régionaux, communauté), car il lui est impossible d’agir efficacement sur ces facteurs en amont susceptibles de favoriser la prise de poids. Porteur de la responsabilité de régler la situation (facteurs individuels), dans le sens où l’individu doit lui-même mettre en œuvre les moyens nécessaires pour perdre du poids à travers une saine alimentation et une activité physique régulière, même si sa part de responsabilité n’est pas totale.

Cette double position de bouc émissaire et de porteur de responsabilité montre à quel point agir sur la mondialisation des marchés, sur l’industrie, les médias et le marketing relève d’un tout autre ordre que celui d’agir au niveau de l’individu. Alors que la logique de ces facteurs en amont de l’individu est celle de l’ordre marchand, c’est-à-dire, le profit et la rentabilité et une production de masse pour une consommation de masse, comment devient-il dès lors possible de faire en sorte que ces derniers soient alignés sur la santé immédiate de l’individu ? Peut-être bien que, en matière de santé et de contrôle de prise de poids, tout le défi est là, à savoir, comment est-il possible d’influer sur des facteurs sociaux, économiques et politiques qui sont situés si loin en amont de l’individu ? Et c’est peut-être justement de là que vient en partie l’idée qui incite l’individu à être entièrement responsable de sa santé, et ce, dans un contexte où celui-ci se doit d’être de plus en plus autonome, architecte de sa vie et maître de son destin[3]. Et c’est peut-être aussi pourquoi les technologies personnelles dédiés au monitorage de la santé (applications pour téléphones intelligents) semblent si bien se prêter à cet exercice : elles consolident la position de l’individu autonome[4].

En partant de l’idée que le complexe agroalimentaire, très loin en amont de l’individu, définit la structure même des pratiques alimentaires, possède la capacité de reconfigurer et d’uniformiser certaines structures culturelles du goût[5] par une production et une distribution de masse pour une consommation de masse, est-il possible de changer quoi que ce soit[6] ? Mais qui plus est, la structure même du complexe agroalimentaire montre à quel point l’alimentation, telle qu’elle se présente aujourd’hui, a été façonnée par de puissants intérêts économiques, financiers et politiques. Elle montre aussi comment l’alimentation s’est socialement inscrite, et comment les attentes des consommateurs dépendent des produits proposés, limitant d’autant, pour ce dernier, non pas la diversité — le complexe agroalimentaire propose une gamme de produits constamment renouvelés : en 2002, plus de 11 300 nouveaux produits alimentaires avaient investi le marché américain[7] —, mais bien les alternatives alimentaires.

En fait, à moins de cuisiner des produits frais, la consommation de produits déjà transformés semble s’imposer d’elle-même : facilité, rapidité, ratio énergie/satiété élevé. Toutefois, cette dynamique que semble imposer le complexe agroalimentaire est-elle bien réelle ? En fait, il est possible de dire que l’individu a toute la latitude voulue pour manger ce qu’il veut, pourvu qu’il dispose des ressources financières adéquates pour le faire. Il est aussi possible de dire que sans l’intervention des médecins, de la santé publique et des nutritionnistes, le complexe agroalimentaire n’aurait pas changé ses pratiques ni proposé des produits dits « santé ». À l’inverse, il est également possible de dire que si le complexe agroalimentaire repère que le discours ambiant est aux aliments dits « santé », il s’adaptera en conséquence aux besoins et desiderata des consommateurs pour ne pas perdre ses parts de marché, tout en sachant fort bien que ce qu’il vend aujourd’hui comme produits « santé » risque fort d’être remplacé et déclassé dans quelques années par d’autres effets de mode qu’auront proposés les nutritionnistes et la recherche scientifique en matière d’alimentation. Le constat est presque sibyllin.

Dans cette logique de l’offre et de la demande alimentaire, deux intervenants majeurs aux logiques commerciales opposées, mais complémentaires (l’un ne peut exister sans l’autre), se positionnent tout particulièrement : d’une part, le complexe agroalimentaire et l’industrie de la restauration rapide et, d’autre part, l’industrie du contrôle de la prise de poids où les premiers fournissent la matière première au second. Pour le complexe agroalimentaire et l’industrie de la restauration rapide, deux critères devraient guider les interventions publiques : (i) toute forme de réglementation étatique est potentiellement nuisible, tant pour le consommateur, qui verra le prix des produits augmenté, que pour le développement de produits novateurs[8] ; (ii) les choix alimentaires doivent entièrement relever de l’individu et non pas être dictés par l’État[9].

Pour l’industrie du contrôle de la prise de poids, et sans vouloir être cynique, il importe que la situation actuelle change le moins possible, autrement elle perdrait des parts de marché importantes. Et cette dynamique, entre complexe agroalimentaire et restauration rapide, versus l’industrie du contrôle de la prise de poids, fonctionne vraisemblablement très bien, car en 2013, l’industrie des régimes et produits amaigrissants avait généré un chiffre d’affaires de plus de 61 milliards de dollars[10] sur le seul territoire américain, ce qui n’est pas anodin en termes économiques.

L’industrie du contrôle de la prise de poids, au-delà des simples régimes et produits amaigrissants, englobe aussi bien l’industrie des régimes et des produits amaigrissants que l’industrie de la remise en forme, l’industrie de l’édition, l’industrie des produits naturels, l’industrie des appareils de conditionnement physique, l’industrie du sport et plein air. En somme, l’individu est dans une double logique de l’offre et de la demande, à savoir des aliments gratifiants et satisfaisants offerts par le complexe agroalimentaire, d’une part, et des services pour perdre du poids, d’autre part.

En ce sens, le complexe agroalimentaire et l’industrie du contrôle de la prise de poids peuvent être considérés comme un écosystème économique en équilibre articulé autour de l’offre et de la demande alimentaire où les deux intervenants y trouvent mutuellement leur compte au détriment de l’individu qui est engraissé et de l’État qui doit assumer les coûts de la prise de poids dans l’ensemble de la population en tentant d’altérer l’offre et la demande.

En tenant compte du fait qu’il est quasi impossible pour l’individu d’agir sur les facteurs plus en amont (facteurs internationaux, nationaux, régionaux, communauté) qui favorisent la prise de poids, et en tenant compte du fait que le complexe agroalimentaire et l’industrie du contrôle de la prise de poids se retrouvent dans une quasi situation d’équilibre économique, il semble bien que cette dynamique toute particulière implique que l’individu est bien celui par lequel l’intervention pour contrôler sa prise de poids arrive inévitablement.

Certes, l’individu peut agir sur ses occupations, ses déplacements, ses loisirs, ses activités sportives et son alimentation ; tout dépend de l’effort qu’il veut bien y consentir en fonction de son statut socio-économique et de son niveau d’adhésion à l’idée d’adopter des comportements plus sains. La communauté, les écoles, la ville ou la municipalité, pour leur part, peuvent agir sur le milieu de vie et les infrastructures en fonction des revenus publics disponibles et de la volonté politique des élus, mais dans quelle mesure peuvent-elles le faire ? Là est toute la question et c’est ici qu’interviennent les thèses de Deborah Lupton (assemblage) et de Cass Sunstein (nudging).

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Lutte contre l’obésité

[1] Kumanyika, S., Ritenbaugh, C., Morabia, A., Jeffery, R., Antipatis V. (2002), « Obesity prevention: the case for action », International Journal of Obesity, vol. 26, p. 425–436 [430].

[2] Nestle, M. (2003), « Food Politics: How the Food Industry Influences Nutrition and Health », D. Goldstein (ed), California Studies in Food and Culture, Berkeley : University of California Press.

[3] Ehrenberg, A. (2012), La société du malaise, Paris : Odile Jacob.

[4] Fraser, P. (2014), « L’individu est-il vraiment ce grand oublié de la pratique médicale contemporaine? », Aspects Sociologiques, vol. 21, n° 1, p. 206-210.

[5] Raisson, V. (2010), « Les Futurs du Monde ou les paramètres du changement », Revue internationale et stratégique, vol. 4, n° 80, p. 51-59.

[6] Fischler, C. (2001), L’homnivore, Paris : Odile Jacob, p. 333.

[7] Schlosser, E. ([2001] 2012), op. cit.

[8] Acs, Z. J., Henderson, L. J. (2007), « A policy framework for confronting obesity », Obesity, Business and Public Policy, Zoltan J., Acs & Alan Lyles, eds., Northampton, MA : Edward Elgar Publishing Limited, p. 221-252 [240].

[9] Idem.

[10] Market Data Enterprises (2014), Weight Loss Market in U.S. Up 1.7% to $61 Billion, February 1.

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