Bannir le corps hors norme

 Le corps idéal 

Bannir le corps hors norme

En 1432, le peintre florentin Leon Batista Alberti (1404-1472), dans son ouvrage Libri della famiglia, et plus particulièrement dans la section concernant l’usage du corps, souligne que c’est bel et bien par l’exercice qu’il est possible de conserver longtemps au corps sa santé, sa robustesse, sa jeunesse et sa beauté. La préoccupation d’un corps en santé n’est donc pas récente. Elle a ses échos qui se répercutent de siècle en siècle depuis la Renaissance. Et les propos du peintre Alberti ne sont pas innocents pour le corps du XXIe siècle, car ils démontrent que depuis longtemps déjà, les fondements de la relation contemporaine au corps ont été établis et que les préoccupations sont fondamentalement les mêmes : le corps qui mérite considération est bel et bien celui de justes proportions.

Le corps hors norme, déjà au XVe siècle, était discrédité face à ce corps socialement attendu. Alberti ne dira-t-il pas, dans son ouvrage intitulé De Pictura (1435) : « C’est pourquoi le peintre qui voudra que ses simulacres de corps paraissent vivants devra faire en sorte qu’en eux chaque membre exécute parfaitement ses mouvements. Mais il faut, dans chaque mouvement, rechercher la grâce et la beauté. Or, de tous, les plus agréables et qui semblent vivre davantage sont ceux qui s’élèvent en l’air[1]. »

Au cœur du propos d’Alberti, il y a également cette idée de « la mesure et [de] la définition des limites [du corps …] C’est, qu’en effet, elles possèdent une sorte de vertu merveilleuse presque incroyable[2]. » À travers les proportions du corps et les effets d’affects de la représentation de cette beauté, avec cette glorification du corps, sa grâce, son élégance, sa découpe et ses muscles mis en mouvement sous l’effet des jeux de couleurs, Alberti lie la dignité humaine à une valorisation explicite du corps.

Avec la Renaissance, la vision du corps de la Grèce antique fait retour. Le corps est un reflet en miniature du grand ordre numérique et géométrique de l’univers. Il s’agit de révéler comment « le microcosme du corps répète les dispositifs de l’univers, retentit à ses mouvements, connaît en lui-même des rapports similaires d’harmonie ou de déséquilibre entre les fluides (les humeurs) et les parties solides qui le composent[3]. » De là, une vision occidentale commune du corps, mi-animiste, mi-chrétienne où s’équilibrent le symbolique et le pragmatique, l’imaginaire et le concret. À titre d’exemple, en 1416, la miniature de L’homme anatomique qui ouvre le livre Les Très Riches Heures du duc de Berry présente un corps qui n’existe que traversé d’influences secrètes : les signes du zodiaque ; l’empreinte postulée des planètes ; la croyance à quelque puissance magique envahissant les organes et les peaux, d’où la « cartographie toute singulière dessinée par la frêle figure, [d’où] ces parties du corps censées refléter une à une les parties du ciel, cette certitude d’emprises manifestes venues de puissances éloignées[4]. »

Le corps, au début de la Renaissance est aussi corps collectif, voué aux famines, à la peste, aux guerres récurrentes et aux violences quotidiennes. Il s’agit d’une vision commune « qui fait du corps charnel un sac d’os, à la fois vulgaire et respectable, vision qui stimule des angoisses religieuses et des actes de revanche sociale[5]. » C’est un corps dont les moindres mouvements sont périls et promesses tout comme avertissements divins. Les dérèglements du corps sont des manquements envers l’ordre naturel des choses, là où « sont tapies les sollicitations, inquiétudes et contingences du corps, de la maladie, de la souffrance et de la mort[6]. » La moindre entorse à cet ordre universel se paie dans la chair et dans l’esprit. La restauration du corps malade, quant à elle, passe par « les dispositions et les vertus naturelles des sols, des boues, des plantes et des métaux[7]. » En somme, la nature est médiatrice pour le corps, car le corps est à la fois terre, eau, air et feu, tout comme l’univers.

Vers le milieu du XVe siècle, de la soumission du corps aux forces invisibles et souterraines du monde, le corps passe graduellement, avec les avancées de la médecine, à la soumission aux aléas de son environnement dans un « décor quotidien voué à la pénurie et à l’accumulation des corps, des choses, des bêtes et des mauvaises odeurs[8] » où l’espace public est approprié par les déjections intimes, humaines ou animales, tout comme par les déjections des bouchers, des équarrisseurs et des tanneurs. Tout en étant soumis aux aléas visibles de son environnement, le corps de la Renaissance n’en est pas moins engagé dans un double processus de démantèlement et de reconstitution. Démantèlement, dans le sens où il y a un début de compréhension du fonctionnement du corps avec la dissection. Reconstitution, dans le sens où le démantèlement du corps permet de le recaler objectivement dans la grande architecture de l’univers et engage une nouvelle façon de le décrire et de l’interpréter.

En somme le corps n’est plus donné une fois pour toutes par une quelconque autorité divine : il peut être refaçonné, modifié et transformé par l’homme. Il y a donc cette idée qui émerge qu’il serait possible de fabriquer un corps tel qu’on le désire par la gymnastique. Deux publications majeures contribueront à ce renversement des valeurs : le De Humani Corporis Fabrica de Vésale dont les minutieuses observations anatomiques fonderont une nouvelle nomenclature du corps, et le De Arte Gymnastica de Mercurialis dont les énoncés feront de la gymnastique « une sorte de médicament, de panacée universelle, pour bien portants ou pour convalescents[9]. »

Il y aura aussi cette logique protestante qui cherche à valoriser le travail, à purifier le corps par l’activité physique pour l’éloigner d’autant de l’oisiveté. L’avocat et antiquaire Guillaume Du Choul (1496-1560) dira par ailleurs à ce sujet : « Il ne se trouve chose, qui tant entretienne la bonne santé que l’exercitation […] Il ne se trouve chose, qui rende tant hébété le corps que la paresse, qui hâte la vieillesse, et le labeur qui rend la longue jeunesse[10]. »

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Le corps idéal  

[1] Alberti, L.B. ([1435] 1868), De la statue et de la peinture, trad. Claudius Popelin, Paris : Levy Éditeur, p. 151.

[2] Idem., p. 72.

[3] Peter, J.P. (2011), « Du corps redécouvert à l’éveil clinicien », Aux origines de la médecine, Paris : Fayard, p. 73.

[4] Vigarello, G. (2005), « Introduction », Histoire du corps, Tome 1. De la Renaissance aux Lumières, Paris : Éditions du Seuil, coll. Points / Histoire, p. 8.

[5] Pellegrin, N. (2005), « Corps du commun, usages communs du corps », Histoire du corps. Tome 1. De la Renaissance aux Lumières, Paris : Seuil, coll. Points / Histoire, p. 123.

[6] Idem., p. 75.

[7] Idem., p. 74.

[8] Idem., p. 157.

[9] Gleyse, J. (2007), La fabrication du corps par l’exercice à l’Âge classique : discours, pratique ou transgression d’un interdit ?, IUFM de Montpellier : Université de Montpellier II, p. 10.

[10] Du Choul, G. ([1567] 1672), Discours de la religion des anciens Romains ; de la castremation et discipline militaire d’iceux ; des bains et antiques excitations Grecques et Romaines, Awesel : André de Hoogenuyse, Imprimeur de la ville, p. 21.

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