Le corps idéal, parcours d’une transformation annoncée

Le corps idéal 

Le corps idéal, parcours d’une transformation annoncée

Le corps est le lieu de toutes les rencontres. Le corps est porteur d’identités sociales. Le corps est aussi une fascinante entreprise de normalisation et de transformation. Il importe donc d’explorer l’inscription sociale du corps à travers les époques pour mieux comprendre ses attitudes, ses comportements, ses gestes, ses postures et les interventions à déployer sur celui-ci pour le régulariser et le normaliser, le rendre conforme à certaines attentes, surtout l’amener à un certain idéal de corporéité élaboré au cours des XVe et XVIe siècles.

Trois grands courants, à la Renaissance, construiront le corps socialement acceptable d’aujourd’hui. Tout d’abord, il y a l’idée qu’il est possible, avec le peintre Alberti, d’aspirer à un corps de justes proportions comme idéal de beauté, avec le médecin Vésale, de réparer le corps, de le soigner efficacement, de le guérir et lui redonner vitalité, avec l’éducateur Mercurialis, de fabriquer un corps et de le façonner en quelque sorte selon sa volonté.

Ces trois courants ont ceci de particulier qu’ils traverseront non seulement toutes les époques depuis la Renaissance jusqu’à aujourd’hui, mais qu’ils seront avant tout fédérés par deux événements particuliers au XVIIe siècle qui assureront une assise « idéologique » à une certaine représentation sociale du corps :

  • le passage du statut d’être un corps à celui d’avoir un corps dont l’individu est individuellement et socialement responsable avec la publication les traités de civilités qui engagent le corps dans une pratique de modération et de retenue ;
  •   les notions de contenance de soi et de gouvernance de soi issus de la Réforme protestante, qui autoriseront un ensemble de représentations et d’interventions à déployer sur le corps afin de lui conférer un certain aspect socialement attendu, à savoir, un corps de justes proportions et sans excès de graisse.

Ces deux processus, le passage du statut d’être un corps à celui d’avoir un corps, d’une part, et la contenance de soi et la gouvernance de soi issus de la Réforme, d’autre part, constitueront les assises du gouvernement du corps pour les siècles à venir en Occident.

Le XVIIe siècle est à l’origine de l’avènement de l’honnête homme, respectueux de l’ordre social, défenseur de la Raison qu’il estime universelle. Il représente cet achèvement de la civilité : courtois et cultivé, mesuré et sans excès, de justes proportions et maître de lui-même. D’ailleurs, Érasme (1466-1536), un siècle plus tôt, avait fondé cette culture du corps élégant et raffiné dans son traité intitulé La civilité puérile (1530) dans lequel il traitait de la décence et de l’indécence du maintien, de la manière de se vêtir, de se comporter dans une église ou de se tenir à table, des attitudes à adopter lors des rencontres et des jeux, sans oublier comment se comporter au lit.

Le XVIIe siècle a créé de toutes pièces ce corps civilisé dont les manifestations naturelles, fonctionnelles et corporelles sont tenues à distance et contrôlées. Le XVIIe siècle s’emparera de cette représentation du corps et la montera en modèle. Il s’agit bien de monsieur Jourdain, le Bourgeois gentilhomme de Molière, gras et replet, qui cherche à gagner une classe sociale qui n’est pas la sienne, qui n’a pas compris que la noblesse ne consiste pas en un déguisement, mais dans l’élégance, le maintien et la juste mesure, alors qu’il est tout sauf cela. Ne demandera-t-il pas « Est-ce que les gens de qualité apprennent la musique ? » L’obèse, dans cette perspective, ne représente pas cet honnête homme mesuré et raffiné, bien au contraire. Il est à mille lieues de cet idéal de raffinement, d’élégance et d’excellence physique. Il est ce corps massif, brutal, grossier, balourd, à peine civilisé, qui ne peut prétendre à la prestance, car la graisse n’est ni tenue à distance ni contrôlée.

Avec le XVIIIe siècle, l’individu devient responsable de sa condition et de ce qui lui arrive, souverain à la place du souverain, libéré du joug des puissants, abandonné à son destin, libre de penser par lui-même. L’individu a désormais la capacité et la liberté de faire des choix éclairés par lui-même — recyclage de la vieille notion aristotélicienne voulant qu’une personne soit uniquement responsable des actes qu’elle choisit librement et volontairement de poser. Dans la foulée de l’individu désormais autonome, le corps, loin d’être un lieu de perdition, peut devenir, au contraire, une source d’épanouissement, d’où l’idée qui émerge,  voulant qu’un corps beau, fort, endurant et de justes proportions soit gage de santé. En somme, le Siècle des Lumières installe les premiers jalons de ce qui fera repère pour réguler et normaliser le corps au cours des siècles suivants.

Le XIXe siècle, dans le contexte de la Révolution industrielle, s’est donné une vision du corps qui lui est propre : il est système, machine productrice d’énergie, moteur créateur de rendement. Le corps n’est plus seulement considéré comme une entité, mais bien comme un ensemble de processus et de fonctions sur lesquels il est possible d’intervenir, tout comme une machine, d’où la grande idée du conditionnement du corps, d’où l’idée de condition physique et de culture physique, d’où l’idée de travailler le corps par l’alimentation et l’exercice, d’où l’idée d’un corps à parfaire et d’une métamorphose corporelle sous l’égide de la morale puritaine. Il s’agit bien du salut de l’âme ici même sur terre à travers le corps, à savoir, le déplacement de la grâce — question centrale de l’éthique protestante — qui se déporte de la richesse matérielle vers un autre signe : la maîtrise du corps et de soi, elle-même porteuse de richesses personnelles et collectives. Mais plus encore, avec l’arrivée du miroir, de la mode, du pèse-personne et de l’indice de masse corporelle, le corps est désormais engagé dans une toute nouvelle dynamique de quantification de soi. Plus que jamais, la contenance de soi et la gouvernance de soi s’imposent, alors que l’individu est désormais maître et esclave de son image des pieds à la tête, puisqu’il peut dorénavant se quantifier, se comparer objectivement aux autres corps qu’il côtoie, voir et mesurer les ravages de ses attitudes et comportements. Et cette capacité à se quantifier aura un effet particulièrement structurant sur la représentation sociale du corps aux XXe et XXIe siècles.

Le XXe siècle est définitivement le siècle du corps. Le corps est devenu la clé de voûte d’interventions de toutes sortes — politique, sociale, médicale, culturelle, économique — liées à la médecine, l’invalidité, le travail, la consommation, l’âge et l’éthique. Le corps est désormais un terrain contesté où sont menées des luttes pour s’en arroger le contrôle. Il suffit de penser à cette lutte systématique contre la prise de poids, à cette volonté affirmée de modifier le corps selon ses propres désirs, à cette idée d’accéder à une espérance de santé optimale, tant physique qu’intellectuelle, jusqu’à un âge très avancé. L’émergence du corps comme vecteur de réalisation de soi se reflète également dans la culture populaire avec les livres de croissance personnelle, les régimes miracles, la chirurgie esthétique, la remise en forme, les médications censées retarder le vieillissement, les aliments anticancer, la mode qui colle au corps, le moule, le met en évidence. Tout concourt à faire du corps un outil d’émancipation personnelle. Paradoxalement, avec l’arrivée au milieu des années 1950 des essais cliniques et des tests de dépistage, le corps devient aussi vecteur de menaces, de peurs et d’incertitudes : le corps peut trahir, à notre insu, d’où le déploiement sans précédent d’une batterie de moyens pour lui conserver la santé. Le corps est définitivement le lieu de toutes les batailles.

De la Renaissance jusqu’au XXIe siècle, cet essai tentera de relever certains phénomènes qui ont contribué de différentes façons à proposer de nouvelles représentations sociales du corps. Quel est donc ce corps socialement acceptable ? Comment le corps socialement acceptable s’est-il historiquement façonné ? Quelle dynamique sociale a présidé à l’élaboration du corps socialement acceptable d’aujourd’hui ? Afin de parvenir à répondre à ces questions, deux critères guideront la présente démarche : la représentation du corps que se donne une époque et les techniques de régulation et de normalisation du corps que cette même époque déploie. Certes, le découpage en siècles est tout à fait arbitraire, car un changement de siècle n’implique pas forcément un changement d’attitudes et de comportements, mais il a au moins l’avantage de renvoyer à des balises et à des repères connus.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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