Contraindre le corps, une vieille idée

  Le corps idéal 

Contraindre le corps, une vieille idée

Le XVIIe siècle est un siècle charnière pour le corps. Il y a tout d’abord rupture ontologique par rapport au siècle précédent : le corps ne s’inscrit plus dans le cosmos. C’est l’amorce du désenchantement. C’est la descente dans le particulier, le réductionnisme et la parcellisation. C’est le siècle de la Raison, qui vérifie, analyse, démonte, dissèque et décortique : « L’ontologie qui se développe à ce moment de l’histoire est une ontologie dont le modèle est celui de la matière. L’univers est conçu comme un champ de masses et de forces inanimées qui opèrent selon les lois de l’inertie et de la distribution dans l’espace[1] ».

C’est la thèse mécaniste où le savoir se réduit au seul aspect identifiable des processus, où le corps est livré aux seules lois des forces mouvantes. La loi des liquides et des flux s’impose avec la découverte, par William Harvey (1578-1657), de la circulation sanguine. Le corps est désormais assimilé au fonctionnement des machines : montres et horloges, pompes et fontaines. Le corps est irrémédiablement soumis aux lois déterministes de la matière : il est une mécanique complexe faite de circuits, de flux et d’articulations. Prolongement aussi de l’idée de mouvement du XVIe siècle où le corps est dorénavant associé à un agencement de poulies, de leviers, de couples de force et de ressorts.

Sous l’impulsion de la Réforme, le XVIIe siècle a arraché le corps à l’influence du grand corps collectif : l’homme est désormais personnellement et socialement responsable de son propre corps. Il y a donc là un nouveau souci de soi auquel doit répondre la société : « Dans ce contexte, le corps, loin d’être un lieu de perdition, peut devenir au contraire source d’épanouissement[2]. » Cette proposition de l’éthique protestante, à l’opposé de celle du catholicisme, stipule qu’il faut « donner à celui ou celle qui se trouve en situation critique les moyens de surmonter ses difficultés et de vaincre ses angoisses, d’accepter le sort qui lui est fait, non pas pour abandonner la partie, mais pour apprendre au contraire à se maîtriser et par là se dépasser[3]. »

Avec la Réforme, le corps a été placé au cœur même des préoccupations : le corps laborieux et vigoureux au service de Dieu. Être au service de Dieu impose certaines obligations : la contenance de soi (rapport à soi-même et à son propre corps) et la gouvernance de soi (rapport du corps au collectif). Cette morale puritaine, qui ne tolère pas que les temps libres se passent dans l’oisiveté ou l’inaction, conduira à effacer toute coupure entre travail et loisir, à lutter contre le temps mort, la vacuité, l’inoccupation, à être constamment en besogne, à s’assurer d’une activité continue.

Sous l’impulsion de la Réforme, la santé, la bonne condition physique, l’absence de souffrances morales ou physiologiques deviennent les conditions de l’épanouissement de la personne (la recherche de la grâce), d’où la nécessaire contenance de soi. Et cette contenance de soi n’est possible, d’une part, qu’à la condition de remplir adéquatement quatre devoirs bien précis : devoir d’équilibre ; devoir d’attention ; devoir d’effort ; devoir de maîtrise et de restriction :

  • devoir d’équilibre, dans le sens où il est attendu de l’individu qu’il parvienne à un corps équilibré pour assumer adéquatement et efficacement le rôle social qu’il a à jouer, c’est-à-dire le travail ;
  • devoir d’attention, dans le sens où il faut porter une attention toute particulière au corps, à ce qu’il ingère et à son activité en général ;
  • devoir d’effort, dans le sens où il faut se soumettre à certaines pratiques pour maintenir le corps en santé ;
  • devoir de maîtrise et de restriction, dans le sens où il faut éviter de succomber à la tentation des plaisirs et des facilités qu’offre la vie moderne tout en adoptant des attitudes et des comportements qui empêchent de sombrer dans l’excès sous toutes ses formes.

La contenance de soi n’exige pas d’adhérer à un quelconque credo ou à une quelconque norme, car ce qui compte avant tout, ce sont les actions que l’individu est librement et volontairement en mesure de poser qui comptent. S’il ne les pose pas, il se condamne lui-même à la stigmatisation sociale et à l’impitoyable regard des autres. Être en défaut de contenance de soi, c’est également être en perte de souci de soi, en perte du respect de soi-même, et par conséquent, des autres.

Tout individu en défaut de contenance de soi est donc une menace à sa propre intégrité (respect de soi), à sa propre identité (souci de soi) et à sa propre vertu (désirs incontrôlés).

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Le corps idéal

[1] Vignaux, G. (2009), L’aventure du corps, Paris : Pygmalion, p. 121.

[2] Gélis, J. (2005), « Le corps, l’Église et le sacré », Histoire du corps. 1. De la Renaissance aux Lumières, tome 1, coll. Points / Histoire, Paris : Seuil, p. 109.

[3] Idem.

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