Être un corps versus avoir un corps

  Le corps idéal  

Être un corps versus avoir un corps

Nouveau régime donc de représentations du corps au XVIIe siècle à travers cette machine déterminée qu’exprimait René Descartes :

« Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l’agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens[1]. »

Dans la perspective mécaniste de Descartes, d’une part, le corps peut être ramené à un simple système de détermination mécaniste, c’est-à-dire par figures et mouvements que privilégie le XVIIe siècle, sans compter qu’il est entièrement soumis à la pure causalité déterministe, tout comme le sont les pierres, les plantes, les outils et les choses. D’autre part, l’âme humaine et la pensée, immatérielles par essence, ne sont pas simplement réductibles au fonctionnement du corps et à ce qui le compose, d’où l’idée que les animaux ne sont pas dotés d’une âme et qu’ils ne sont que de simples automates, d’où l’idée que toutes les choses existant dans l’univers matériel doivent relever de la physique pourvu que cette science exprime effectivement les lois de la nature.

En fait, avec Descartes, le processus de désenchantement du monde ne s’amorce pas seulement, il inaugure aussi une ère où, une fois que la science fonctionne, il n’est plus besoin de se prononcer encore sur cette embarrassante question de l’Être. De là, des réductionnismes partiels peuvent se mettre en place : des méthodes de la physique aux phénomènes de la respiration, de la digestion et de l’évacuation.

Le XVIIe siècle marque aussi une rupture importante dans la relation entretenue envers le corps. C’est le passage de l’idée d’être un corps à celle d’avoir un corps avec les traités de civilités. « Être un corps » renvoie au comportement rustre ou animal : la bête a un corps. « Avoir un corps » renvoie au comportement civilisé, à celui de l’honnête homme correctement éduqué dont les bonnes manières constituent « une rhétorique efficace qui affirme, défend et légitime un statut social[2] ». Autrement dit, parallèlement à la construction mécaniste du corps et à la construction scientifique du corps rationalisé de Descartes — « cette machine composée d’os et de chair, telle qu’elle apparaît en un cadavre[3] » —, s’élabore la construction culturelle d’un corps support des relations sociales, devient « l’aspect le plus immédiat de la personnalité[4]. » Le changement n’est pas banal, car il engage l’individu dans son essence même. Il est désormais responsable de son corps, il doit répondre de son état.

Au XVIIe siècle, la femme, avec le docteur Louis Couvay[5], passe du statut d’être un corps auquel elle serait identifiable, au statut d’avoir un corps dont elle est physiquement dépendante et socialement responsable, « qu’elle a la responsabilité d’employer à des fins utiles, c’est-à-dire à l’établissement d’un ménage harmonieux. Seule mérite l’estime de l’homme la dame dont la performance sociale réussit, et ce, grâce à ses perfections et l’apparence de son corps[6]. » Et ces perfections, selon Couvay, sont de deux ordres : internes et externes[7].

D’une part, les perfections externes : « la beauté, la bonne grâce, la taille, l’humeur gaie, l’humeur douce, le bon esprit et les bonnes mœurs, les qualités essentielles à la vie mondaine[8]. » D’autre part, les perfections internes sont « si cachées, qu’on ne les peut recognoistre que par expérience ; de sorte qu’il est impossible à ceux qui en espreuvent le pouvoir, de déclarer qu’elle est la perfection, qui les surmonte et qui leur oste la liberté[9] ».

En somme, le XVIIe siècle fait de la beauté extérieure du corps féminin un impératif : sa grâce et sa taille engagent un modèle de minceur fait pour plaire, être agréable à l’œil. La beauté interne, quant à elle, est plus problématique. Elle ne se laisse deviner que par la fréquentation de la personne. Elle n’est pas donnée, elle est si cachée que même le corps de belle apparence a de la difficulté à la révéler. La personnalité féminine ne vaudrait donc que par l’apparence de son corps. Cette vision n’est pas innocente, car elle inscrit socialement l’apparence du corps de la femme.

Dans ce passage du statut d’être un corps à celui d’avoir un corps, l’obèse passe également du statut d’être un corps auquel il serait identifiable, au statut d’avoir un corps dont il est responsable. Il y aurait donc une personne qui se cache dans toute cette graisse, tout comme il y aurait une perfection cachée dans le corps de la femme qui peine à se dévoiler. Il serait donc du devoir de l’obèse de révéler cette personne en évacuant toute la graisse qui l’enveloppe. Tout comme pour la femme, seule mérite l’estime la personne dont la performance sociale réussit. Être obèse, dans un tel contexte, n’est peut-être pas une performance sociale qui réussit.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Descartes, R. (1835), Œuvres philosophiques de Descartes, tome 1, textes annotés par Adolphe Garnier, Paris : Hachette, p. 308.

[2] Bryson, A. (1990), The rhetoric of status : gesture, demeanour and the image of the gentleman in sixteen and seventeenth century England, «Renaissance Bodies : The Human Figure in English Culture c. 1540-1660», L. Gent and N. Lleewellyn, eds, London : Reaktion Books, p. 141.

[3] Descartes, R. ([1641] 2000), Méditations métaphysiques, Paris : Flammarion, p. 66.

[4] Bryson, A. (1990), op. cit., p. 139.

[5] Nodier, C. (1728), Mélanges tirés d’une petite bibliothèque, Paris : Crapelet, tome 1, p. 376.

[6] Carlin, C. (2007), op. cit. p. 112.

[7] Couvay, L. ([1647], 1685), L’Honneste Maitresse ou Le Pouvoir Legitime des Dames sur ceux qui les recherchent honnestement en Mariage, Paris: Helie Josset, Préface.

[8] Carlin, C. (2007), « Modernités de l’imaginaire nuptial : anatomies du mariage », Religion, Ethics, and History in the French Long Seventeenth Century / La religion, la morale et l’histoire à l’âge classique, William Brooks and Rainer Zaiser, Eds, Bern: Perter Lang, AG, International Academic Publishers, p. 112.

[9] Couvay, L. ([1647], 1685), op. cit., Préface.

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