Éduquer le corps par l’activité physique

  Le corps idéal 

Éduquer le corps par l’activité physique

Le XVIIe siècle fait du vers de Juvénal, « Un esprit sain dans un corps sain », un véritable projet de société. Il y a cette conviction que le bonheur de l’homme se trouve dans l’harmonie du corps et de l’esprit. L’éducation prend une place qu’elle n’avait pas encore jusqu’à ce jour. Elle est érigée en préoccupation sociale de premier rang : « Tenir la jeunesse c’est tenir l’avenir ». Il y a l’apparition d’un souci croissant concernant l’éducation des enfants. Il y aussi cette idée que l’éducation est nécessaire pour tous. Par manque de moyens et de structures, l’initiative de l’éducation est « laissée au clergé et c’est donc à travers ce dernier que se développent à la fois les écrits pédagogiques et les institutions scolaires. Or, à ces deux niveaux, on peut constater l’apparition d’un souci nouveau et véritablement original : celui d’une généralisation de l’enseignement[1]. »

Dans les deux dernières décennies du XVIIe siècle, plusieurs écoles élémentaires verront le jour en Angleterre, en France et en Allemagne. Elles seront rapidement suivies, tout d’abord en Prusse, et par la suite dans d’autres pays, par des écoles d’exercice nommées « gymnase »[2]. Trois ouvrages résumeront, vers la fin du XVIIe siècle, ce que toute une époque avait concocté en matière d’éducation : le Traité du Choix et de la Méthode des Études[3] (1686) de l’abbé Claude Fleury (1640-1723) ; le Quelques pensées sur l’éducation[4] (1693) de John Locke (1632-1704) ; le De motu animalium (À propos du mouvement animal) (1680) du mathématicien, médecin et physiologiste italien Johanni Alphonsi Borelli (1608-1679), qui rationalisera l’activité des moindres muscles du corps. Ces trois livres sont porteurs d’une vision qui orientera pour les générations à venir la représentation du corps. Mais avant tout, ce qui surprend de prime abord, c’est l’unicité du discours que tiennent Fleury et Locke, une unicité essentiellement fédérée sous quatre oppositions : le corps versus l’âme ; la santé naturellement donnée versus la santé acquise ; la modération versus l’excès ; la mollesse versus la vigueur.

D’entrée de jeu, à la section Qu’il faut avoir soin du corps, Fleury commence tout d’abord par dire que, après « notre âme il n’y a rien qui nous doive être aussi précieux, que cette autre partie de nous-mêmes : et que l’union étroite de l’une et de l’autre, fait que l’âme n’est point en état de bien agir, si le corps n’est bien disposé[5]. » L’assise est donc posée : un esprit sain dans un corps sain. Il souligne par la suite que la santé du corps n’est pas donnée, mais qu’elle s’acquiert : « On connaît assez les biens du corps, la santé, la force, l’adresse et la beauté : mais on croit qu’il faut que la nature nous les donne[6]. » Et cette santé, comme il le remarque, ne peut être acquise que par l’exercice, « cet art que les Grecs nommaient la gymnastique[7] », et que tout homme de bonne condition devrait pratiquer dans une certaine mesure.

L’excès est aussi dénoncé : « ce qui fortifie n’est pas, comme croit le vulgaire, manger beaucoup, et boire beaucoup de vin, mais travailler et s’exercer en se nourrissant et se reposant à proportion[8]. » C’est donc avant tout de modération dont a besoin le corps pour être solide, robuste et en santé. Et pour y parvenir, Fleury suggère des exercices somme toute fort simples : « marcher longtemps, se tenir longtemps debout, porter des fardeaux, tirer des poulies, courir, sauter, nager, monter à cheval, faire des armes, jouer à la paume, et ainsi du reste, selon les âges, les conditions, et les proportions auxquelles chacun se destine[9]. »

Fleury dira que les enfants doivent avoir « de bonne heure une grande estime[10] » pour les exercices et un « grand mépris de la vie molle et efféminée[11]. » Le XVIIe siècle a donc en horreur la mollesse et la paresse, et Fleury le souligne tout particulièrement : « Quand je parle d’avoir de la santé, je ne parle pas de ces précautions de femmes et d’hommes sédentaires, et trop aisés, qui se tâtent le pouls à tous moments : et qui à force de craindre les maladies, sont presque toujours malades, ou du moins s’imaginent l’être : qui prennent des bouillons tous les matins, qui ne peuvent ni jeûner, ni faire maigre, ni manger plus tard qu’une certaine heure ; qui ne peuvent dormir, s’ils ne sont couchés mollement et fort loin du bruit : qui n’ont jamais assez de châssis, de paravents et de contre-portes ; en un mot, qui ont une horreur extrême des incommodités[12]. » Dans cette seule phrase, Fleury illustre la portée même de l’inverse du corps vigoureux tant vanté par le XVIIe siècle, ainsi que des effets négatifs sur le corps d’une vie un peu trop douillette.

À partir des constats de Fleury, il est pertinent de faire un double parallèle avec le XXIe siècle, avec, d’une part, le confort matériel des habitations et des conditions de vie en général, et d’autre part, la préoccupation grandissante, à la limite obsessive, de nos contemporains concernant leur état de santé et que Fleury vilipendait déjà : « Ces gens abusent des soulagements qui ont été inventés pour les vrais malades, et pour ceux dont la santé est ruinée par de longs travaux, ou par une extrême vieillesse : et ce qui marque leur mollesse, c’est qu’ils n’usent jamais des moyens que j’ai marqués, du travail et de l’abstinence ; ils aiment mieux prendre une médecine, que de se priver d’un repas. Il est donc très important de faire comprendre de bonne heure aux jeunes gens, l’erreur de ces prétendus infirmes […][13]. » Fleury ne propose pas seulement un programme pour obtenir et maintenir un corps en santé, mais bien une relation au corps, celle d’une activité du corps qui se décline par la force, l’adresse et la beauté où la mollesse et la paresse n’ont pas lieu d’être, éloignant d’autant le recours à toutes médecines. En un mot, la vie douillette n’est pas l’apanage du XVIIe siècle.

John Locke, pour sa part, avec Quelques pensées sur l’éducation, introduit la notion d’éducation physique : non pas l’éducation physique au sens où elle est actuellement entendue, mais bel et bien comme programme d’éducation du corps dans son ensemble. Il souligne tout particulièrement à quel point il faut acquérir des habitudes qui permettront de mener sans danger une vie rude, à quel point il faut « apprendre aux enfants à dominer leurs appétits, [à quel point] il faut donner à leur esprit aussi bien qu’à leur corps de la force, de la souplesse, de la vigueur en les habituant à être les maîtres de leurs désirs et en aguerrissant leur corps par les privations[14]. »

L’enfant, au sortir du collège, sera déjà un homme d’action, tout préparé à tenir sa place dans le monde. Locke ouvre son chapitre intitulé L’Éducation physique comme suit : « Que la santé est nécessaire à nos affaires et notre bonheur, et que pour faire quelque figure dans le monde, nous ne pouvons nous passer d’un tempérament vigoureux qui résiste au travail et à la fatigue : c’est un point évident où la preuve est inutile. […] Un esprit sain dans un corps sain, telle est la brève mais complète définition du bonheur dans ce monde. L’homme qui possède ces deux avantages n’a plus grand-chose à désirer. […] C’est donc par là que je vais commencer, en traitant de la santé du corps[15]. »

Pour Locke, il semble évident que l’éducation physique ait des effets positifs, puisqu’elle permettrait à la fois de fortifier la santé et le tempérament. Tout ce qui concerne le manger, le vêtir, le coucher, en bref la façon de traiter le corps dans son ensemble, fait partie intégrante de l’éducation physique, sans excepter les épreuves auxquelles on le soumet pour l’endurcir ou le recréer. Pour Locke, l’éducation physique ne prend sa pleine signification qu’à la condition d’être rapportée aux fins mêmes que l’éducation définit au XVIIe siècle où « tout se réduit à un petit nombre de règles faciles à observer ; beaucoup d’air, d’exercice et de sommeil ; un régime simple, pas de vin ni de liqueurs fortes ; peu ou même pas du tout de médecines ; des vêtements qui ne sont trop étroits ni trop chauds ; enfin et surtout l’habitude de tenir la tête et les pieds froids, de baigner souvent les pieds dans l’eau froide et de les exposer à l’humidité[16]. »

Locke considère que la nourriture « doit être commune et fort simple », afin d’apprendre à l’enfant à « s’abstenir de manger plus copieusement et plus fréquemment que la nature l’exige[17] », car plusieurs « sont devenus gloutons et gourmands par habitude[18]. » Surtout, « il ne doit pas y avoir d’heures fixes pour les repas de risque de créer une habitude […]. Le pain sec est la meilleure des nourritures[19] », sans compter qu’il faut aller à la garde-robe[20] (toilette) régulièrement pour purger l’organisme.

Locke suggère également qu’« il est plus sage de confier les enfants à la seule conduite de la nature, que de les mettre dans les mains d’un médecin trop disposé à les droguer et à croire que dans les indispositions ordinaires de la diète ou d’un régime qui s’en approche est le meilleur des remèdes[21]. » Ironie historique ici à relever par rapport au XXIe siècle où les enfants diagnostiqués du trouble de déficit de l’attention ou d’autres problèmes comportementaux se voient prescrire différentes médications.

Ce que proposent Fleury et Locke, c’est d’engager le corps dans une pratique de modération et de retenue tout en restant le plus loin possible des conseils des médecins. Il faut viser à la fois à un amincissement apparent du contour et à un allégement apparent du corps tout en lui conservant robustesse et endurance. Il faut s’abstenir de manger plus que la nature l’exige de crainte de devenir un glouton, et par conséquent, un gras personnage. Il s’agit définitivement là de propositions qui s’alignent sur le corps laborieux et vigoureux de la Réforme. Mais au-delà des considérations et des recommandations proposées par Fleury et Locke, il y a cette « activité du corps » qui traversera par la suite tout le XVIIIe siècle avec l’activité de la fibre qui anime le corps. Et cette activité du corps, c’est Johanni Alphonsi Borelli (1608-1679) qui l’a décrite, en 1680, dans un ouvrage où il applique aux corps humains et aux animaux les théories physiques et mécaniques de Galilée : « Tous les exercices musculaires, de la marche au saut, en passant par la course et la natation sont mathématisés[22]. »

Borelli a non seulement posé les bases d’une gymnastique rationnelle qui prendra par la suite tout son essor au cours des XVIIIe et XIXe siècles, mais a aussi défini la modernité corporelle. L’ouvrage de Borelli n’est donc pas sans conséquence, tout comme ceux de Fleury et Locke.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Jolibert, B. (1981), L’enfance au XVIIe siècle, Paris : Vrin, p. 11.

[2] Londe, C., (1821), « Medical Gymnastics ; or Exercise applied to the Organs of Man, according to the laws of Physiology, of Hygiene, and Therapeutics », American Annals of Education, vol. 1, p. 235.

[3] Fleury, C. (1686), Traité du Choix et de la Méthode des Études, Paris.

[4] Locke, J. ([1693] 1882), Quelques pensées sur l’éducation, trad. de Gabriel Compayré, Paris : Hachette.

[5] Fleury, C. (1686), op. cit., p. 154.

[6] Idem., p. 154.

[7] Idem., p. 154.

[8] Idem., p. 155.

[9] Idem., p. 157.

[10] Idem., p. 158.

[11] Idem., p. 158.

[12] Idem., p. 162.

[13] Idem., p. 163.

[14] Locke, J. ([1693] 1882), op. cit., p. 159.

[15] Idem., p. 1.

[16] Idem., p. 37.

[17] Idem. p. 19.

[18] Idem. p. 19.

[19] Idem. p. 21.

[20] Idem. p. 33.

[21] Idem. p. 36.

[22] Gleyse, J. (2007), La fabrication du corps par l’exercice à l’Âge classique : discours, pratique ou transgression d’un interdit ?, IUFM de Montpellier : Université de Montpellier II, p. 19.

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