L’épuration du corps, individuelle et collective

  Le corps idéal 

L’épuration du corps, individuelle et collective

Le XVIIe siècle a également ceci de particulier, qu’il convie chaque individu à un vaste travail d’épuration personnelle par l’évacuation : « non plus seulement la purge ou la saignée, mais la transpiration, l’expectoration, le vomissement[1]. » Le cardinal Richelieu, selon le témoignage de l’ambassadeur vénitien Angelo Correr, est saigné plusieurs fois par mois, tout comme Louis XIII que son chirurgien incise 47 fois par année, tout comme Louis XIV qui, en plus des saignées, se voit prescrire une batterie de lavements et de purgations[2]. Madame de Sévigné, en 1675, rapporte que les enfants sont désormais saignés à partir de l’âge de trois ans s’ils ont une fièvre[3]. Dès lors, l’évacuation et la purgation des élites deviennent modèles de pratiques.

Le XVIIe siècle convie également l’ensemble de la société à un vaste travail d’épuration collective par l’évacuation. La purge, comme métaphore, traverse l’ensemble de la société. À ce titre, la peste n’est plus seulement le fait d’une quelconque puissance obscure, mais bel et bien de l’environnement immédiat, « colportée par les soldats, les vagabonds, les groupes errants ; une menace qui circule comme une chose et qui s’infiltre comme un venin[4]. »

Le corps des autres devient vecteur d’incertitudes, de menaces et de peurs, d’où exclusion, évacuation, épuration, d’où l’introduction d’une nouvelle idée qui redéfinira systématiquement la vision du corps : le corps doit être épuré pour le plus grand bien du collectif. L’évacuation devient modèle de pensée socialement transposée : le pauvre, le pestiféré, le malade, le soldat estropié, la prostituée mutilée, ceux qui appartiennent aux marges de la société, sont à déplacer, à évacuer du corps social.

En excluant et en refoulant tout ce qui est susceptible de contaminer et de souiller le corps du groupe, l’évacuation permettrait de gérer efficacement l’ordre social. Déjà, au XVIe siècle, Léonard de Vinci avait imaginé, à l’aide d’écluses, de vannes et de moulins, un tout-à-l’égout souterrain calqué sur le modèle du corps permettant d’évacuer les rebuts, déchets et immondices de la ville.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Le corps idéal

[1] Vigarello, G. (1999), Histoire des pratiques de santéLe sain et le malsain depuis le Moyen-Âge, Paris : Seuil, coll. Points, p. 99.

[2] Idem., p. 95.

[3] Idem., p. 96.

[4] Idem., p. 109.

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