Médias de masse, rouage essentiel de la démocratie ?

Photo entête, Elijah O’Donnel

Les médias de masse, actuellement en pleine crise existentielle et financière, répètent qu’ils sont un rouage essentiel de la démocratie. Le sont-ils vraiment ?

Pour répondre à cette question, encore faut-il savoir ce que l’on entend par démocratie. La notion de démocratie  que nous avons tous en tête est celle que Robespierre a imaginé en 1793, à savoir un judicieux mélange de République façon Rome antique et de démocratie façon Grèce antique. Comme il est impossible de faire une démocratie calquée sur le modèle de la Grèce antique, modèle appliquée à un petit nombre — problème d’échelle —,  les pays dits aujourd’hui démocrates sont avant tout des républiques (res publica, chose publique) qui autorisent le « gouvernement du peuple ». Ainsi, le peuple, une fois tous les 4 ou 5 ans, se prononce pour savoir qui dirigera la nation en fondant son choix sur un certain nombres de partis politiques en lice présentant des visions somme toute peu divergentes, mais suffisamment divergentes pour couvrir le spectre politique de tous les citoyens.

En fait, le modèle de démocratie que Robespierre a imaginé fait croire au citoyen que le pouvoir émane de lui-même plutôt que de subir la contrainte d’une force distincte et extérieure. Et c’est bel et bien ce que sont nos démocraties modernes, c’est-à-dire « la possibilité de vivre selon ses désirs, dans les limites du droit et des possibilités matérielles de chacun1 ». En somme, nous avons sacrifié une partie de nos droits de participation à la chose publique en contrepartie d’une certaine liberté d’expression personnelle.

La montée des médias de masse écrits, quant à elle, n’a été possible — nécessité technologique — que du moment où la presse rotative a fait son apparition vers 1865. Certes, les journaux existaient depuis au moins 1810, mais ce n’est qu’avec la survenue de la presse rotative qu’ils sont entrés dans une logique de masse. Le modèle d’affaire étant déjà inventé, à savoir vendre du contenu contre de la publicité en fonction du nombre de lecteurs, a pu être porté à son apogée. En somme, depuis 150 ans, le modèle d’affaire n’a pas changé.

Avec la venue des médias de masse écrits, le journaliste est lui aussi devenu un rouage incontournable de ce système. Et ce n’est un secret pour personne que plus la nouvelle est percutante ou « juteuse », plus il se vend de copies ou plus il y a d’audimat en prime time. Le journalisme, au fil du temps, s’est donc positionné comme le chien de garde de la démocratie en recourant au principe de protection des sources d’information des journalistes. Sans les médias de masse, semble-t-il, il serait impossible de savoir ce qui se trame de louche dans les officines gouvernementales et privées. Si on ne considère les médias de masse que dans cette optique, ils ont effectivement un rôle de chien de garde de ce que les politiciens élus démocratiquement font de l’argent du contribuable ou de ce que les entreprises privées fomentent pour toujours mieux accaparer le portefeuille du consommateur.

De là, au fil du temps, les médias de masses se sont érigés en quatrième pouvoir, c’est-à-dire un contre-pouvoir face aux trois pouvoirs incarnant l’État (pouvoir exécutif, législatif et judiciaire)2. Et si on fait exception des nouvelles qui traitent des accidents, de criminalité, de sports, de culture, de science, de technologies, de voyages, de santé, du bien-vivre, etc., les médias de masse ne sont un quatrième pouvoir que de temps à autre.

En ce sens, les médias de masse sont un rouage de nos sociétés à travers le journalisme d’enquête. Ils sont aussi un rouage de nos sociétés lorsqu’ils traitent des accidents, de criminalité, de sports, de culture, de science, de technologies, de voyages, de santé, du bien-vivre, etc.

Sont-ils pour autant un rouage essentiel de nos sociétés ? Il n’est pas si simple de répondre à cette question, car les médias de masse sont profondément inscrits dans le tissu social lui-même, autrement les GAFA de ce monde ne feraient pas d’argent en reprenant leurs nouvelles contre de la publicité.

Autrement, sont-ils pour autant un rouage essentiel de la démocratie ? Si la démocratie est de faire croire au citoyen que le pouvoir émane de lui-même plutôt que de subir la contrainte d’une force distincte et extérieure, il se pourrait bien que le citoyen, en disposant d’outils de publication — entendre ici les médias sociaux au sens large du terme —, se saisisse totalement et complètement du fait que le pouvoir émane de lui-même et qu’il n’a pas à subir la contrainte éditoriale des médias de masse. Il s’agit là d’une alternative plausible.

En somme, si la presse rotative a mis au monde les médias de masse, les technologies numériques, et particulièrement l’intelligence artificielle, sont sur le point de mettre au monde un autre moyen de produire et de consommer de l’information. Ici, c’est le principe de nécessité technologique qui prédomine. Il s’agit là d’une autre alternative plausible.

© Pierre Fraser (Ph. D.). sociologue, 2019

 

 

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