Le corps dans la mouvance naturaliste

  Le corps idéal  

Le corps dans la mouvance naturaliste

Tout au cours du XVIIIe siècle se développe lentement cette idée de l’exercice « conforme à la nature » articulée autour du fait de marcher, courir, sauter, s’équilibrer, grimper, lever, porter, lancer, attraper, nager et se défendre, autrement dit, le passage à la gymnastique raisonnée à des jeux et des activités produisant des mouvements utiles. Du coup, Mercurialis jouit d’une popularité renouvelée. Il fait loi et devient un classique. En 1722, dans son Traité de l’éducation des enfants[1], le philosophe suisse Jean-Pierre Crousaz (1663-1750) estime « qu’il faut préférer les jeux d’exercice aux autres. »

En 1779, L’Encyclopédie de Diderot, parlant de l’homme qui s’adonne à l’exercice et à l’activité physique, dira de celui-ci qu’il « est extrêmement robuste, résiste aux injures de l’air, supporte impunément la faim, la soif, les fatigues les plus fortes sans que sa santé en souffre aucune altération ; il est fort comme un Hercule. [L’autre], au contraire, est d’un tempérament très faible, d’une santé toujours chancelante, qui succombe aux moindres peines de corps ou d’esprit[2]. »

Et à l’inverse, les mots ne manquent pas pour qualifier ceux qui ne sont pas « entraînés » : rachitique, dégénéré, vieillard de vingt-cinq ans, petit crevé, squelette ambulant, pantin.

Ce n’est que vers la fin du XVIIIe siècle que l’éducation physique commencera à être théorisée, analysée et décortiquée sous l’œil attentif de la science. Un but lui sera assigné : parfaire le corps. Dès lors, des exercices et des méthodes seront imaginés pour le configurer à certaines attentes. Une question, alors, se pose : faut-il « entreprendre d’agir sur le corps de l’homme pour le rendre apte aux activités exigées de lui par son appartenance à une société, à une nation, par son souci d’effacer les imperfections et les tares de la nature ? »

La réponse viendra de Clément-Joseph Tissot (1747-1826) avec son ouvrage Gymnastique médicinale et chirurgicale publié en 1780, qui connaît un grand succès dès sa publication, tant en France qu’à l’étranger, alors que des traductions en allemand, en suédois et en italien sont rapidement diffusées et vendues. D’entrée de jeu, Tissot pose une simple question : « Qui ne sait pas que les personnes qui vivent dans l’inaction […] sont sujettes à une infinité de maladies, que leurs fibres sont faibles et relâchées, que leurs sens s’émoussent, que tout leur corps s’engourdit ?[3] » Déjà, le problème de la sédentarité est clairement posé et interpelle médecins et spécialistes de l’éducation physique. Le repère est clair et s’imposera comme origine d’un ensemble d’interventions qui seront éventuellement déployées sur le corps au cours des siècles qui viendront.

Et la réponse appuyant ses dires est claire : « Que l’on compare les animaux sauvages avec les animaux domestiques de même espèce, on verra ce que peuvent l’exercice et la liberté pour la vigueur du corps ; ces derniers sont gras parce qu’ils sont bien nourris, bien soignés ; mais ils sont mous, faibles et languissants […][4] » Il est donc évident que la bonne chère, combinée à l’inactivité, est source d’amollissement, mais qu’elle a aussi une classe sociale : « La plupart des médecins qui consultaient M. Tronchin, étaient des gens riches, perdus par la mollesse, l’oisiveté et la bonne chère ; l’exercice et la diète, voilà quelle devait être leur médecine, aussi M. Tronchin eut-il les succès les plus brillants[5]. » Ce que fait ici Tissot, par sa démarche, c’est la preuve par l’évidence. Il n’y aurait donc plus de raisons de douter du bien-fondé de ce qu’il dit, car « autant il est ordinaire de voir les gens oisifs et paresseux être valutidinaires et languissants, autant il est rare de voir ceux qui sont accoutumés au travail devenir malades, à moins qu’ils ne s’y livrent trop[6]. »

S’il y a un point commun qui ressort, depuis Locke et Fleury au siècle précédent, c’est bien la volonté de se passer de la médecine autant que faire se peut : « On voit que dans bien des cas, la bonne médecine n’est pas tant l’art de faire des remèdes, que celui d’apprendre à s’en passer. » Il y a là une constante qui perdurera jusqu’à notre siècle. À l’inverse du phénomène de médicalisation de l’existence du XXIe siècle, il y a tout ce discours anti-obésité qui mise justement sur le fait de se passer de la médecine, et qui recommande, pour ce faire, d’adopter un mode de vie sain, de faire de l’exercice trente minutes par jour et de consommer quotidiennement cinq portions de fruits et de légumes. S’il y a un contre-exemple à la médicalisation de l’existence, c’est bien celui-ci, et Tissot en rend bien compte : « Le mouvement peut souvent tenir lieu de remèdes, et tous les remèdes du monde ne peuvent pas tenir lieu du mouvement. » Autrement dit, le discours de la lutte contre l’obésité, en porte-à-faux avec l’industrie pharmaceutique, suggère le retour à des pratiques dites naturelles.

Autre point à considérer concernant l’exercice, et qui n’est pas à négliger, est celui de faire de l’exercice par obligation ou par plaisir. Et ce qu’il y a d’intéressant avec Tissot, c’est que le phénomène était déjà relevé : « L’exercice est un travail ou un amusement. […] Mais on se livre volontairement à l’exercice, quand il est amusement, au lieu qu’on s’y porte avec peine, lorsqu’il nous offre l’image du travail. » De là, tous les appareils ou exercices qui seront inventés pour que l’individu puisse s’exercer tout en y prenant plaisir, de là aussi les vélos stationnaires dans les centres de remise en forme qui font face à des écrans de télé, de là les pédagogies imaginées aux États-Unis pour inciter les adolescents obèses à faire de l’exercice à l’école et en dehors de l’école.

Ce que Tissot renvoie en écho à notre époque, c’est que la science a joué un rôle déterminant dans le développement de l’éducation physique et du sport. Il est aujourd’hui impensable d’imaginer la pratique d’un sport quelconque sans l’appel à une multitude d’experts et de spécialistes. Même le simple adepte du jogging a ses magazines et ses sites Internet pour le guider, sans compter qu’il dispose d’une panoplie toujours plus élargie d’appareils électroniques lui permettant de monitorer sa condition. Comme le souligne Jacques Ulmann : « De là, une comptabilité stricte destinée à mesurer les exploits humains par le moyen de la montre et du mètre. De là aussi, de véritables axiomes du sport : l’homme sautera toujours plus haut, courra toujours plus vite. Et lorsque l’entraînement et la technique ne suffiront plus à rendre possibles des performances plus élevées, il n’est pas absurde de compter sur une véritable mutation du corps de l’homme parce que le sport l’y aura préparée[7]. »

A posteriori, c’est bien ce que préfigure le XVIIIe siècle, à savoir la suggestion faite à l’individu de transformer, améliorer, refaçonner et optimiser son corps. Dans un tel contexte, le ventre du XVIIIe siècle, qui marque encore une certaine ascendance sociale, est sur le point de disparaître au profit du corps sans ventre, qui lui, marquera définitivement l’ascendant social. La stigmatisation qui porte sur le très gros est également sur le point de glisser irrémédiablement vers le gros avec le XIXe siècle qui s’annonce. L’exercice et la diète seront ce par quoi sera mesuré l’effort pour rester en santé et avoir un corps de justes proportions. Et les repères sont bien là et bien ancrés : exercice et saine alimentation, de là l’effort demandé à un individu autonome, maître de son corps et de son destin.

Deux découvertes viennent appuyer cette image du corps dynamique : les différentes applications de l’électricité, avec Jean Jallabert[8], trouvent une voie expérimentale dans le corps et Lavoisier découvre que la respiration est combustion : « respirer ne consiste plus à favoriser la contraction du cœur où à rafraîchir et affiner le sang, comme les médecins et savants l’avaient toujours pensé, mais à entretenir la chaleur animale et, plus largement, la vie par quelque invisible brasier. Une flamme existe, dont l’oxygène serait une des conditions. Une matière comburée existe aussi, comme la cire pour la bougie ou le charbon pour le foyer. La nourriture serait bien cet aliment : une de ses transformations s’explique par cette contribution[9]. » Un certain type de corps socialement attendu vient également appuyer cette image du corps dynamique avec cette « admiration du superbe physique des dieux[10] » si propre à ce XVIIIe siècle, qui veut « regagner la vigueur des peuples anciens[11]. »

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Le corps idéal

[1] Crousaz, J.P. (1722), Traité de l’éducation des enfants, Paris : Vaillant et Prévost.

[2] Diderot, D., de Félice, F.B. (1772), Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 3e éd., tome 17, Yverdon, p. 787.

[3] Tissot, C.J. (1780), Gymnastique médicinale et chirurgicale, Paris : Bastien, p. 27.

[4] Idem., p. 25-26.

[5] Idem., p. 13.

[6] Idem., p. 32.

[7] Ulmann, J. ([1965] 1997), De la gymnastique aux sports modernes. Histoire des doctrines de l’éducation physique, Paris : Vrin, p. 47.

[8] Jallabert, J. (1749), op. cit., p. 155.

[9] Vigarello, G. (2010), Les métamorphoses du gras, Paris : Seuil, p. 167.

[10] Bloch, J. (1998), « Nature corrompue et santé corporelle : sexualité et éducation en France au XVIIIe siècle », Sexualité, mariage et famille au XVIIIe siècle, sous la direction d’Olga B. Cragg et de Rosena Davison, Québec : Presse de l’Université Laval, p. 333.

[11] Idem., p. 333.

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