Le corps énergique

  Le corps idéal 

Le corps énergique

Le Siècle des Lumières s’est avisé que l’homme, doté de qualités données une fois pour toutes en un état d’achèvement, l’homme clos sur lui-même, constitue une vue anthropologique périmée. L’humanité est lancée dans une histoire qui est celle d’un constant dépassement. Elle gagne des connaissances, inaugure des modes de vie. Sous l’influence du transformisme a émergé l’idée que l’espèce humaine n’est pas constante. Elle est apparue, elle disparaîtra sans doute un jour. Ainsi est née tout naturellement cette croyance qu’il n’y a pas de limite à l’effort humain[1]. Et cette croyance voulant qu’il n’y ait pas de limites à l’effort humain se traduira également dans le corps, et ce, à différents niveaux.

Avec le XVIIIe siècle, le corps est définitivement libéré des déterminismes qui le soumettaient comme par les siècles passés. Il interagit avec son environnement, en devient définitivement le maître, dispose désormais d’une force vitale qui est principe, cause de tous les phénomènes qui le maintiendrait en vie. Il s’agit de la thèse vitaliste, « laquelle postule que les phénomènes vivants sont d’un type particulier, non soumis aux lois de la physique, et se développent en fonction de règles qui leur sont propres[2]. » Et cette thèse, en réaction aux progrès de l’analyse scientifique mécaniste du XVIIe siècle, suggère que la vie serait « une sorte de flux spirituel, comparable à celui de la conscience, qu’il serait impossible de ramener à quelque équation de physique que ce soit[3]. » Les porteurs de cette thèse ne sont pas parmi les moindres.

Il y a tout d’abord le médecin et chimiste allemand Georg Stahl (1660-1734), père de la théorie du phlogistique et défenseur de l’animisme, qui récuse toutes ces théories mécanistes qui ne tiennent pas compte de la vie, et stipule que l’âme, l’anima, aurait une influence directe sur la santé. Le médecin écossais John Brown (1735-1788) considère, pour sa part, que la vie résulte avant tout d’une réaction active et perpétuelle de l’individu à son environnement. En France, Théophile de Bordeu (1722-1776) et Paul-Joseph Barthez (1734-1806) supposent que la vie est à mi-chemin entre l’animisme et le mécanisme[4]. Les découvertes du chimiste français Lavoisier (1743-1794) à propos de la combustion, non seulement relèguent la théorie du phlogistique au rang de fausse théorie, mais changent complètement la donne du corps : la respiration est combustion, le processus de digestion serait aussi combustion.

La médecine fait d’importantes avancées. C’est l’arrivée de la physiologie de l’anatomie pathologique et de l’autopsie avec Friedrich Hoffman (1660-1742) et Giovanni Battista Moragagni (1682-1771). Pour la première fois, les médecins « parviennent à dresser des diagnostics cohérents fondés sur des classes de symptômes[5]. » C’est aussi la possibilité de traiter les anévrismes, d’écouter le corps et ses bruits, pour identifier une lésion pulmonaire, pleurale ou cardiaque, même d’opérer une cataracte. L’étude systématique des muscles, par Bernardo Ramazzini (1633-1714), fonde l’ergonomie, lie certaines maladies et problèmes musculo-squelettiques à des emplois bien précis. Jean-Baptiste Sénac (1693-1770), pour sa part, dresse une édifiante synthèse des cardiopathies, alors que Pierre Fauchard (1678-1761) introduit la médecine dentaire. Tout le XVIIIe siècle est une montée en puissance de la science positive à propos du corps.

Le XVIIIe siècle se veut aussi celui de l’électricité et de la fibre nerveuse. Le scientifique suisse Jean Jallabert[6] (1712-1768), en 1748, guérit le bras paralysé d’un serrurier de 52 ans à l’aide d’un générateur d’électricité statique. L’électricité devient dès lors modèle de puissance corporelle, d’où l’idée que l’électrisation du corps renforcerait la santé, d’où la référence à une nouvelle architecture intime du corps où la fibre devient l’unité anatomique minimale du corps, transformation d’une image de la santé où les maladies du corps seraient plutôt de l’ordre d’une quelconque faiblesse. Il y a aussi cette idée que le corps peut s’autoréguler et s’autoréparer. En somme, le corps n’est plus tout à fait cet instrument passif du XVIIe siècle, il est désormais actif, même dans ces mécanismes internes.

Avec toutes ces découvertes scientifiques, avec toutes ces avancées médicales, il ne s’agit donc pas d’un simple changement de degré dans le registre des déterminismes du corps par rapport aux siècles précédents, mais bel et bien d’un changement de registre à l’aune de la grande idée de l’individu autonome et maître de lui-même du Siècle des Lumières. L’homme éclairé peut conduire sa vie. L’homme éclairé est délivré de l’obscurantisme. L’humanité tout entière, voyant clair, libère l’homme des despotes et des tyrans et le rend maître de son destin, chose que Condorcet souligne de façon éloquente lorsqu’il dit : « Ainsi l’on n’osa plus partager les hommes en deux races différentes, dont l’une est destinée à gouverner, l’autre à obéir ; l’une à mentir, l’autre à être trompée : on fut obligé de reconnaître que tous ont un droit égal de s’éclairer sur tous leurs intérêts, de connaître toutes les vérités[7]. »

Les Lumières indiquent comment l’esprit parvient à l’intelligence des choses, comment l’homme éclairé éclaire les autres : « L’esprit humain, affranchi des liens de son enfance, s’avance vers la vérité d’un pas ferme, de cette terre heureuse où la liberté vient d’allumer le flambeau du génie[8]. » Avec le Siècle des Lumières, il ne s’agit plus seulement de savoir scientifique, mais de savoir au sens large, la connaissance qui libère l’homme, qui lui offre la possibilité de créer une société basée sur la tolérance et la liberté. Les citoyens du XVIIIe siècle profiteront peu des bénéfices de cette science naissante — la vie étant toujours aussi dure —, mais ils auront une vision : celle d’un monde meilleur et la conviction qu’il est possible d’y parvenir.

Le programme du Siècle des Lumières est ambitieux et se résume pourtant simplement : la capacité à poser sans contrainte un regard critique et la capacité à disposer d’une liberté absolue de jugement, d’où la possibilité de se délivrer des préjugés, des superstitions et des illusions. Devenir éclairé, comme le souligne Kant, c’est obéir à l’impératif de Socrate : « Connais-toi toi-même ! ». Devenir éclairé, c’est apprendre à distinguer ce qui peut être effectivement compris de ce qui n’est qu’apparence de savoir : « Se servir de sa raison ne veut rien dire d’autre que se demander soi-même ceci, pour tout ce qu’on doit admettre : puis je bien ériger en principe universel de l’usage de ma raison la raison pour laquelle je l’admets, ou la règle qui résulte de ce que j’admets ? Chacun peut ainsi se mettre lui-même à l’épreuve ; et il verra que cet examen fait aussitôt disparaître superstition et extravagance […][9]. »

Pourtant, Kant souligne que l’individu éclairé, une fois libéré des chaînes du passé, n’est pas à l’abri de nouveaux préjugés qui l’enchaîneraient à nouveau, car « un homme extrêmement riche de connaissances [est] le moins éclairé lorsqu’il s’agit d’en user[10]. » En somme, tout tient à ce que l’homme est un être libre, c’est-à-dire ce qu’il se fait lui-même et ce qu’il se fait à lui-même. Il s’agit d’une toute nouvelle position épistémique qui aura des répercussions profondes sur toute la société du XVIIIe siècle dont les échos sont encore audibles aujourd’hui à travers toutes les interventions à déployer sur le corps et également à travers tout le mouvement de croissance personnelle et d’autonomisation systématique de l’individu[11].

Ce dans quoi le Siècle des Lumières engage le corps, c’est dans un double mouvement : soumission et libération. Soumission, dans le sens où « tout se passe ici comme si le peuple allait chez le savant comme chez le devin et le magicien, qui sait ce qu’il en est des choses surnaturelles ; en effet, l’ignorant se fait du savant dont il espère quelque chose des représentations volontiers excessives[12]. » Soumission, dans le sens où l’individu consulte son médecin pour décider à sa place de son régime, plutôt que d’en décider lui-même en se donnant la peine de consulter son propre entendement. Soumission, dans le sens où l’individu recherche la santé pour accéder au bonheur en attendant des médecins les moyens d’y parvenir.

Libération, dans le sens où le développement, l’entretien, l’alimentation et le soin du corps doivent dépendre totalement et intégralement de la volonté de l’individu et de son entendement. Bref, ce que Kant décrit comme étant son «régime». Et ce régime, chez Kant, s’appuie sur deux forces, la force mécanique, celle qui est motrice, et la force organique, celle qui est formatrice : « […] dans une montre, une partie est l’instrument qui fait se mouvoir les autres; mais un rouage n’est pas la cause efficiente qui engendre les autres […] C’est pourquoi, dans une montre, un rouage n’en produit pas un autre et encore moins une montre d’autres montres, en organisant pour cela une autre matière ; elle ne remplace pas d’elle-même les parties dont elle est privée et ne corrige pas les défauts de la première formation à l’aide des autres parties ; si elle est déréglée, elle ne se répare pas non plus d’elle-même, toutes choses qu’on peut attendre de la nature organisée. Un être organisé n’est pas seulement une machine — car celle-ci ne détient qu’une force motrice —, mais il possède une énergie formatrice qu’il communique même aux matières qui ne la possèdent pas, énergie formatrice qui se propage et qu’on ne peut expliquer uniquement que par la puissance motrice. [La nature] s’organise au contraire d’elle-même dans chaque espèce de ses produits organisés[13]

Cette longue citation de Kant pose un jalon important dans la vision du corps qu’organise le XVIIIe siècle : celui d’un individu mû par une force motrice intérieure. Il est donc conséquemment exigé du corps dynamisme, vigueur, réactivité et flexibilité. C’est le devoir de l’individu autonome.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Le corps idéal

[1] Ulmann, J. ([1965] 1997), De la gymnastique aux sports modernes. Histoire des doctrines de l’éducation physique, Paris : Vrin, p. 47.

[2] Vignaux, G. (2010), Les aventures du corps, Paris : Pygmalion, p. 123.

[3] Idem.

[4] Raynaud, D. (1998), « La controverse entre organicisme et vitalisme : étude de sociologie des sciences », Revue française de sociologie, vol. 39, n° 4, p. 721-750.

[5] Vignaux, G. (2010), op. cit., p. 135.

[6] Jallabert, J. (1749), Expériences sur l’électricité avec quelques conjectures sur la cause et les effets, Paris : Durand et Pissot, p. 155.

[7] Condorcet (1864), Tableau historique des progrès de l’esprit humain, tome 1, Paris: Dubuisson et Cie, p. 187.

[8] Idem. p. 180.

[9] Kant, E. (1786), Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?, « Mensuel Berlinois ».

[10] Kant, E. (1786), op. cit.

[11] Ehrenberg, A. (2012), La société du malaise, Paris : Odile Jacob.

[12] Kant, E. (1797), Le conflit des Facultés, tome 3.

[13] Kant, E. (1993), Critique du jugement, Paris : Vrin, p. 181-182.

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