Le corps et sa dégénérescence

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Le corps et sa dégénérescence

À l’inverse de cette vision du corps dynamique mû par une force intérieure et cette volonté de réactivité, il y a cette idée, aux environs de 1730, d’une nature dégénérée, qui traversera le Siècle des Lumières. En fait, « la noblesse avait pris conscience de sa propre et longue passivité politique comme d’un abâtardissement de la nation, comme d’une dégénérescence par rapport aux glorieux ancêtres ; en conséquence, elle s’efforçait d’arracher la nation à la déchéance, à l’apathie[1]. »

Dans les imageries européennes, l’attitude de certaines cours et souverains, notamment celle de Louis XV en France, font du XVIIIe siècle celui de la légèreté, de la frivolité et de la sensualité. Il y a aussi ce rappel constant des moralistes traditionnels voulant qu’un mauvais usage de la sexualité est un danger qui menace la santé corporelle, idée désormais appuyée par les explications médicales, surtout celles du médecin suisse Tissot, « en particulier sous la forme de mises en garde contre la masturbation et contre la menace de maladies vénériennes, jointes parfois à la peur de la dégénérescence de la race humaine[2]. »

Il ne faut également pas oublier la puissante montée de l’esprit des Lumières et des philosophes éclairés qui œuvrent vers la vertu. Rousseau est résolu à renverser la nouvelle priorité donnée à l’acquisition des connaissances en faveur d’une restauration de l’éducation morale à travers son Émile ; il va marquer la société au plan moral, tout comme le fera Voltaire. C’est dans ce contexte, à partir de 1720, alors que la ville de Londres est particulièrement affectée par un problème d’alcoolisme généralisé — le Gin Craze[3] —, donc de dégénérescence dans cet âge de la Raison, que se révèle dans toute son ampleur une certaine stratification sociale où tous y trouvent en quelque sorte leur compte : les pauvres et les ouvriers qui boivent le gin ; ceux qui le distillent et le vendent ; les membres du Parlement qui craignent pour l’ordre social ; le premier ministre qui voit là une occasion en or de générer des revenus pour l’État avec la taxe sur la vente d’alcool.

Pour les observateurs du XVIIIe siècle, la dégénérescence serait donc partout, alors que, dans les faits, l’accroissement démographique démontre au contraire, après 1750, une Europe plutôt vigoureuse qui connaît une certaine augmentation de l’espérance de vie[4]. Il y a donc là deux réalités qui s’entrechoquent : le discours d’une certaine dégénérescence de la race alors que la population s’accroît. Une seule et même réalité donc pour deux perceptions opposées, en somme, une certaine construction sociale de la dégénérescence.

Voltaire ne dira-t-il pas, dans son essai intitulé Essai sur la poésie épique : « Les Anciens se faisaient une gloire d’être robustes. […] Ils ne passaient pas la journée à se faire traîner dans des chars à couvert des influences de l’air, pour aller porter leur alanguissement d’une maison dans une autre, leur ennui et leur inutilité », tout comme il constate à quel point la société s’est ramollie : « Tous ces jeux militaires commencent à être abandonnés, et, de tous les exercices qui rendaient autrefois les corps plus robustes et plus agiles, il n’est presque plus resté que la chasse ; encore est-elle négligée par la plupart des princes de l’Europe. Il s’est fait des révolutions dans les plaisirs, comme dans tout le reste[5]. »

Le médecin français et théoricien de l’hygiénisme, Charles-Augustin Vandermonde (1727-1762), quant à lui, fait particulièrement état de cette dégénérescence en ouverture de son essai intitulé Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine : « Quelque intérêt que nous ayons à rendre notre espèce parfaite, il ne paraît pas que nous prenions tous les moyens d’y réussir. Dans l’enfance loin d’accélérer le développement de nos facultés, en faisant valoir les instruments propres à le favoriser, on contraint nos mouvements, on gêne notre liberté, et on étouffe les efforts utiles de notre âme, par les entraves que l’on donne à notre corps. La force n’est plus un des attributs de l’humanité. La faiblesse et les maladies environnent notre berceau et travaillent de concert à notre destruction. Enfin la plupart des hommes, victimes de la difformité, voient avec regret éclore dans les Ouvrages du Créateur la beauté qui se flétrit sur le corps[6]. »

Dans tout ce discours de la dégénérescence, deux éléments doivent retenir l’attention : (i) les contraintes imposées au corps font référence à tous ces corsets et appareils correcteurs du siècle précédent que dénonce Vandermonde ; (ii) la force et la beauté se positionnent désormais comme facteurs unificateurs dans la foulée du siècle précédent d’avoir un corps dont l’individu est personnellement et socialement responsable, d’un corps devenu support des relations sociales.

Voltaire et d’autres chroniqueurs de l’époque constatent tout de même que certaines populations s’en tirent mieux que d’autres. Voyant toutes ces courses de jeunes gens et de chevaux sur les bords de la Tamise, Voltaire s’exclamera : « Je me crus transporté aux Jeux olympiques. » Ce qui pousse Voltaire à s’exprimer ainsi réside dans le fait que l’Angleterre s’adonne massivement à l’activité sportive. Les disciplines les plus populaires, celles du peuple, sont codifiées, perfectionnées, adoptées par la haute classe et transformées en véritables jeux nationaux, cultivés par tout ce qui est anglais. D’autre part, Rousseau, dans sa grande idée de la nature salvatrice, voudrait que son Émile fût à l’aise en tout, « dans l’eau comme sur la terre. Que ne peut-il vivre dans tous les éléments ! Si l’on pouvait apprendre à voler dans les airs, j’en ferais un aigle ; j’en ferais une salamandre si l’on pouvait s’endurcir au feu[7]. » Toujours dans le même ordre d’idées, le commentaire du mathématicien Alexandre-Théophile Vandermonde (1735-1796) est intéressant à plus d’un égard : « La force n’est plus un des attributs de l’humanité ». Ce commentaire, s’il est recalé dans le contexte du XXIe siècle, prend toute sa signification, alors que la sédentarité est désormais ciblée comme l’un des facteurs majeurs de la prise de poids où plus du tiers des Américains sont obèses, donc sans force au sens où l’entendait le Siècle des Lumières.

Au total, le XVIIIe siècle suggère de se conformer à la nature, d’éviter les faiblesses, de s’éloigner de tout ce qui ramollit, de développer le corps en même temps que l’esprit. Ce qu’imagine donc le Siècle des Lumières, c’est la possibilité d’agir autant dans et sur l’individu que dans et sur le collectif. Il y a bien ici un changement de registre par rapport aux siècles précédents. C’est donc dans ce contexte du discrédit de la dégénérescence, de l’individu autonome, maître de son destin et architecte de sa vie, de la fibre nerveuse, de l’électricité, de l’anima, de la force et de la beauté, que le très gros s’inscrit. Qu’a-t-il fait à lui-même, à son corps, en tant qu’homme affranchi doué de raison et de génie, pour en arriver là ? C’est en ces termes que se pose le corps obèse au XVIIIe siècle.

En 1771, l’anatomiste Boissier de Sauvages (1706-1767) souligne que l’obésité « est cette maladie où le corps est défiguré par une trop grande quantité de graisse[8]. » Pour la première fois, l’excédent de graisse devient un désordre échappant aux simples gestes de l’ajout ou du retranchement. Ici, le parallèle avec le XXIe siècle est intéressant. Malgré les avancées scientifiques en matière de masse adipeuse, la culture populaire persiste à croire que, pour combattre l’obésité ou en empêcher son développement, il suffit de brûler le nombre de calories ingérées, comme s’il s’agissait de simples gestes d’ajout ou de retranchement. Pourtant, il faut voir comment un corps bien musclé brûle un certain nombre de calories sans pour autant avoir à faire de l’exercice pour retrancher une certaine quantité de calories ingérées.

Ce que le XVIIIe siècle découvre, c’est que le corps n’obéit pas comme voulu aux méthodes qui lui sont imposées pour maigrir : l’obésité résiste aux soins et à l’exercice, aux régimes[9], aux boissons et nourritures tonifiantes, confirmant ainsi la crainte du relâchement, celle de l’affaissement des enveloppes, l’amoindrissement physique et l’atteinte organique, car pour l’homme des Lumières, ce qui importe, c’est le dynamisme, la réactivité et la vivacité. Le XXIe siècle, quant à lui, n’a pas encore tout à fait résolu ce problème. Par exemple, dans le cadre de la célèbre téléréalité américaine The Biggest Loser, plusieurs de ceux qui maigrissent de façon tout à fait saisissante en l’espace de dix-huit semaines reprennent invariablement du poids, sinon tout le poids perdu, dès qu’ils sont de retour à la maison et dans leur environnement[10]. Il y a, dans le corps, quelque chose d’irréductible face à la graisse que le Siècle des Lumières avait bien relevée.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Klaniczay, T. (1976), « Nationalisme à l’époque baroque », Baroque, vol. 8.

[2] Bloch, J. (1998), « Nature corrompue et santé corporelle : sexualité et éducation en France au XVIIIe siècle », in Sexualité, mariage et famille au XVIIIe siècle, sous la direction d’Olga B. Cragg et de Rosena Davison, Québec : Presse de l’Université Laval, p. 333.

[3] Warner, j. (2011), Craze: Gin and Debauchery in an Age of Reason, New York : Random House.

[4] Muchembled, R. (1994), « L’extension des marchés / La croissance de la population », Le XVIIIe siècle, 1715-1815, Paris : Bréal, p. 15.

[5] Voltaire (1769), « Essai sur les mœurs et l’esprit des nations », Collection complète des œuvres de M. Voltaire, tome 9, Genève, p. 257.

[6] Vandermonde, C.A. (1756), Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine, tome 1, Paris : Vincent, p. iii-iv.

[7] Rousseau, J. J. (1854), « Émile ou l’éducation », Collection complète des œuvres de J.J. Rousseau, tome 3, Londres, p. 149.

[8] Boissier de Sauvages, F. (1771), Nosologie méthodique dans laquelle les maladies sont rangées par classes, suivant le système de Sydenham et l’ordre des Botanistes, tome 3, Paris : Hérissant, p. 277.

[9] Sans compter que, à cette époque, les recommandations et les régimes des médecins se contredisent souvent les uns les autres, tout comme aujourd’hui.

[10] Wyatt, E. (2009), On ‘The Biggest Loser’, Health Can Take Back Seat, The Gainesville Sun, Florida, November 25.

 

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