Enseigner les changements climatiques à l’école

En tant que sociologue, ma spécialité est de comprendre la mécanique qui sous-tend les grands discours mobilisateurs. En ce sens, une nouvelle provenant de France est particulièrement éloquente en la matière : Climat : bientôt une loi pour généraliser l’enseignement des enjeux climatiques .

Plus de 80 dirigeants d’établissements et 1.000 enseignants et chercheurs, en tête d’une liste de quelque 7.500 signataires, lancent un appel à l’État pour qu’il initie une stratégie de transition de l’enseignement supérieur positionnant le climat comme l’urgence première.

Nous sommes ici dans le discours « alerte-toute-en-urgence », dans celui de l’urgence première. Ce que cela signifie en creux, c’est que les étudiants seraient à ce point mal informés de l’urgence climatique, qu’il faut les prendre par la main afin de les guider dans la bonne voie (tout discours a ses oppositions : « comportements écologiques vs comportements destructeurs »). Ce n’est pas anodin comme approche et comme discours, car ce que cette proposition démontre avant tout, c’est que le collectif adhère massivement au discours ambiant à propos du fait de contrer le réchauffement climatique. On peut vraisemblablement ici parler d’un fait social, c’est-à-dire ce moment où les institutions et les individus sont massivement mobilisés dans une direction donnée pour normer dans un autre sens que précédemment les attitudes et comportements collectifs et individuels.

Lorsque les médias de masse, les sites spécialisés, les magazines de vulgarisation scientifique et les médias sociaux répercutent tous azimuts qu’il y a urgence, lorsque le GIEC et les conférences COP décrivent la nature même de l’urgence, lorsque les grandes associations environnementales pressent d’agir, lorsque les associations locales militantes agissent, c’est une alerte, un appel au secours (alerte-toute-en-urgence) qui est lancé, une prophétie de malheur en quelque sorte mêlant de multiples éléments hétérogènes et visant un futur indéterminé [1], car nul ne sait à quel moment l’effondrement climatique annoncé se produira.

Ce genre de proposition ne peut surgir que du moment où s’établit un consensus collectif à propos d’une phénomène donné. Pour reprendre Claude Lévi-Strauss, que la science du scientifique ne corresponde pas toujours à une réalité objective n’a pas d’importance. Ce qui importe, c’est que l’individu croit dans les vérités d’aujourd’hui à propos du réchauffement climatique, lui-même membre d’une société qui y croit. Il s’agit d’un système d’une grande efficacité « qui intègre tous les éléments d’une situation totale où » les organisations internationales, les associations environnementales, les associations militantes et écologistes locales, les individus, les solutions proposées, les méthodes, les techniques et les technologies « trouvent chacun sa place[2]. » Le discours de l’urgence climatique s’installe donc.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Chateauraynaud, F., Torny, D., Torny, F. (1999), Les sombres précurseurs, Paris : EHESS, p. 14.

[2] Lévi-Strauss, C. (2010), Anthropologie structurale, Paris : Plon, p. 228.

 

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Enfin, un texte clair qui explique certaines différences fondamentales que tout le monde devrait connaitre.

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    1. Pierre Fraser dit :

      Il me faut développer cet aspect de l’« alerte-toute-en-urgence », car je pense qu’il a un rôle à jouer plus important qu’on pourrait le penser à prime abord.

      Cordialement et merci pour le bon commentaire !

      Aimé par 1 personne

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