Quand l’information est gratuite, perd-elle pour autant sa valeur ?

On le sait, la crise des médias de masse est majeure. Certains disent que ces derniers n’ont pas su anticiper le coup, d’autres disent qu’ils se sont eux-mêmes tirés dans le pied en rendant gratuite sur leurs sites l’information produite à grands frais, d’autres prétendent que les GAFA de ce monde sont responsables de la situation, d’autres avancent l’idée que taxer tous ceux qui reprennent l’information serait la solution.

Le monde de l’édition scientifique, quant à lui, ne fait pas exception à la règle. De grands consortiums publient des articles scientifiques pour lesquels les chercheurs universitaires ont été payés par l’État pour finalement les revendre à fort prix aux universités, aux chercheurs et aux étudiants.  De là, plusieurs chercheurs se sont eux-mêmes extraits de ce système et publient désormais librement sur d’autres plateformes.

Depuis la venue d’Internet, le public considère désormais que l’information doit être gratuite, à plus forte raison si elle est de nature journalistique, et dans une bonne mesure si elle est de nature scientifique. Évidemment, certains diront qu’un article scientifique publié dans une revue scientifique uniquement dédiée à certains spécialistes d’un domaine donné, d’une façon ou d’une autre, ne serait pas lu même s’il était gratuit. Ils n’ont pas tout à fait tort… Ne jamais oublier que le système de publication scientifique c’est un peu comme un Twitter avant l’heure : tu me cites, je te cites, nous nous citons, vous vous citez, il se citent ; c’est juste la nature du contenu qui change.

Prenons le cas du chercheur Dan Ariely, professeur de psychologie et d’économie comportementale à l’Université Duke et fondateur du Center for Advanced Hindsight. Ce dernier a su intéresser, à travers ses publications scientifiques et ses publications destinées à un grand public, un vaste auditoire qui le suit fidèlement. Il est devenu, comme on le dit aujourd’hui, mainstream, et il a mis en place une stratégie qui semble lui profiter :  (i) il publie encore et toujours des articles scientifiques dans des revues spécialisées ; (ii) sur son site Web, on y retrouve des articles de fond ; (iii) sur son site Web, on y retrouve des vidéos engageantes ; (iv) il vend des livres dédiés à un large public et publiés par de grandes maisons d’éditions.

Là où je veux en venir avec la stratégie de Dan Ariely, c’est que si la stratégie qu’il a mise en place fonctionne, c’est aussi parce qu’il occupe un poste de professeur à temps plein dans une université reconnue. Cependant, pour l’étudiant à la maîtrise ou au doctorat, cette stratégie peut-elle fonctionner ? A priori, oui, mais le parcours sera semé d’embûches importants. Pourquoi ? Parce que, en dehors du simple fait de mettre en place la stratégie adoptée par Dan Ariely, il faudra que cet étudiant aux études supérieures puisse s’assurer de gagner sa vie autrement. Ne pas oublier qu’un étudiant aux études supérieures est loin d’avoir accès au salaire d’un professeur d’université ni aux subventions de recherche qui lui permettrait d’adopter cette stratégie. Certes, tous les gourous de la croissance personnelle vous diront qu’il ne faut pas se laisser abattre par l’adversité et de faire de celle-ci votre allié pour réussir. En matière de discours psycho pop à 5 sous totalement vide qui arrive à énoncer tous les poncifs possibles, ces vendeurs de bonheur sont rois et maîtres.

Là où je veux en venir, c’est que l’information, même si elle est gratuite, qu’elle soit produite par les médias de masse ou par des chercheurs scientifiques, ne perd pas sa valeur intrinsèque. La nuance n’est pas là. En fait, la nuance est d’ordre structurelle.

Ma compréhension du phénomène va dans le sens suivant : dans un cadre où l’information peut être reprise à volonté par qui que ce soit, grâce aux technologies numériques, celle-ci ne perd aucunement sa valeur parce qu’elle est gratuite, mais elle gagne plutôt en valeur, parce qu’elles se démocratise. En ce sens, les médias de masse qui planquent leurs informations derrière un paywall ont tout faux, car l’information sera accessible autrement. Par exemple, le contenu du site du journal Le Devoir ne se distingue quasi en rien de celui de La Presse, sauf pour les textes des chroniqueurs. De là, pourquoi devrais-je payer pour du contenu que je peux retrouver ailleurs ?

Cela étant précisé, dans le monde de la recherche, le problème est d’une autre nature, car les grands éditeurs scientifiques font encore et toujours la loi. Heureusement, plusieurs initiatives émergent ci et là pour contrer ce modèle afin de rendre gratuite l’information scientifique. Et je maintiens l’idée que ce n’est pas parce qu’un article scientifique est gratuit qu’il perd de sa valeur, bien au contraire. C’est juste que le modèle de diffusion est différent, et celui-ci ne saura résister encore bien longtemps au régime de la gratuité de l’information ; c’est un impératif technologique

Et c’est là où je reviens au chercheur Dan Ariely, car je pense que tout étudiant aux études supérieures, ou tout diplômé détenant une maîtrise ou un doctorat, devrait s’investir, s’il en a le temps et/ou les moyens, dans ce type de démarche. Le problème, c’est qu’il faut posséder plusieurs compétences qui n’ont rien à voir avec le champ de recherche de l’étudiant ou du diplômé. En fait, il faut posséder des compétences techniques pour maintenir un site Web, savoir écrire de façon à interpeller efficacement les lecteurs,  être capable de faire une capsule vidéo de calibre professionnel afin de ne pas avoir l’air d’un amateur, savoir se vendre et se mettre en valeur, savoir communiquer. Toutes ces compétences ne sont pas à la portée du premier venu.

Cependant, aussi fou que la chose puisse paraître, étant donné que les postes de professeurs d’université et les postes de chercheurs sont rares et se feront de plus en plus rares, l’étudiant ou le diplômé qui ne désire pas être le valet d’une entreprise privée ou d’un quelconque ministère, et qui désire faire de la recherche à part entière, sera peut-être éventuellement amener à  passer par ce modèle ou à un modèle s’en approchant. En fait, il se pourrait bien que la production d’une information de valeur soit à ce prix, à savoir qu’une nouvelle génération de chercheurs adoptent le modèle de Dan Ariely sans pour autant occuper un poste de professeur d’université, tout en continuant à publier des articles scientifiques dans des revues spécialisées et aussi de publier des livres chez des éditeurs reconnus afin de conserver sa crédibilité scientifique.

Au final, ce n’est pas parce qu’une information est gratuite qu’elle perd de sa valeur, bien au contraire, elle gagne même de la valeur en se démocratisant. Le problème central, et il est d’ordre structurel, c’est qu’il est rendu très difficile de tirer un revenu d’une information. Il est là tout le défi…

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

 

 

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