+7° en 2100, ou l’alerte climatique en toute urgence

Le 17 septembre 2019, Le Monde rapportait « Jusqu’à + 7 °C en 2100 : les experts français du climat aggravent leurs projections sur le réchauffement ».

Comme je l’ai souligné à quelques reprises, ma spécialité, en tant que sociologue, est de comprendre la mécanique sociale qui sous-tend les grands discours mobilisateurs. Dans le cas de cette nouvelle proposée par Le Monde, nous sommes ici dans le discours « alerte-toute-en-urgence », dans celui de l’urgence première.

Le discours de l’urgence première possède ses propres codes discursifs. Tout d’abord, il doit souligner à quel point l’urgence est susceptible de mettre en péril la vie. Deuxièmement, il doit trouver les justificatifs les plus immédiats et facilement compréhensibles pour souligner l’urgence. Troisièmement, il doit s’appuyer sur des faits observables. Quatrièmement, il doit mettre en opposition ceux qui voudraient modérer ou contredire l’urgence d’agir.

Dans ces extraits tiré de l’article du journal Le Monde, je souligne en rouge ce qui est susceptible de mettre en péril la vie, en bleu ce qui justifie l’urgence, en vert ce que sont les faits observables, et en orange ce qui s’oppose au discours de l’urgence :

« Les canicules à répétition, records de températures et autres vagues de sécheresse qui déferlent sur la planète ne sont qu’un triste avant-goût des catastrophes qui attendent l’humanité. Si rien n’est fait pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, le réchauffement climatique pourrait atteindre 7 °C d’ici à la fin du siècle, entraînant des conséquences désastreuses pour les espèces et les écosystèmes. Ces résultats, qui aggravent les précédentes projections, sont publiés, mardi 17 septembre, par les plus grands laboratoires français de climatologie, engagés dans un vaste exercice de simulation du climat passé et futur.

Dans le cadre du programme mondial de recherche sur le climat, une vingtaine de centres américains, européens, chinois ou encore japonais ont réalisé, ces dernières années, des centaines de modélisations pour mieux comprendre les changements climatiques, mais aussi pour tester la fiabilité de leurs modèles en les comparant aux observations et à d’autres modèles. En France, cette tâche colossale a impliqué une centaine de chercheurs et d’ingénieurs qui ont simulé plus de 80 000 ans d’évolution du climat, en utilisant des supercalculateurs jour et nuit pendant une année, nécessitant 500 millions d’heures de calcul et générant 20 pétaoctets (20 millions de milliards d’octets) de données. Leurs conclusions serviront de référence au sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dont le premier volet sortira en 2021.

Les deux modèles que les Français ont développés prédisent une augmentation continue de la température moyenne du globe au moins jusqu’en 2040, pour atteindre environ 2 °C, quelle que soit l’évolution des émissions de gaz à effet de serre – en raison de l’inertie du système climatique. Ensuite, tout dépendra des politiques mises en œuvre dès maintenant par les Etats pour limiter ou non les rejets carbonés. Dans le pire des scénarios, celui d’une… »

Tous les discours de type « alerte-en-toute-urgence » fonctionne à partir de ce modèle canonique. Toutefois, ce modèle canonique doit être porté par un acteur social quelconque. Cet acteur aura pour mission de faire en sorte que son message franchisse la barrière des « initiés » pour atteindre le plus large public possible. En s’appuyant sur la technique discursive ci-dessus décrite,  l’acteur social devra répéter ad infinitum son message en le déclinant sous différentes formes sur toutes les plateformes médiatiques disponibles et/ou à sa disposition. Pour ce faire, l’acteur social devra se soumettre à 4 impératifs bien précis pour y parvenir.

Condition # 1
L’urgence doit s’appuyer sur une affirmation A qui prédit : dans un contexte X, si des mesures Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables — par exemple, du moment où les chercheurs en écologie, au cours des années 1970, ont commencé à parler de réchauffement climatique, et que l’on a vu les grands glaciers fondre petit à petit (contexte X), il a été suggéré de réduire les émissions de gaz à effet de serre afin de ralentir cette fonte (mesures applicables Y), sans quoi, les grands glaciers continueraient à fondre (résultats attendus Z). Et c’est bien ce que l’on constate aujourd’hui, certains grands glaciers fondent.

Condition # 2
Celui qui affirme que l’événement E est inévitable doit croire en l’efficacité des méthodes, techniques et technologies T pour contrer E. Transposition :  celui qui affirme que le réchauffement climatique est inévitable doit croire en l’efficacité des méthodes, techniques et technologies pour contrer le réchauffement climatique.

Condition # 3
Celui qui applique ou utilise les solutions, méthodes, techniques et technologies T proposées pour contrer E, doit croire dans les dires de celui qui les propose. Transposition : celui qui applique ou utilise les solutions, méthodes, techniques et technologies proposées pour contrer le réchauffement climatique, doit croire dans les dires de celui qui les propose.

Condition # 4
La collectivité P doit croire que A, en utlisant T puisse contrer E. Transposition : la collectivité doit croire dans la relation qui s’établit entre celui qui affirme, celui propose les solutions et ceux qui les appliquent pour contrer le réchauffement climatique.

Et c’est ici que survient le point de bascule, c’est-à-dire ce moment où le collectif adhère massivement au discours ambiant à propos du fait de contrer le réchauffement climatique. En ce sens, l’adhésion collective est possible si et seulement si A C1 C2 C3 C4.

En somme, lorsque les médias de masse, les sites spécialisés, les magazines de vulgarisation scientifique et les médias sociaux répercutent tous azimuts qu’il y a urgence, lorsque le GIEC et les conférences COP décrivent la nature même de l’urgence, lorsque les grandes associations environnementales pressent d’agir, lorsque les associations locales militantes agissent, c’est une alerte, un appel au secours (alerte-toute-en-urgence) qui est lancé, une prophétie de malheur en quelque sorte mêlant de multiples éléments hétérogènes et visant un futur indéterminé[1].

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1]Chateauraynaud, F., Torny, D., Torny, F. (1999), Les sombres précurseurs, Paris : EHESS, p. 14.

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