Nos enfants devront-ils être complémentaires de l’intelligence artificielle ?

Dans un article publié le 4 décembre 2017 sur Contrepoints, le docteur Laurent Alexandre affirme que nos enfants devront non seulement être au pair avec l’intelligence artificielle, mais qu’ils devront surtout se retrouver dans des domaines où l’intelligence artificielle réussit le moins bien, c’est-à-dire dans « les humanités, la multidisciplinarité, le travail de groupe, l’esprit critique ».

Déjà, au départ, Laurent Alexandre ne pourfend pas les humanités, bien au contraire ; il en souligne la difficulté intellectuelle, et cela change du discours entendu sur la formation utilitariste des institutions scolaires. On peut facilement comprendre que dans l’état actuel des technologies liées à l’apprentissage automatisé, l’esprit critique soit un aspect qui échappera encore pour un certain temps à l’intelligence artificielle. Cependant, au vu des progrès en cours, la question n’est pas de savoir quand l’intelligence artificielle aura accès ou non à l’esprit critique, mais plutôt de savoir que ce sera inévitable (impératif technologique).

De là, si Laurent Alexandre ne pourfend pas les humanités, il rapplique tout de même en soulignant que,

« Si on veut éviter d’avoir des naufragés de l’économie de la connaissance, du numérique, il est absolument indispensable de regarder en face la réalité des inégalités intellectuelles. Non pas pour considérer qu’elles sont déterminées à tout jamais, mais pour trouver des méthodes éducatives qui permettent de réduire les inégalités intellectuelles. […] Il faudra avoir un esprit critique, être curieux, être mobile, être plastique, savoir travailler en équipe, être innovant, savoir résoudre les problèmes. Il faut envoyer nos enfants là où ils vont être complémentaires de l’intelligence artificielle. »

Les inégalités intellectuelles ont toujours existé et elles existeront toujours. Elles ne sont pas seulement liées à la génétique de l’individu, mais aussi liées à l’épigénétique de l’individu, c’est-à-dire son milieu de vie et la condition sociale dans laquelle il évolue. Par exemple, au cours du XXe siècle, dans la plupart des pays industrialisés, l’État a mis en place un cursus scolaire permettant à tous les enfants, peu importe leur classe sociale de provenance, d’acquérir les mêmes compétences intellectuelles. Toutefois, il suffit de comparer un établissement scolaire en milieu défavorisé et un établissement scolaire en milieu favorisé pour se rendre compte que, malgré le même cursus scolaire à suivre, les résultats ne seront pas tout à fait comparables. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un programme social est universel, que tous son égaux devant ce même programme.

Pour palier à ce problème, Laurent Alexandre suggère que « l’intelligence artificielle va permettre de mieux personnaliser l’école ». Encore là, il faut s’être un tant soit peu frotté à la question pédagogique pour savoir qu’il n’existe aucune solution miracle dans ce domaine, encore moins lorsqu’il est question d’y introduire des technologies, et à plus forte raison des technologies dopées à l’intelligence artificielle. Ici, Laurent Alexandre est dans le wishfull thinking (pensée magique) de la technologie qui peut tout résoudre (le progressisme). Il serait intéressant, lorsqu’un spécialiste nous présente de telles affirmations, qu’il puisse expliquer, sinon dans le détail, du moins dans une perspective globale, comment il entend arriver à réaliser la chose. En fait, a-t-on idée, ne serait-ce même qu’un iota d’idée, ce que la chose implique d’implanter de telles technologies dans l’univers pédagogique ? A-t-on idée de tout ce qui doit être mobilisé comme ressources humaines, sociales et financières ?

Autrement, Laurent Alexandre a développé un concept fort intéressant, l’apartheid intellectuel. Il dit que nous aurons « un monde à deux vitesses avec un apartheid intellectuel ». Le problème avec cette affirmation qu’il projette dans le futur, c’est que cet apartheid intellectuel existe déjà, et nul n’a su le combler depuis 150 ans. Ce n’est pas rien, car cet apartheid intellectuel ne relève pas d’une simple question d’avoir accès à plus ou moins de technologies dans une salle de classe, mais bien plutôt d’une simple question de classe sociale. Certes, pour plusieurs, la notion de classe sociale est devenue ringarde et il ne faudrait désormais plus penser la société en ces termes, mais la réalité est là pour nous rappeler que les classes sociales existent vraiment et qu’elles ont une incidence déterminante sur l’évolution d’un individu.

Ce qu’il y a d’intéressant avec le discours de Laurent Alexandre, c’est qu’il ne peut s’empêcher de glorifier les entrepreneurs, et dire que : « Parce que contrairement à ce qu’on pense, les géants du numérique ont gagné non pas parce que ce sont des prédateurs méchants, mais parce que ce sont des visionnaires qui avaient une extrêmement bonne stratégie. Et nous on a été très nuls. »

On reconnaît là tout le discours de la philosophie néolibéraliste qui oppose l’efficacité des entreprises versus l’inefficacité de l’État. À ce titre, les entreprises ne seraient pas prédatrices, mais de bons géants qui veillent au grain et qui n’auraient que compassion pour la condition sociale. Il faudrait juste rappeler à Laurent Alexandre qu’une entreprise n’a pour seule fonction que de générer des bénéfices.

Certes, il existe cette notion sibylline d’« entrepreneuriat social » — le célèbre « redonner au suivant » —, qui cherche essentiellement à redonner bonne conscience aux entrepreneurs, mais il ne faut pas être dupe, et se dire que derrière tout discours socialisant de la part d’une entreprise se cache une ferme volonté d’acquérir des parts de marché. Toutefois, il ne faut surtout pas oublier que c’est grâce aux entrepreneurs, à une production de masse pour une consommation de masse démocratisant l’accès à une multitude de biens d’utilisation courante, que le niveau de vie global s’est largement élevé depuis les débuts de la Révolution industrielle. Rien n’est jamais noir ou blanc dès qu’il est question de société  ; le sociologue que je suis le sais très bien.

Évidemment, il est impossible d’être contre la vertu proposée par Laurent Alexandre de vouloir faire tomber l’apartheid intellectuel. Mais comment s’y prend-t-on ? En injectant de plus en plus de technologies dans la pédagogie ? La question reste ouverte.

Au final, Laurent Alexandre a raison sur plusieurs points : (i) l’intelligence artificielle colonisera tous les aspects de la vie ; (ii) l’intelligence artificielle est un moyen de soulever l’économie ; (iii) l’intelligence artificielle possède la capacité à soulever le niveau intellectuel global. Cela étant précisé, en quoi consiste précisément la feuille de route pour y parvenir ?

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

 

 

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