Le discours de l’écologisme, son implacable mécanique

Je l’ai souligné à quelques reprises, ma spécialité, en tant que sociologue, consiste à analyser la mécanique sociale qui sous-tend les discours mobilisateurs. Afin de poursuivre sur le modèle que j’ai proposé, les exemples de son application sont incontournables. Et en ce sens, le discours de l’écologisme est tout à fait approprié pour en faire la démonstration.

Le discours de l’écologisme est un discours mobilisateur constitué d’un ensemble d’énoncés mobilisateurs ; la chose peut paraître tautologique, mais elle ne l’est pas. Un énoncé mobilisateur est composé d’un énoncé constatatif et d’au moins un énoncé performatif.

Premièrement, un énoncé mobilisateur est un énoncé constatatif qui arrive à convaincre un interlocuteur que ce qui est énoncé relève d’une vérité quasi indiscutable — une affirmation —, parce qu’il  dispose de la capacité à prédire. Cette affirmation prend la forme suivante :  dans un contexte X, si des mesures, des règles ou des méthodes Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables.

Par exemple, du moment où les chercheurs en écologie, au cours des années 1970, ont commencé à parler de réchauffement climatique, et que l’on a vu les grands glaciers fondre petit à petit (contexte X), il a été suggéré de réduire les émissions de gaz à effet de serre afin de ralentir cette fonte (mesures applicables Y), sans quoi, les grands glaciers continueraient à fondre (résultats attendus Z), d’où la capacité de prédiction. Et c’est bien ce que l’on constate aujourd’hui, certains grands glaciers fondent. Autre exemple, du moment que le CO2 a été désigné comme l’un des grands responsables du réchauffement climatique (contexte X), il a été suggéré que le CO2 agissait à la manière d’une serre de verre qui trappe la chaleur (méthode appliquée Y), provoquant ainsi un réchauffement de la serre (résultats attendus Z). Donc l’analogie est simple : si, dans une serre, on injecte du CO2, et que celui-ci est réchauffé par le soleil dans ce milieu fermé sur lui-même, les molécules de CO2 seront excitées, et la température ira inévitablement en augmentant.

Deuxièmement, un énoncé mobilisateur est un énoncé performatif (énoncé qui réalise lui-même ce qu’il énonce) composé d’un énoncé de type autovérification ou d’un énoncé de type suppression de la vérification.

L’autovérification survient du moment où il semble ne pas être nécessaire d’attendre ou de vérifier si l’énoncé constatatif est totalement valide.  Par exemple, dans la phrase  « Le GIEC a raison lorsqu’il dit qu’il y a urgence à agir, voyez les résultats, les grands glaciers fondent plus vite que prévu, les événements météo extrêmes sont de plus en plus fréquents, les canicules sont de plus en plus intenses, etc… », suffit à admettre qu’il y a réellement une relation de cause à effet. Conséquemment, le résultat se vérifie de facto (énoncé qui réalise lui-même ce qu’il énonce).

Autre exemple, lorsque Greta Thünberg précise de ne pas croire ce qu’elle dit, mais bien de croire ce que la science dit et ce que les conclusions du GIEC rapportent, elle se fait tout simplement la porte-parole de tous les énoncés constatatifs proposés par le discours de l’écologisme, c’est-à-dire de tous ces énoncés constatatifs de type dans un contexte X, si des mesures, des règles ou des méthodes Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables. Ce que Greta Thünberg réalise en se prononçant ainsi, c’est une autovérification, c’est-à-dire que tous les énoncés constatatifs de la science du climat ne sont pas contestables, car ces derniers  démontreraient de facto qu’il y a réellement une relation de cause à effet entre l’action humaine et le réchauffement climatique.

La suppression de la vérification survient du moment où les médias, peu importe le type de médias, ou les citoyens, répercutent les énoncés performatifs de type autovérification tenus dans le discours public, sans avoir pour autant vérifiés par eux-mêmes la validité des énoncés constatatifs. Autrement dit, il y a éclipse des énoncés constatatifs au profit des énoncés performatifs.

Par exemple, lorsque les médias, peu importe le type de média, se font la courroie de transmission des propositions lancées par les organisations et les grandes associations environnementales, il est de facto admis que lorsque le GIEC ou les rencontres COP signalent que les signes du réchauffement climatique sont visibles et qu’ils augmentent d’année en année, et que si des mesures ne sont pas immédiatement appliquées, les conséquences seront désastreuses pour la planète, ici, le résultat, en plus de s’autovérifier de facto, passe automatiquement de la catégorie « tend à démontrer » à « contribue effectivement ». En fait, avec l’aide des médias de masse et des médias sociaux, la distance temporelle et scientifique requise pour confirmer si les gaz à effet de serre tendent à alimenter ou contribuent effectivement au réchauffement climatique s’efface totalement. Cette capacité d’un énoncé performatif à gommer le temps requis pour effectuer la vérification scientifique du résultat attendu contribue à renforcer l’idée que la prétention à prédire de l’énoncé constatatif est réelle.

Autre exemple, il suffit de poser une question sur les causes des changements climatiques à des gens choisis au hasard  pour obtenir des réponses qui ne seront, la plupart du temps, que des énoncés performatifs. Auquel cas, on recevra des réponses du type « c’est la faute du capitalisme », « c’est la faute des grandes industries qui produisent des gaz à effet de serre », « les gouvernements sont irresponsables et refusent d’agir »,  et bien d’autres encore de même nature.

À partir de tous ces énoncés performatifs générés à partir d’un ensemble d’énoncés constatatifs, une certaine mobilisation d’un ensemble fini d’individus devient possible, pour la simple raison que les énoncés constatatifs ont non seulement la capacité à se transformer en énoncés performatifs, mais surtout parce que les énoncés performatifs permettent de simplifier grandement des énoncés constatatifs complexes. Une fois la réalité simplifiée à travers un ensemble d’énoncés performatifs, la mobilisation devient possible.

Si les énoncés performatifs parviennent à mobiliser des groupes d’individus motivés, ces mêmes groupes d’individus arriveront à mobiliser d’autres groupes d’individus en utilisant l’ensemble des énoncés performatifs les plus utilisés et les plus efficaces. Lorsqu’une masse critique d’individus aura fait sienne l’ensemble des énoncés performatifs les plus utilisés et les plus efficaces, cette mobilisation d’individus deviendra assez importante pour qu’une certaine mobilisation des institutions puisse se mettre en  branle. Et du moment où les institutions seront mobilisées, de nouvelles normes sociales et de nouveaux comportements et attitudes individuelles et collectives émergeront et gagneront la population en général ; de là, un fait social total.

Que le lecteur me permette ici de faire état du passage d’un énoncé constatatif en énoncé performatif.

Au milieu des années 1980, avec l’arrivée d’ordinateurs disposant d’une grande puissance de calcul jusque-là inégalée, est apparue dans son sillage la modélisation informatique du climat. De là, s’en est suivie une cascade prédictive hors du commun. Étant donné que les ordinateurs sont la démonstration même du fait que dans un logiciel X, si des instructions informatiques Y sont rigoureusement programmés, des résultats hautement prévisibles Z seront inévitablement observables, il a été convenu que si on fournissait à un logiciel des données climatiques X, et que si on les traitait avec des algorithmes Y à la fine pointe de la science du climat, que les résultats ne pourraient que montrer l’évolution Z future du climat.

Par la suite, plus la puissance de calcul des ordinateurs a augmenté avec le temps, c’est-à-dire en mesure de traiter un nombre de variables toujours plus grand dans un laps de temps toujours plus court, une autre logique prédictive s’est mise en place : s’il est possible de fournir à un logiciel X toujours plus de variables climatiques, et si des algorithmes Y sont rigoureusement programmés et traitent plus rapidement de plus en plus d’informations, des résultats hautement prévisibles Z seront inévitablement observables et beaucoup plus précis.

Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle dans le champ des données climatiques, s’il est possible de fournir à un système d’intelligence artificielle X des données massives à propos du climat, et comme la grande qualité d’un logiciel Y d’intelligence artificielle est d’arriver à identifier des schémas qui seraient autrement inaccessibles à l’investigation humaine, des résultats hautement prévisibles Z seront inévitablement observables, beaucoup plus précis et d’une grande fiabilité.

En fait, ce que la modélisation informatique du climat nous dit à propos de l’évolution future du climat, c’est la confirmation que le réchauffement climatique modélisé est inévitable. Même si une modélisation informatique du climat nous dit si peu ou à peu près rien à propos de la réalité climatique, elle nous en dit toutefois beaucoup à propos du futur de l’évolution d’un climat modélisé.

Faut-il ici rappeler que tout ce qui peut être prédit avec acuité par une démonstration scientifique est extrêmement porteur, symboliquement parlant. Cependant, ce ne sont pas toutes les prédictions scientifiques qui disposent de cette capacité. Par exemple, depuis un siècle, malgré toutes les données probantes portant sur les bénéfices, en termes de santé publique, de la vaccination (les campagnes anti-vaccination ont gagné du terrain), ce discours scientifique n’a pas eu le succès de celui des gaz à effet de serre et du réchauffement climatique, et il y a à cela des raisons majeures. Autrement dit, ce n’est pas parce que la science, avec ses données corroborées, avérées et vérifiées, arrive à faire la démonstration que dans un contexte X, si des mesures Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables, que cette démonstration sera pour autant acceptée d’emblée par la société dans son ensemble.

En fait, je n’ai pas encore clairement identifié la mécanique qui fait en sorte que certains individus n’adhèrent pas, en partie ou en totalité, à un ensemble d’énoncés performatifs ; la chose reste à développer.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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