Intelligence artificielle, le grand mythe de notre temps

L’un des grands bonheurs de l’être humain, ce n’est pas forcément de vivre dans une condition dite de bonheur, mais bien de complexifier à outrance tout ce qui peut être complexifié. C’est une manie de notre espèce, un genre d’obsession qui nous oblige constamment au dépassement, à l’invention et à l’innovation.

D’ailleurs, tous les politiciens vous le diront, il faut innover pour arriver à maintenir le pays dans le peloton de tête des pays développés au risque de le voir péricliter, comme si le fait d’innover était obligatoirement garant de prospérité économique. À ce titre, les États-Unis ont dû échouer dans une certaine mesure, car ce pays au sommet de l’innovation technologique n’a de cesse de produire des inégalités sociales toujours plus criantes. En fait, quand on y regarde le moindrement de près, ce sont les élites politiques, économiques et financières, aux États-Unis, qui bénéficient réellement et massivement de l’innovation technologique.

Partant de là, l’innovation technologique devient forcément un impératif pour ces élites. On tient peut-être là une première explication, mais il serait trop risqué de s’y tenir. Donc, il faut envisager le problème sous un autre angle.

En mars 2017, lors du dépôt de son budget annuel, le gouvernement du Canada a particulièrement souligné que l’intelligence artificielle a le potentiel de générer une solide croissance économique. D’ailleurs, quoi de plus innovant que l’intelligence artificielle ? À une autre époque, pas si lointaine, on parlait, au Canada, de l’autoroute de l’information comme de l’Eldorado de l’innovation technologique — j’attends encore, vingt ans plus tard, cet Eldorado.

Cela étant précisé, comment l’intelligence artificielle contribuera-t-elle à cette solide croissance économique ? Toujours selon le gouvernement canadien, la chose passera par le fait d’améliorer la façon de produire des biens, d’offrir des services et de surmonter des défis comme les changements climatiques. Il va sans dire que les changements climatiques ont le dos large dès qu’il s’agit d’agiter l’épouvantail d’une humanité qui subira de plein fouet l’apocalypse du réchauffement planétaire.

Ainsi, l’intelligence artificielle se positionnerait comme un facteur pivot pour nous aider à contrer cette potentielle catastrophe, un peu comme si nous étions trop bêtes pour y arriver par nous-mêmes. Et Dieu sait si nous sommes bêtes à en croire tous les technoévangélistes de l’intelligence artificielle. C’est donc pourquoi le Canada « entend offrir un appui public solide aux programmes de recherche et à l’expertise de calibre mondial offerts dans les universités canadiennes afin de positionner le Canada en tant que chef de file en matière de recherche sur l’intelligence artificielle et l’apprentissage profond[1]. » Et nous voilà dans ce que la complexité a de plus complexe, l’intelligence artificielle.

Au risque d’en choquer plusieurs, ce qui sera sûrement le cas, il importe de préciser que l’intelligence artificielle, ce n’est avant tout qu’un bricolage informatique de plusieurs degrés supérieurs à tout ce qui a été conçu à ce jour depuis la Révolution industrielle en matière de technologies. Rien de plus.

Et je souligne, qu’ici, le mot bricolage n’a aucune connotation négative, car il renvoie plutôt à la notion d’un bricolage informatique hautement sophistiqué. Autrement dit, il est possible, en combinant différentes techniques statistiques, mathématiques et informatiques couplées à des microprocesseurs à architecture parallèle, d’arriver à une efficacité particulièrement surprenante en matière d’apprentissage automatisé, sans compter que l’apprentissage automatisé profond serait ce par quoi nous solutionnerons nos problèmes sociaux les plus criants. Et ce bricolage hautement sophistiqué sera inévitablement la source de plus de problèmes qu’il n’y pourrait paraître, car il ne faut jamais oublier que, là où est introduite de la complexité, on introduit aussi beaucoup de possibilités de dérapage.

Partant de là, il est toujours intéressant, lorsqu’il est question d’intelligence artificielle, de constater à quel point ce qui la constitue dans son essence même est souvent mis de côté au profit d’une approche strictement technologique, et ce, sans prendre aucune distance critique par rapport à la technologie elle-même. Autrement dit, si on désire comprendre le phénomène tel qu’il se présente aujourd’hui, il faut tout d’abord explorer ce qui le constitue dans ses fondements.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Association québécoise des technologies (2017), Budget du Canada 2017-2018 : L’AQT présente les principales mesures qui toucheront les entreprises technos québécoises.

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