Que peut nous apprendre Nassim Taleb à propos de la réalisation d’un documentaire ?

►  Carnet de notes

En 2012, à 56 ans, alors que je commençais des études doctorales en sociologie, je me suis mis à lire Nassim Taleb (Le cygne noir, ensuite Antifragile, pour finir avec Skin in the Game).

Quelle ne fut pas mon étonnement de constater à quel point les sciences sociales l’horripilaient. À l’évidence, si certaines de ses affirmations étaient fondées et avérées, je saurais bien en voir les manifestations tout au long de mes études de doctorat.

Mon premier désenchantement est venu de la publication académique. Pourquoi devrais-je publier dans une revue scientifique de sociologie, si ce n’est que pour être lu par moi-même et une cinquantaine d’autres personnes, et pire encore, sans n’avoir aucune certitude d’être cité à un moment ou l’autre ? Ayant posé ce constat. j’ai donc refusé de publier dans des revues académiques. Je venais de signer mon arrêt de mort académique.

Toutefois, étant donné mes expériences professionnelles antérieures, j’ai obtenu différents contrats en tant que chargé de cours. En fait, 25 ans de travail dans le monde des technologies, ça donne une perspective à nulle autre pareille sur la réalité, surtout lorsque la technologie développée sert à plusieurs personnes au quotidien. Comme j’ai fait une maîtrise en linguistique computationnelle (je suis linguiste de formation), j’ai mis au point des algorithmes fondés sur certaines prémisses de la sociolinguistique, celle qui va à la rencontre des gens sur le terrain.

Du moment où j’ai commencé à enseigner au niveau universitaire, j’ai été confronté à une bête réalité : plusieurs des théories sociologiques que j’ai apprises ne s’appliquaient tout simplement pas dans la réalité. J’avais beau m’esquinter à tout faire pour les faire concorder avec la réalité, rien n’y faisait.

Un beau jour, mon directeur de thèse, sachant que j’étais un pasionné de photographie et de documentaires, me refile quelques revues spécialisées traitant de sociologie visuelle. Ce jour-là fut une véritable épiphanie. Il devenait désormais possible pour moi (i) d’aller à la rencontre des gens sur le terrain, (ii) de produire et réaliser un documentaire, (iii) de faire voir ce documentaire à des dizaines de milliers de personnes. Tous auront compris que, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, on me suggéra vivement de faire de la « vraie » sociologie — conseil que je n’ai pas suivi. Heureusement, certains collègues, pourtant déjà bien calés dans leur poste acédémique depuis plusieurs années, m’ont fortement encourager à persister. Ce que j’ai fait, mais je ne suis pas plus riche financièrement pour autant !

L’idée est la suivante : partir avec une idée, formuler un hypothèse de travail, et se la faire déconstruire systématiquement au fil des tournages. Elle est là l’épreuve du réel. En fait, si on ne formule aucune hypothèse de travail, on ne va nulle part. Dans le cas d’un documentaire, l’hypothèse de travail est ce qui guide la démarche, et ce que j’ai constaté, c’est que, du moment où l’hypothèse de travail est invalidée ou nuancée, de nouvelles pistes surgissent. Et c’est là qu’il faut aller.

Autre chose, et non la moindre, un documentaire ne doit pas avoir une facture académique : il doit exposer clairement et simplement des notions de société complexes au plus large public possible. Si, en plus, les gens se reconnaissent dans les intervenants qui sont présents dans le documentaire par rapport à leur condition sociale personnelle, le premier objectif est déjà atteint.

Mais plus important encore, le documentaire que vous projetez de réaliser doit essentiellement se concentrer sur des problèmes de nature locale. Tout documentaire qui veut dénoncer le système ne sera qu’un documentaire qui prêchera aux convertis. À l’inverse, le documentaire qui traite de problèmes locaux a plus de chances d’avoir un impact dans la communauté. Par exemple, mon documentaire « À mobilité réduite », qui évoque les problèmes rencontrés au quotidien par des personnes en fauteuil roulant, a eu un impact sur certains aménagements urbains. Autrement, mon documentaire « Requiem pour une église », et celui qui a suivi, « Au-delà du sacré, le défi du patrimoine religieux », nous a permis de mobiliser le Conseil de la culture du Québec pour un colloque en 2020 portant spécifiquement sur cette question. Mon documentaire « Verdir la ville un arbre à la fois » est utilisé par différents intervenants de la santé publique au Québec.

Donc, en quoi certaines des propositions de Nassim Taleb définissent-elles ce qu’un documentaire doit être, ou du moins, doit présenter comme facture ?

  • Montrer la réalité sociale telle qu’elle est sans l’enfermer dans une théorie.
  • S’occuper de problèmes locaux qui affectent la vie des gens — travailler à petite échelle plutôt que de vouloir changer le monde. Par exemple, les documentaires de Michael Moore n’ont strictement rien changé aux tueries aux États-Unis (Bowling for Columbine), n’ont rien changé au système de santé américain (Sicko), ni n’ont rien changé quoi que ce soit au système capitaliste (Roger and Me). Toutefois, ses documentaires sont divertissants.
  • Si les problèmes rencontrés localement peuvent trouver un écho dans d’autres communautés, il faut exploiter ce filon sans pour autant en faire la trame narrative — les gens sont tout à fait capables de faire ce travail par eux-mêmes.
  • Ne jamais faire un documentaire pour prêcher à des convertis — éviter comme la peste les groupes de pressions, et s’il faut tout de même travailler avec eux, être clair dès le tout début. J’en ai connu qui voulait « collaborer » à la scénarisation du documentaire (traduction : nous voulons qu’il reflète notre idéologie).
  • Votre documentaire doit être antifragile, c’est-à-dire qu’il doit subir l’épreuve du temps. S’il connaît un départ trop fulgurant, il y a un problème — peut-être s’adresse-t-il à des convertis, le pire de tous les publics. S’il connaît un lent départ, mais que, année après année, il gagne en popularité et en audience, c’est que vous avez touché là une corde sociale sensible.
  • Ne jamais, au grand jamais, faire visionner la première version de votre documentaire à un focus group. C’est la pire des choses à faire, car un focus group, par définition, ne représente en rien la foule, malgré tout ce que l’industrie du marketing pourra en dire. Si votre documentaire est en mesure de se tenir par lui-même, il trouvera son public. Sinon, il sera plein d’enseignements pour le tournage de votre prochain documentaire.

Au final, si vous désirez vraiment tourner un documentaire, travaillez à petite échelle plutôt que de vouloir changer le monde. Toutefois, prenez toute la distance critique nécessaire par rapport à ceux qui se retrouvent devant la caméra, afin de ne pas vous abîmer dans leurs propos. Vous êtes le seul maître à bord et vous seul mettez votre tête sur le billot (skin in the game). Ne pas oublier que vos véritables juges ne sont pas vos pairs, mais bien le public qui visionnera votre documentaire.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2019

 

 

 

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