Du mythe cosmogonique au mythe technoscientifique

[mythes et discours]

S’il peut sembler tout à fait incongru de juxtaposer les mots mythe, technologie et science, il n’en est rien. Alors que le mythe cosmogonique développé par Claude Lévi-Strauss fait appel aux croyances et aux récits populaires, le mythe technoscientifique, selon ma définition, fait appel à la fois aux récits populaires (faits non avérés, non vérifiés, mais corroborés par leur répétition) et aux récits scientifiques (faits avérés, vérifiés et corroborés par la pratique scientifique, également corroborés par leur répétition dans les médias de toutes sortes). Le mythe technoscientifique, et c’est là sa grande force, complète sa structure symbolique en faisant appel à la fois à des données scientifiques avérées et à certains noyaux mythiques provenant de mythes anciens, modernes et contemporains.

Dans l’avant-propos du livre Histoire de lynx[1], Claude Lévi-Strauss se demandait si, « pour expliquer le monde, la pensée rationnelle, la méthode et les techniques scientifiques[2] » avaient définitivement supplanté les mythes ? Et c’est bien cette question qui est à l’origine de la présente démarche, car toute question mérite réponse, et à plus forte raison si elle provient de Claude Lévi-Strauss[3]. Le problème est posé comme suit : « Il me semble seulement que si, dans les sociétés sans écriture, les connaissances positives étaient très en deçà des pouvoirs de l’imagination et qu’il incombait au mythe de combler cet écart, notre propre société se trouve dans la situation inverse, mais qui, pour des raisons opposées certes, conduit au même résultat[4]. »

D’une part, il importe de revenir sur la notion de connaissance positive. Fondamentalement, une connaissance positive est une connaissance scientifique tirée d’une science expérimentale, une connaissance rationnelle et vérifiée par l’expérience et circonscrite à la recherche de lois et de phénomènes. Partant de là, tout chercheur est contraint à ne considérer que les faits, c’est-à-dire à ne considérer que des réalités existantes et constatables, donc phénoménales. Conséquemment, la démarche scientifique interdit au chercheur toute considération au-delà de l’observable.

D’autre part, quand on y regarde le moindrement de près, la science, et non pas la technologie, a produit, depuis la fin du XIXe siècle, de plus en plus de connaissances positives dans différents domaines. On constate même une accélération de cette production de connaissances positives depuis l’arrivée des technologies numériques au début des années 1990.

À la croisée de ces deux réalités, le processus de recherche qui mène à produire des connaissances positives et la production continue et accélérée de connaissances positives a fait en sorte que : « les connaissances positives débordent tellement les pouvoirs de l’imagination que celle-ci, incapable d’appréhender le monde dont on lui révèle l’existence, a pour seule ressource de se retourner vers le mythe. Autrement dit, le savant qui accède par calcul à une réalité inimaginable, et le public avide de saisir quelque chose de cette réalité dont l’évidence mathématique dément toutes les données de l’intuition sensible, la pensée mythique redevient un intercesseur, seul moyen pour les physiciens de communiquer avec les non-physiciens[5]. »

Et c’est justement ici qu’intervient la notion de mythe technoscientifique, car il faut arriver à produire du sens malgré la quantité phénoménale de connaissances positives produites. Il faut que les gens puissent se raconter une histoire à propos d’eux-mêmes et de leur société à partir de ces connaissances positives, afin de comprendre la nature des rapports qu’ils entretiennent avec un monde extérieur toujours de plus en plus investi par des technologies parfois issues de la recherche scientifique fondamentale et la position qu’ils occupent dans leur société. Et cette « réutilisation attendue de la pensée mythique est destinée à servir de médiation entre les découvertes des scientifiques et l’homme de la rue, incapable de comprendre de telles découvertes de l’intérieur, et réduit par là même à les apercevoir seulement sous la forme d’un monde imaginaire, paradoxal, étrange et déroutant, qui présente à ses yeux les mêmes propriétés que celui des mythes[6]. »

Le problème soulevé par Claude Lévi-Strauss est de taille et suppose que le mythe technoscientifique n’est plus de l’ordre du mythe cosmogonique, mais qu’il est plutôt lié à un déferlement de connaissances positives qui se traduisent parfois sous forme de données scientifiques ou sous forme de techniques et de technologies tout en conservant les propriétés du mythe cosmogonique, c’est-à-dire expliquer le monde dans lequel nous vivons.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2019

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[1] Lévi-Strauss, C. (1991), Histoire de lynx, Paris : Plon.

[2] Idem. p. 10.

[3] Ce qui ne veut pas dire pour autant que ma réponse est la plus appropriée, mais elle a au moins le mérite d’être une tentative de répondre à la question.

[4] Idem. p. 11.

[5] Idem., p .11.

[6] Lévi-Strauss, C. (1991), Entretien avec Claude Lévi-Strauss ― Les sciences humaines, flatteuse imposture, Le Monde, 8 octobre.

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