La notion de mythe versus le structuralisme

[mythes et discours]

J’ai toujours été fasciné par les travaux de Claude Lévi-Strauss. Je ne m’en cache pas. Ma rencontre avec le structuralisme remonte à l’automne 1979, alors que je commençais mon baccalauréat en linguistique à l’Université du Québec à Chicoutimi. Mon tout premier cours, Introduction à la linguistique, fut une véritable révélation, car de Ferdinand de Saussure à Roman Jakobson, en passant par Greimas et Hjelmslev, jusqu’à Roland Barthes et Claude Lévi-Strauss, c’est tout le structuralisme[1] qui venait d’un coup d’envahir ma tête.

Pour certains de mes collègues, les dommages collatéraux intellectuels que j’ai alors subis à l’époque ne se sont jamais vraiment résorbés, car je parle encore aujourd’hui de structuralisme. Pour certains, ma conversion au générativisme au milieu des années 1980, alors que je plongeais tête perdue dans la grammaire générative et la conception de logiciels automatisés d’analyse de textes (language processing), m’aurait ramené à la raison. Le 13 juin 1990, coup de théâtre, et je me souviens très bien de cette date, j’ai apostasié ma foi dans le générativisme. Au-delà de dire que la faculté du langage est innée (compétence linguistique), au-delà du fait de vouloir formuler une grammaire universelle, au-delà du fait de postuler que l’élément central de toute phrase est un prédicat (SVP – Syntagme Verbal Primitif) autour duquel le reste de la phrase est « projeté », il m’a bien fallu admettre que cette approche était sans issue pour concevoir des automates « intelligents ». À preuve, le connexionnisme, avec son approche deep learning (apprentissage automatisé), occupe désormais tout le champ de l’intelligence artificielle, mais c’est une preuve parmi bien d’autres et qui en vaut bien d’autres.

Le 20 juin 2000, alors que la société pour laquelle je travaillais, nStein Technologies, fait son entrée à la Bourse de Montréal, je me rends compte à quel point l’intelligence artificielle est une jolie expression pour faire croire n’importe quoi. Ce jour-là, après avoir entendu le discours des investisseurs, après avoir vu la frénésie qui s’emparait de mes collègues de travail, mes vieux démons structuralistes ont refait surface et sont de nouveau venus me hanter. Il faut ici préciser que j’avais développé, pour nStein Technologies, un « algorithme d’intelligence artificielle » — et pourtant, ce n’était que du simple language processing fondé sur des règles de grammaire générative dont les prémisses, je me rend bien compte aujourd’hui, avaient vraiment été mal formulées, — qui permettait de faire des résumés de texte et de procéder à de l’appariement de textes similaires en fonction de critères sémantiques — du moins, c’est que l’équipe marketing tentait de faire croire. Les publicitaires de l’entreprise, comme eux seuls en ont le tour, ont alors parlé d’intelligence artificielle et appelé ça ADN Linguistique ; ils ont même déposé une marque de commerce pour avoir l’exclusivité de l’appellation. Comme quoi il y a toujours moyen de faire de l’argent avec des mots ! Et c’est justement là que commence une recherche qui allait me conduire à la sociologie, à devenir un vrai sociologue en bonne et due forme avec diplôme de niveau doctoral à l’appui — ça permet de faire bonne figure !

Ma seconde rencontre avec le structuralisme remonte au 11 janvier 2012, dans le cadre du séminaire de doctorat en sociologie intitulé Symbole et fonction symbolique où j’ai décidé de faire le compte-rendu des livres Anthropologie structurale et Histoire de Lynx de Claude Lévi-Strauss. Cette rencontre, cette fois-ci, fut décisive. Mon passage préalable de la linguistique à la linguistique computationnelle et à l’intelligence artificielle allait me donner tout ce dont j’avais besoin pour revenir sur la notion de mythe. En ce sens, ce bref essai est une tentative de reprendre la notion de mythe de Claude Lévi-Strauss — autrement que par le structuralisme, mais tout en en conservant les idées porteuses — pour comprendre la nature des grands mythes contemporains fédérés par les technologies numériques. C’est une entrevue accordée par Claude Lévi-Strauss au journal Le Monde[2], qui m’a remis la puce à l’oreille :

« les Sciences humaines ne sont des sciences que par une flatteuse imposture. Elles se heurtent à une limite infranchissable, car les réalités qu’elles aspirent à connaître sont du même ordre de complexité que les moyens intellectuels qu’elles mettent en œuvre. De ce fait, elles sont et seront toujours incapables de maîtriser leur objet. Jusqu’au XIXe siècle au moins, la chance des Sciences dures a été que leurs objets furent considérés comme moins complexes que les moyens dont l’esprit dispose pour les étudier. La physique quantique est en train de nous apprendre que cela n’est plus vrai et qu’à cet égard une convergence apparaît entre les différentes sciences (ou prétendues telles). Seulement, même si les réalités dernières du monde physique sont inconnaissables, le physicien parvient à découvrir entre elles des rapports exprimables en termes mathématiques, et dont des expériences lui permettent de démontrer l’exactitude. Pour nous autres des sciences humaines, ces expériences sont hors de portée. Aussi, quand nous nous efforçons — et c’est le sens de l’entreprise structuraliste — de substituer, à la connaissance illusoire de réalités impénétrables, la connaissance — possible, celle-ci — des relations qui les unissent, nous en sommes réduits aux tentatives maladroites et aux balbutiements. »

À l’instar de Claude Lévi-Strauss, Karl Popper disait que la sociologie, en particulier, devrait retrouver une ambition théorique et modélisatrice, à l’exemple de la science économique, et que ce ne serait qu’à ce prix qu’elle pourrait gravir les échelons de la scientificité, afin de s’établir définitivement comme science dont le caractère rationnel et scientifique ne pourrait plus être dénié. La marche à gravir est donc relativement haute, mais elle n’est tout de même pas infranchissable.

Certes, le structuralisme a fait l’objet de nombreuses dérives, mais il a aussi été porteur d’idées très fécondes, dont la notion de mythe chez Claude Lévi-Strauss. Toutefois, je n’ai jamais été en mesure de trouver dans le structuralisme une véritable méthode scientifique que j’aurais pu utiliser pour analyser certains phénomènes sociaux. Plus encore, je n’ai jamais trouvé, dans plusieurs travaux qui se réclament du structuralisme, un quelconque élément fédérateur. Même l’ethnologue britannique Ernest Gellner (1925-1995) et le sociologue français Raymond Boudon (1934-2013) n’ont jamais vraiment pu savoir, après avoir beaucoup lu sur le structuralisme, en quoi consistait au juste le structuralisme, et je partage cet avis. Malgré tout, il reste une définition somme toute intéressante de la notion de structure : « La structure, c’est donc ce qui demeure lorsque les éléments changent, c’est l’arrangement particulier des éléments d’un ensemble, et une structure sociale est un arrangement de personnes en relation les unes avec les autres[3]. » Pour Claude Lévi-Strauss, ceux qui utilisent un mythe ne sont pas conscients[4] de la structure logique du mythe ; ils le véhiculent, et ce faisant, le mythe contribue à organiser leur monde, à produire un ordre quelconque, et à structurer leur culture.

Partant de là, j’ose présenter au lecteur, à travers ce blogue, une méthode d’analyse sociologique des grands mythes contemporains fondés à la fois sur la science et les technologies, ce que je nomme des technomythes ou mythes technoscientifiques. Ma  question est la suivante : existe-t-il une structure des mythes qui permettrait non seulement d’analyser objectivement les mythes technoscientifiques, mais qui permettrait également d’appliquer une méthode reproductible à volonté à cette même analyse ?

Ma réponse à cette question, et c’est là mon hypothèse, c’est qu’il est possible d’y arriver, car les mythes technoscientifiques possèdent une structure qui leur est propre et qu’il suffirait d’interchanger le contenu pour procéder à leur analyse. À mon avis, et cet avis n’engage que moi-même à ce moment-ci, ce que je propose n’est peut-être finalement qu’une interprétation féconde parmi d’autres pour analyser les mythes, et il se pourrait bien que je fasse totalement fausse route.

Il ne faut jamais oublier que la démarche scientifique a ceci de particulier : (i) si l’hypothèse de départ est infirmée, c’est qu’elle indique d’emblée les autres pistes à explorer ; (ii) si elle est nuancée, c’est qu’elle indique ce qui doit être revu et corrigé ; (iii) si elle est confirmée, c’est qu’il faut trouver les moyens de la réfuter.

© Pierre Fraser (Ph.D.)., sociologue, 2019

__________

[1] Ce segment d’une entrevue menée par Bernard Pivot avec Claude Lévi-Strauss représente tout à fait ma position sur le structuralisme.

[2] Le Monde (4 novembre 2009), Les « sciences humaines », « flatteuse imposture ».

[3] Deliège, R. (2001), Introduction à l’anthropologie structurale : Lévi-Strauss aujourd’hui, coll. Points, Paris : Seuil, p. 41.

[4] C’est l’une des hypothèses que fait le structuralisme, à savoir que l’individu n’a pas conscience des structures.

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