Anatomie d’un mythe technoscientfique

[mythes et discours]

Pour les fins de la présente démonstration, je reprends le schéma présenté dans un article précédent et j’utiliserai le mythe de l’intelligence artificielle, car non seulement est-il, en ce moment, un mythe en plein développement, mais il nous offre aussi la possibilité d’en vérifier sa validité. Tout d’abord, la partie de droite de la structure d’un mythe technoscientifique est révélatrice.

Le mythe technoscientifique, tout comme le mythe cosmogonique, est avant tout une recherche du sens de l’existence. Il vise essentiellement à désamorcer les angoisses qui nous habitent tous face à une nature hostile, face à la maladie, la mort et l’au-delà. Considéré sous cet angle, le mythe technoscientifique dispose de sa propre épistémologie, c’est-à-dire qu’il est en mesure de mobiliser les modes de production de sa propre connaissance (recherche scientifique, développement technologique), les fondements de cette connaissance (mythèmes), et la dynamique de cette production (mécanique).

Comment le mythe technoscientifique arrive-t-il à produire sa propre connaissance ? En faisant appel à la fois à des données scientifiques avérées et à certains noyaux mythiques provenant de mythes anciens, modernes et contemporains :

Source 1 : données scientifiques

Tout d’abord, les données de la science fournissent non seulement une vision cohérente du monde, mais elles le font en s’appuyant sur des faits avérés, vérifiés et confirmés : dans un contexte X, si des mesures Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables. Deuxièmement, l’argument « La science a démontré que… » est le principal véhicule permettant au mythe technoscientifique d’étayer la crédibilité de ses propositions. C’est la portion rationnelle du mythe.

Source 2 : les noyaux mythiques

Si les données de la science fournissent une vision cohérente, avérée, vérifiée et confirmée du monde, les noyaux mythiques, quant à eux, fournissent une vision cohérente du monde fondée sur le symbolique. Le mythe technoscientifique posséderait donc cette capacité à puiser dans les grands mythes classiques certains noyaux mythiques constitutifs, justement dans le but d’attribuer un sens aux données scientifiques. Par exemple, il est plausible de supposer que le mythe de l’intelligence artificielle aurait ainsi amalgamé différents noyaux mythiques : mythe de l’Avenir radieux (les malheurs du présent seront abolis pour faire place à un nouvelle société où tout sera harmonieux) ; le mythe du Progrès[1][2] (mouvement ascendant et nécessaire de la société[3]) ; le mythe de l’Homme totalitaire (l’homme, sachant que tout lui est promis[4], que tout lui est dû, et qu’il peut tout faire pour l’obtenir, devient de plus en plus totalitaire en raison de sa présomption de domination, de sa prétention à être l’auteur de lui-même, sans besoin de quiconque).

En amalgamant différents noyaux mythiques puisés dans différents mythes cosmogoniques, le mythe technoscientifique établit donc une relation entre le symbole et la chose symbolisée tout en étant étayé par des données scientifiques avérées. Le mythe technoscientifique posséderait donc cette capacité à jouer sur deux plans : le rationnel et le symbolique. En fait, le mythe technoscientifique fournit non seulement une vision cohérente du monde fondée sur des données scientifiques auxquelles est accordée valeur de symbole, mais offre ainsi une gamme de comportements attendus de la part des individus. Il autorise également la mise en place de structures sociales aptes à supporter la mise en œuvre de la promesse faite par un mythe technoscientifique.

Et à propos de la promesse que propose un mythe scientifique, Umberto Eco, dans À reculons comme une écrevisse[5], disait que « la technologie fait tout pour qu’on perde de vue l’enchaînement des causes et des effets » et que « l’utilisateur vit la technologie de l’ordinateur comme magie. » Il allait même plus loin en soulignant que « ce qui apparaît de la science à travers les mass média, ce n’est — je regrette de le dire — que son aspect magique, quand elle transparaît et, quand elle transparaît, c’est parce qu’elle promet une technologie miraculeuse », car promettre, c’est aussi détenir le pouvoir de réaliser, de rendre réelle une chose possible. La promesse ouvre donc la voie, par la voix de celui qui promet, à quelque chose de meilleur (fonction du mythe).

Pour sa part, Claude Lévi-Strauss, parlant de la condition de l’homme avant l’arrivée des technologies, considérait que ce dernier « n’était pas plus libre qu’aujourd’hui ; mais sa seule humanité faisait de lui un esclave. Comme son autorité sur la nature restait très réduite, il se trouvait protéger — et dans une certaine mesure, affranchi par le coussin amortisseur de ses rêves. Au fur et à mesure que ceux-ci se transformaient en connaissance, la puissance de l’homme s’est accrue ; mais nous mettant — si l’on peut dire — en prise directe sur l’univers, cette puissance dont nous tirons tant d’orgueil, qu’est-elle en réalité sinon la conscience subjective d’une soudure progressive de l’humanité à l’univers physique dont les grands déterminismes agissent désormais, non plus en étrangers redoutables, mais par l’intermédiaire de la pensée elle-même, nous colonisent au profit d’un monde silencieux dont nous sommes devenus des agents ?[6] »

Dans le cas du mythe de l’intelligence artificielle, la recherche du sens de l’existence se traduit non seulement par le fait que celle-ci sera en mesure de libérer l’homme d’une multitude de tâches fastidieuses afin que celui puisse réaliser son plein potentiel, mais qu’elle se propose aussi d’améliorer l’homme tant sur le plan physique, intellectuel que moral, le tout culminant dans la promesse d’un Avenir radieux pour tous.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020

_________

[1] Contrairement à l’idée reçue, le mythe du progrès n’est pas né de la philosophie des Lumières, au XVIIIe siècle, mais bien pendant la période située entre 1680 et 1730, celle de la révolution scientifique mécaniste du XVIIe siècle.

[2] Rouvillois, F. (2011), L’invention du progrès, Paris : CNRS Éditions.

[3] Mouvement global de perfectionnement qui se caractérise non pas seulement par sa progression quasi linéaire, mais aussi par sa nécessité radicale et sa permanence.

[4] La promesse de René Descartes, où l’homme, parfaitement libre et tout-puissant, sera bientôt « maître et possesseur de la nature ».

[5] Eco, U. (2008), À reculons comme une écrevisse, Paris : Grasset.

[6] Lévi-Strauss, C. ([1955] 2009), Tristes tropiques, Paris : Plon. p. 469.

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