Encore le sucre, toujours le sucre, mais un impact réel bien mal évalué

Dans un article intitulé « Le régime », et publié le 6 janvier 2020, le journaliste Jean-François Nadeau fait le procès du complexe agroalimentaire, du sucre et de la prise de poids. Et pourtant, la réalité est beaucoup plus complexe que celle qu’il décrit, ce que j’ai longuement disserté dans ma thèse de doctorat.

En partant de l’idée que le complexe agroalimentaire, très loin en amont de l’individu, définit la structure même des pratiques alimentaires, possède la capacité de reconfigurer et d’uniformiser certaines structures culturelles du goût[1] par une production et une distribution de masse pour une consommation de masse, est-il possible de changer quoi que ce soit[2] ?

Mais qui plus est, la structure même du complexe agroalimentaire montre à quel point l’alimentation, telle qu’elle se présente aujourd’hui, a été façonnée par de puissants intérêts économiques, financiers et politiques. Elle montre aussi comment l’alimentation s’est socialement inscrite, et comment les attentes des consommateurs dépendent des produits proposés, limitant d’autant, pour ce dernier, non pas la diversité — le complexe agroalimentaire propose une gamme de produits constamment renouvelés : en 2002, plus de 11 300 nouveaux produits alimentaires avaient investi le marché américain[3] —, mais bien les alternatives alimentaires.

En fait, à moins de cuisiner des produits frais, la consommation de produits déjà transformés semble s’imposer d’elle-même : facilité, rapidité, ratio énergie/satiété élevé. Par contre, cette dynamique que semble imposer le complexe agroalimentaire est-elle bien réelle ? En fait, il est possible de dire que l’individu a toute la latitude voulue pour manger ce qu’il veut, pourvu qu’il dispose des ressources financières adéquates pour le faire. Il est aussi possible de dire que sans l’intervention des médecins, de la santé publique et des nutritionnistes, le complexe agroalimentaire n’aurait pas changé ses pratiques ni proposé des produits dits « santé ».

À l’inverse, il est également possible de dire que si le complexe agroalimentaire repère que le discours ambiant est aux aliments dits « santé », il s’adaptera en conséquence aux besoins et desiderata des consommateurs pour ne pas perdre ses parts de marché, tout en sachant fort bien que ce qu’il vend aujourd’hui comme produits « santé » risque fort d’être remplacé et déclassé dans quelques années par d’autres effets de mode qu’auront proposés les nutritionnistes et la recherche scientifique en matière d’alimentation. Le constat est presque sibyllin.

Dans cette logique de l’offre et de la demande alimentaire, deux intervenants majeurs aux logiques commerciales opposées, mais complémentaires (l’un ne peut exister sans l’autre), se positionnent tout particulièrement : d’une part, le complexe agroalimentaire et l’industrie de la restauration rapide et, d’autre part, l’industrie du contrôle de la prise de poids où les premiers fournissent la matière première au second.

Pour le complexe agroalimentaire et l’industrie de la restauration rapide, deux critères devraient guider les interventions publiques : (i) toute forme de réglementation étatique est potentiellement nuisible, tant pour le consommateur, qui verra le prix des produits augmenté, que pour le développement de produits novateurs[4] ; (ii) les choix alimentaires doivent entièrement relever de l’individu et non pas être dictés par l’État[5].

Pour l’industrie du contrôle de la prise de poids, et sans vouloir être cynique, il importe que la situation actuelle change le moins possible, autrement elle perdrait des parts de marché importantes — il n’y a là aucun complot. Et cette dynamique, entre complexe agroalimentaire et restauration rapide, versus l’industrie du contrôle de la prise de poids, fonctionne vraisemblablement très bien, car en 2013, l’industrie des régimes et produits amaigrissants avait généré un chiffre d’affaires de plus de 61 milliards de dollars[6] sur le seul territoire américain, ce qui n’est pas anodin en termes économiques.

L’industrie du contrôle de la prise de poids, au-delà des simples régimes et produits amaigrissants, englobe aussi bien l’industrie des régimes et des produits amaigrissants que l’industrie de la remise en forme, l’industrie de l’édition, l’industrie des produits naturels, l’industrie des appareils de conditionnement physique, l’industrie du sport et plein air.

En somme, l’individu est dans une double logique de l’offre et de la demande, à savoir des aliments gratifiants et satisfaisants offerts par le complexe agroalimentaire, d’une part, et des services pour perdre du poids, d’autre part. En ce sens, le complexe agroalimentaire et l’industrie du contrôle de la prise de poids peuvent être considérés comme un écosystème économique en équilibre articulé autour de l’offre et de la demande alimentaire où les deux intervenants y trouvent mutuellement leur compte au détriment de l’individu qui est engraissé et de l’État qui doit assumer les coûts de la prise de poids dans l’ensemble de la population en tentant d’altérer l’offre et la demande.

En tenant compte du fait qu’il est quasi impossible pour l’individu d’agir sur les facteurs plus en amont (facteurs internationaux, nationaux, régionaux, communauté) qui favorisent la prise de poids, et en tenant compte du fait que le complexe agroalimentaire et l’industrie du contrôle de la prise de poids se retrouvent dans une quasi situation d’équilibre économique, il semble bien que cette dynamique toute particulière implique que l’individu est bien celui par lequel l’intervention pour contrôler sa prise de poids arrive inévitablement.

Certes, l’individu peut agir sur ses occupations, ses déplacements, ses loisirs, ses activités sportives et son alimentation ; tout dépend de l’effort qu’il veut bien y consentir en fonction de son statut socio-économique et de son niveau d’adhésion à l’idée d’adopter des comportements plus sains. La communauté, les écoles, la ville ou la municipalité, pour leur part, peuvent agir sur le milieu de vie et les infrastructures en fonction des revenus publics disponibles et de la volonté politique des élus, mais dans quelle mesure peuvent-elles le faire ?

Toutefois, une chose est certaine, ce qui prévaut ici, que l’individu soit ou non financièrement favorisé, c’est l’autonomisation croissante de celui-ci sur qui repose toute la responsabilité — être maître de son destin, architecte de sa vie, et entrepreneur de lui-même.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2015
© Photo entête, Michaela Baum

__________________________
[1] Raisson, V. (2010), « Les Futurs du Monde ou les paramètres du changement », Revue internationale et stratégique, vol. 4, n° 80, p. 51-59.

[2] Fischler, C. (2001), L’homnivore, Paris : Odile Jacob, p. 333.

[3] Schlosser, E. ([2001] 2012), op. cit.

[4] Acs, Z. J., Henderson, L. J. (2007), « A policy framework for confronting obesity », Obesity, Business and Public Policy, Zoltan J., Acs & Alan Lyles, eds., Northampton, MA : Edward Elgar Publishing Limited, p. 221-252 [240].

[5] Idem.

[6] Market Data Enterprises (2014), Weight Loss Market in U.S. Up 1.7% to $61 Billion, February 1.

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