Acceptabilité sociale, outil de lutte citoyenne

Avec la notion d’acceptabilité sociale, je poursuis ici mon analyse des mythes et des discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit un solide socle ontologique à l’homme, c’est-à-dire qu’il définit clairement les conditions générales de l’être, telles que les conditions de son existence, les possibilités qui s’offrent à lui et le devenir de sa personne. Le mythe fonde le lien social, le maintient et le perpétue. À travers le mythe, les sociétés humaines construisent la vision, le sens et la forme de l’univers où elles se meuvent.


Partie 1 | Partie 2 | Partie 3 | Partie 4

L’acceptabilité sociale, depuis une vingtaine d’années, s’est imposée comme discours mobilisateur auprès des groupes environnementalistes. Avec ce premier article portant sur l’acceptabilité sociale, je cherche avant tout à mettre en place une grille d’analyse qui me permettra par la suite de porter plus loin mon analyse et de voir comment il est possible de considérer la notion d’acceptabilité sociale comme un outil de lutte citoyenne et également comme un énoncé performatif, c’est-à-dire un énoncé qui fait advenir une certaine réalité par ce qu’il énonce — l’énoncé performatif est l’un des plus puissants processus d’une structure mythique.

Pour analyser la question de l’acceptabilité sociale (portée par des groupes de citoyens), et la question de la responsabilité sociale (portée par le promoteur d’un projet), nous définirons trois objets et trois processus liés à ces mêmes objets.

Soit trois objets : Propositions (présentées par le promoteur d’un projet), Risques réels ou perçus (économique, environnemental, juridique, politique, sociétal) liés aux propositions d’un projet), Oppositions (formulées par des groupes de citoyens en réaction à des risques liés aux propositions d’un projet).

Soit trois processus : négociation portant sur les propositions d’un projet entre des groupes de citoyens et le promoteur d’un projet (N) ; atténuation des oppositions de la part des groupes de citoyens par suite de la négociation (AO) ; atténuation des risques réels ou perçus de la part du promoteur du projet par suite de la négociation (AR).

Cliquer pour agrandir

Formalisme

  • x (P → R) ∃x O
    Pour chaque Proposition à laquelle est associé un Risque il existe au moins une Opposition.
  • x ((P → R) → O)), ∃x Négociation
    Pour chaque (Proposition à laquelle est associé un Risque et qui implique au moins une Opposition) il existe au moins une négociation.
  • x ((P → R) → O) → Négociation, ∃x Atténuation(opposition, risque)
    Pour chaque ((Proposition à laquelle est associé un Risque et qui implique au moins une Opposition) il existe au moins une (Négociation qui implique au moins l’atténuation d’une opposition et d’un risque).
  • x ((P → R) → O) → Négociation((Atténuation(opposition, risque)), ∃x Compromis
    Pour chaque ((Proposition à laquelle est associé un Risque et qui implique au moins une Opposition) qui implique (Négociation qui implique au moins l’atténuation d’une opposition et d’un risque), il existe au moins un compromis.
  • Compromis = ((P → R) → O)) → Négociation(Atténuation(opposition, risque))

Dans un contexte où le discours environnementaliste est de moins en moins tolérant aux propositions de projets susceptibles d’induire certains risques pour l’environnement et les populations, tout promoteur de projets, quel qu’il soit, est désormais soumis à une opposition « par défaut », c’est-à-dire au processus d’acceptabilité sociale.

« Par défaut », dans le sens où la certitude est très élevée qu’il y aura opposition de la part de certains groupes de citoyens, que le projet ait été présenté ou non dans son intégralité ; il suffit qu’un projet soit annoncé sur une quelconque tribune médiatique, pour que celui-ci fasse rapidement l’objet d’une dénonciation et/ou de fortes oppositions. De là, le défi du promoteur du projet est de parvenir à transformer les oppositions des groupes de pression en objections, tout en faisant la démonstration de son ouverture à la discussion et à la négociation.

Encore là, « discussion » et « négociation » sont deux termes sémantiquement différents, dans le sens où la négociation est impossible sans discussion préalable. Auquel cas, le promoteur du projet doit annoncer d’entrée de jeu son intention de discuter et de se réserver, après discussion, la possibilité ou non de négocier. Comme nous le verrons dans les prochains articles, les oppositions sont non seulement de différentes natures, mais elles indiquent aussi quels sont les points sur lesquels le promoteur devra articuler ses propositions afin de faire avancer la discussion et transformer éventuellement les oppositions en objections. Autrement dit, tant que les oppositions, ou du moins une partie de celles-ci, ne seront pas transformées en objections, la négociation devient dès lors quasi inaccessible.

Autrement, si certaines oppositions parviennent éventuellement à être transformées en objections, il y a dès lors tout un processus de négociation qui est autorisé à se mettre en place. En fait, si le promoteur d’un projet démontre qu’il est en partie en mesure de réduire certains risques pressentis — perçus ou avérés — par les groupes de pression, et que ces mêmes groupes de pression acceptent d’ajuster leurs objections à un certain niveau de risque qu’ils considèrent acceptable, alors le compromis recherché pour lancer le projet devient potentiellement envisageable.

Ce qu’il y a d’intéressant dans cette idée, c’est que souvent, les oppositions sont fondées sur de solides arguments, même si elles sont parfois énoncées de façon un peu brouillonne ou bien argumentées, tout comme les propositions sont souvent fondés sur de solides arguments parfois un peu brouillons ou bien ficelés. Autrement dit, il arrive parfois que les opposants et les promoteurs aient raison en même temps. Auquel cas, il faut casser le modèle de négociation et envisager tant les oppositions que les propositions sur une nouvelle base, ou bien, changer l’approche pour concilier oppositions et propositions.

En fait, quand une telle situation se produit où toutes les parties ont raison, c’est que la complexité du problème à envisager est telle, que la seule façon de le casser est de faire appel à un dogme ; pour les groupes de pression, c’est la doxa environnementaliste qui sera invoquée — principe de précaution —, alors que dans le cas des promoteurs du projet, ce sera la doxa du développement économique qui le sera. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’une des deux doxas qui aura préséance sur l’autre pour arriver à un compromis.

Autre point à retenir, et il n’est pas anodin, voire même d’une importance capitale, c’est que les oppositions relèvent plus souvent de l’anxiété perçue induite par le projet proposé que les risques réels liés au projet en question, bien que certains projets présentent toutefois de réels risques. Auquel cas, les propositions du promoteur du projet auront tout intérêt, dans leur strict aspect rhétorique, à faire baisser en amont cette anxiété, en diminuant au départ le niveau de risques appréhendés en explicitant de façon claire et précise comment il entend y parvenir. Autrement, c’est forcément le non-passage de l’opposition à l’objection.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête, Cécile Labonne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.