Acceptabilité sociale, de la confrontation à la collaboration

Avec la notion d’acceptabilité sociale, je poursuis ici mon analyse des mythes et des discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit un solide socle ontologique à l’homme, c’est-à-dire qu’il définit clairement les conditions générales de l’être, telles que les conditions de son existence, les possibilités qui s’offrent à lui et le devenir de sa personne. Le mythe fonde le lien social, le maintient et le perpétue. À travers le mythe, les sociétés humaines construisent la vision, le sens et la forme de l’univers où elles se meuvent.


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La notion d’acceptabilité sociale, c’est avant tout une question d’acceptabilité des différents risques inhérents à un projet de développement. Un projet pourra donc être réalisé, en fonction du degré de la probabilité que survienne des risques et de leurs conséquences. Toutefois, l’expression « acceptabilité sociale » a ceci de particulier qu’elle occulte le processus d’évaluation des risques. Elle devient ce que l’on nomme un énoncé performatif.

Alors que l’énoncé constatif décrit une relation de cause à effet —: dans un contexte X, si des mesures Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables —, l’énoncé performatif réalise lui-même ce qu’il énonce. Le fait d’utiliser un énoncé performatif fait alors advenir une réalité et peut même éventuellement fournir une interprétation totale de la réalité — il agit comme un treuil ontologique. Par exemple, l’expression urgence climatique est un énoncé performatif, car il fait advenir les actions à mettre en œuvre pour contrer le réchauffement climatique.

Dans le même ordre d’idées, l’énoncé performatif « acceptabilité sociale » fait advenir trois réalités :

  • l’obligation pour tout projet de développement de subir l’épreuve de la contestation citoyenne — elle n’est pas facultative, elle est obligatoire ;
  • l’obligation pour le promoteur d’un projet de mettre en œuvre des mesures d’atténuation des risques potentiels ;
  • l’obligation pour le promoteur d’un projet de s’aligner sur les valeurs du credo environnementaliste, à savoir la prise en compte de l’impact environnemental, social et sociétal des activités de l’entreprise, et ce, tout en modifiant la conception traditionnelle de la structure de gouvernance d’entreprise, c’est-à-dire passer d’une relation bilatérale entre actionnaires et dirigeants (approche actionnaires) à une relation multilatérale impliquant toutes les parties prenantes, y compris les actionnaires, les dirigeants, les employés, les clients, les fournisseurs, les administrations publiques, les investisseurs et la communauté locale (approche parties prenantes).

L’énoncé performatif qu’est l’expression « acceptabilité sociale » ne se réfèrent pas à un risque fondé sur des raisons pratiques ou des jugements empiriques, mais bien sur des notions socioculturelles qui mettent l’accent sur certains aspects du danger et en ignorent d’autres. Ainsi, sous une forme ou une autre, les normes d’acceptabilité des risques, les principes codificateurs selon lesquels les dangers sont reconnus, et dans le cadre de la répartition des responsabilités, les modèles culturels de ce qui constitue des risques appropriés et inappropriés sont socialement établis.

Le caractère multidimensionnel du risque est donc souligné, en ce sens qu’il prend en compte une série d’aspects qualitatifs dont les gens tiennent compte lorsqu’ils jugent ou évaluent un risque technologique (comme le degré de volonté d’exposer un événement donné, le caractère immédiat ou différé de ses effets, la crédibilité des institutions qui le gèrent, entre autres aspects). L’« acceptabilité sociale » en tant qu’énoncé performatif fera donc en sorte que :

  • les groupes de pression ne fonderont pas forcément leurs jugements sur le risque en fonction de ce qui est exprimé par les « experts » — ils s’en méfieront plutôt ;
  • la définition des effets indésirables, la génération et l’estimation des possibilités, ainsi que les constructions de la réalité, dépendent de l’appartenance culturelle du groupe social concerné[1] ;
  • les modèles culturels présents dans chaque communauté impliqué dans une projet de développement obligent les individus et les institutions à adopter certaines valeurs et à en rejeter d’autres, tout en identifiant et sélectionnant certains risques plutôt que d’autres ;
  • les conséquences réelles des risques sont toujours médiatisées par des interprétations sociales liées aux valeurs et intérêts du groupe qui conteste un projet de développement[2].

La notion d’acceptabilité sociale, en tant qu’énoncé performatif, recouvre ainsi différentes réalités :

  • l’acceptabilité sociale se cale dans une logique où, si la distinction entre réalité et possibilité quant aux risques d’un projet de développement est acceptée et partagée par toutes les parties prenantes, le risque indique dans un tel cas de figure la possibilité qu’un état indésirable de la réalité puisse se produire à la suite de la mise en œuvre dudit projet ;
  • l’acceptabilité sociale est avant tout un concept à la fois descriptif et normatif, car il permet d’établir un modèle dans lequel les parties prenantes peuvent établir des liens de causalité entre les actions et leurs effets — elle suppose également que les effets indésirables peuvent être éliminés ou atténués si les événements causaux sont évités ou modifiés ;
  • l’acceptabilité sociale oblige aux parties prenantes à un projet de développement à discuter de ce qui constitue un risque et de ses conséquences, conduisant ainsi à identifier les facteurs de risque, les dangers, les agents générateurs de risques, la population exposée, les institutions chargées de garantir la sécurité et, en outre, à établir des paramètres qui disent ce qui doit être fait (ou, comme c’est plus souvent le cas, ce qui ne doit pas être fait) en termes d’acceptabilité sociale —supposer la possibilité d’un risque dans une population implique la nécessité de le réduire ou de l’éliminer ;
  • l’acceptabilité sociale permet de ne pas réduire à une seule ampleur les impacts d’un projet de développement, mais de le considérer dans chacune de ces dimensions dont les différentes conséquences sont souvent difficiles à mesurer et évaluer ;
  • l’acceptabilité sociale postule que tout projet de développement est forcément imprégné d’une incertitude intrinsèque face aux risques potentiels que celui-ci représente, d’où l’idée que plus cette incertitude est grande, plus le risque est grand — et même si l’ensemble des risques perçus ont été atténués après négociations entre les parties prenantes à un projet de développement, il n’en reste pas moins qu’une certaine incertitude demeure toujours présente.

Si on se fonde sur les remarques précédentes, l’acceptabilité sociale, en tant qu’énoncé performatif agit comme treuil ontologique en faisant émerger une toute nouvelle réalité, celle d’outil de lutte citoyenne. Disposant de peu de ressources financières face aux promoteurs, l’acceptabilité sociale devient ainsi un moyen de rééquilibrer dans une certaine mesure les forces en présence.

En obligeant les promoteurs à porter le fardeau de la preuve à travers la notion de responsabilité sociale, elle oblige ces derniers à la discussion, à la négociation et à la modification de certains aspects du projet afin de minimiser les risques pour les populations concernées et l’environnement, tout en ayant la possibilité d’y trouver certains bénéfices.

Au final, la notion d’acceptabilité sociale est un énoncé performatif qui participe au mythe environnementaliste, c’est-à-dire qu’il permet le passage d’un énoncé constatif à celui d’énoncé performatif en faisant appel à trois mécanismes bien précis : la prédiction, l’adhésion et l’aveuglement sélectif.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 20202

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[1] Douglas et Wildavsky (1982), partant de la théorie culturelle, supposent que les croyances et les valeurs partagées par certains groupes (sociaux et culturels) influencent le choix de ce qui est considéré ou non comme un risque, de telle sorte que les membres de ces groupes sont particulièrement préoccupés par les événements ou aspects qui peuvent affecter ou mettre en danger leurs systèmes ou valeurs, leur façon de comprendre et de vivre leurs relations sociales. De ce point de vue, chaque groupe social choisit (par inadvertance) les risques qu’il « veut » craindre pour donner une cohérence à son mode de vie et à ses propres valeurs et ignore le reste des risques possibles (qui peuvent être pertinents pour d’autres groupes sociaux).

[2] Comme l’affirme William Torry : « Ce que les individus font ou disent faire pour protéger la sécurité de leur monde dépend d’un grand nombre de facteurs, y compris leur position sociale, leur niveau culturel, leur accès à des sources de crédit comme les réseaux de parenté, leurs compétences techniques, la taille et la diversité des biens, les possibilités d’emploi, les exigences du travail domestique, l’adhésion aux organisations bénévoles, la capacité productive du capital et leur engagement envers les valeurs culturelles et les pratiques religieuses. » (Torry, 1979, cité par Douglas, 1996 : 51)

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