Acceptabilité sociale, la notion de risque

Avec la notion d’acceptabilité sociale, je poursuis ici mon analyse des mythes et des discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit un solide socle ontologique à l’homme, c’est-à-dire qu’il définit clairement les conditions générales de l’être, telles que les conditions de son existence, les possibilités qui s’offrent à lui et le devenir de sa personne. Le mythe fonde le lien social, le maintient et le perpétue. À travers le mythe, les sociétés humaines construisent la vision, le sens et la forme de l’univers où elles se meuvent.


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Si, avant la Révolution industrielle, la notion de « danger » avait préséance, aujourd’hui, c’est celle de « risque » qui a pris le dessus. Comme tous les autres mots qui sont récemment entrés dans le vocabulaire, chacun de ceux-ci répond à la nécessité de conceptualiser une situation spécifique, qui ne peut être exprimée avec la précision requise par les mots disponibles à une époque donnée, d’où la complexité du problème sous-jacent à l’émergence et à l’évolution de la notion de « risque ». En fait, la notion elle-même a évolué à partir de différents courants de pensée, qui se reflètent actuellement dans l’abondante littérature sur le risque, des sciences et des spécialités scientifiques les plus diverses, acquérant ainsi de multiples significations et donc différentes interprétations. Dans un tel contexte, il faut plutôt tenir du fait qu’il y a absence de consensus à propos de la notion de « risque », ce qui en rend encore plus complexe son analyse, surtout lorsque des groupes de citoyens organisés et des promoteurs de projets s’en emparent. Toutefois, afin de clarifier le débat, nous ne nous en tiendrons qu’à deux auteurs, Ulrich Beck et Niklas Luhmann, qui nous semblent les chercheurs ayant le mieux cerner la notion de risque.

Pour le sociologue allemand Ulrich Beck (1944-2015), il y aurait eu passage d’une société industrielle à une société du risque[1]. De là, la société du risque ne se calerait pas seulement dans une logique de menaces qui pèsent sur l’humanité, « mais par le fait que les risques trouvent leur origine dans des processus décisionnels. » Et cette précision est importante, car renvoyer aux processus décisionnels le fardeau du risque autorise la mise en place de groupes de citoyens qui s’opposent à des projets industriels. Toujours selon Beck, « nous [serions] les témoins oculaires — sujets et objets — d’une rupture survenue à l’intérieur d’une modernité qui s’émancipe des contours de la société industrielle classique pour adopter une forme nouvelle — que nous appellerons ici la “société industrielle du risque”[2] ». En somme, pour Beck, les dommages ou « catastrophes » dont nous sommes témoins et/ou victimes sont désormais moins le fait de catastrophes naturelles que de la modernisation de l’ensemble de la société. À ce titre, Jacques Ellul avait fort bien vu que le système technicien est porteur de risques, ne serait-ce que par la complexité toujours croissante de l’empilement et de l’autoaccroissement technologique[3].

Pour Niklas Luhman, « la complexité et la différenciation fonctionnelle de la société moderne ont rendu l’avenir plus incertain. Dans une perspective constructiviste, il distingue le risque du danger. Dans le premier cas, les dommages éventuels sont attribués à ses propres décisions ; dans le second, ils sont attribués à des événements ou à des décisions externes. La société moderne est une société du risque car on y reconnaît de plus en plus que l’avenir dépend de décisions dont les conséquences sont incertaines. Le risque n’est donc pas limité aux techniques industrielles mais concerne tous les systèmes sociaux. La sensibilité au risque s’exprime par une anxiété diffuse et a fait naître de nouvelles formes de protestation.[4] » À l’inverse de Beck, Luhmann considère plutôt que la notion de risque relève plus d’un nouveau type de discours qui permet à nos sociétés contemporaines de se décrire et de se représenter elles-mêmes — cette nouvelle perception du risque serait directement liée au fait que nous considérons de plus en plus que l’avenir de nos sociétés dépend des décisions que nous prenons par rapport aux risques inhérents à certains projets ou à certaines technologies. Autrement dit, la complexification croissante de l’ensemble de toutes les techniques qui constituent notre écosystème technologique et qui soutient l’ensemble de l’activité économique et humaine dépend désormais de décisions dont les conséquences sont incertaines.

Parallèlement à la conceptualisation du risque, la notion de risque a acquis une nouvelle dimension sous l’influence des mouvements écologiques, à travers le Principe de précaution, avec la Déclaration de Rio de Janeiro, approuvée par la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement (juin 1992), et qui fait référence dans son Principe 15 : « Pour protéger l’environnement, les États doivent appliquer largement l’approche préventive selon leurs moyens. Lorsqu’il existe un risque de dommages graves et irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne devrait pas servir de prétexte pour retarder l’adoption de mesures rentables visant à prévenir la dégradation de l’environnement.[5] » Et c’est là où la notion de catastrophe prend une tout autre dimension, du moment qu’elle est liée à un risque potentiel, car elle repose sur un événement ou une série d’événements qui perturbent le fonctionnement normal de la société ou des écosystèmes, causant des dommages non seulement aux personnes, mais aussi à l’environnement bâti et naturel, à une échelle qui dépasse la capacité des personnes touchées d’y faire face sans aide extérieure. Autrement dit, le principe de précaution s’applique lorsque l’information et la connaissance scientifique sur les risques et les conséquences pour l’environnement (écologique ou humain) sont insuffisantes. Il s’agit de prendre des mesures de prévention sans attendre que les effets ou le danger éventuels soient connus.

Les concepts d’impact environnemental et de développement durable seront donc repris et prendront de l’importance dans l’étude des risques considérés comme des catastrophes naturelles. Dès lors, la signification de la notion de risque réfère plutôt à la probabilité de dépasser une valeur spécifique de conséquences économiques, sociales ou environnementales dans un lieu particulier et pendant une période déterminée d’exposition au risque. En fait, puisqu’une catastrophe ne dépend pas seulement de la quantité de population humaine qui peut être touchée, mais aussi de son ampleur en termes écologiques, économiques et sociaux, le terme risque inclut plus que l’homme comme élément fondamental de la survenue d’une catastrophe, puisqu’il n’en est pas toujours ainsi, car une catastrophe peut survenir sans pertes économiques ni vies humaines, mais néanmoins avoir un impact important sur les milieux de vie.

Par conséquent, et comme nous l’avons souligné au début de cet article, la perception sociale du risque change en fonction des conditions géographiques, historiques, économiques et culturelles — on ne réagit pas de la même façon à un projet de développement si celui-ci est en mesure de générer une plus-value économique pour la communauté que si on n’a aucun intérêt dans ledit projet. Le concept de risque est donc conçu et nuancé du point de vue de ceux qui le perçoivent et le reçoivent, et ce, en fonction du contexte social et sociétal dans lequel il surgit. Ainsi, parce que les tentatives de parvenir à un consensus pour unifier les concepts liés au risque n’ont jamais pu être réalisées, le risque est devenu une sorte de dogme immuable que reprennent les groupes de pressions citoyens, avec pour conséquence que selon l’approche où le risque est conceptualisé ou l’usage que la population en fait, il est immédiatement exposé à l’objection.

Autrement dit, le risque est devenu la trame fédératrice de tout projet. Il est aujourd’hui impensable de recevoir un quelconque projet de développement sans le lier à un quelconque risque, d’où l’opposition systématique à chacune des propositions d’un projet de développement, d’où l’émergence de la notion d’acceptabilité sociale. Par exemple, l’image négative que certains groupes d’intérêt ou citoyens perçoivent des entreprises multinationales dans leur ensemble est particulièrement renforcée lorsque l’une d’entre elles applique des pratiques environnementales discutables ou agit de manière socialement irresponsable. Ainsi, les accidents causés par certaines multinationales — l’Exxon Valdez et de son déversement pétrolier sur les côtes de l’Alaska en 1989, la fuite de 40 tonnes d’isocyanate de méthyle dans l’atmosphère de la ville de Bhopal en Inde en 1984 —, et la mauvaise gestion qui en a résulté, sont là non seulement pour rappeler à notre souvenir que le risque zéro n’existe pas, mais surtout que ce souvenir sera toujours lié à leur image corporative. L’impact et la notoriété du comportement socialement irresponsable d’autres entreprises telles que Nestlé avec le boycott, en 1977, des substituts du lait du lait maternel dans les pays les africains (Basenko, Iurkina, Sennova, 2018), Nike et le recours au travail des enfants dans les années 1980 et 1990 au Cambodge et au Pakistan, la mise en marché du Vioxx par la pharmaceutique Merck, un médicament destiné à soulager l’arthrite qui a provoqué le décès de 27 000 à 60 000 patients entre 2000 et 2004 (Lyon, 2007), ont suscité la méfiance et causé des pertes importantes, non seulement pour les entreprises directement concernées, mais pour l’ensemble de l’industrie de chacun de ces secteurs respectifs.

Au cours des dernières années, pour contrecarrer ce type de réaction, les entreprises ont reconsidéré la nature même des relations qu’elles entretiennent avec les principaux groupes sociaux dans les environnements dans lesquels elles mènent ou décident de mener leurs activités. Outre les intérêts des actionnaires, plusieurs entreprises ont commencé à tenir compte des attentes des autres parties prenantes, telles que les salariés, les clients, les fournisseurs, les administrations publiques, les investisseurs, les membres de la communauté locale et certaines ONG influentes. Ainsi, pour répondre aux attentes de groupes soucieux de l’environnement, de nombreuses entreprises ont mis en place des programmes d’efficacité énergétique pour réduire leurs émissions de CO2 ou ont mis en place une logistique permettant de recycler leurs produits en fin de cycle de vie. En réponse à la demande croissante de produits éthiques et écologiques sur certains marchés, tels que l’alimentation ou le textile, les entreprises ont intégré des attributs environnementaux et sociaux à leurs produits et procédés. Pour renforcer leur légitimité aux yeux des communautés locales, les entreprises promeuvent désormais une grande variété d’actions sociales, culturelles, éducatives, sanitaires, etc. Toutes ces initiatives et bien d’autres encore constituent ce que l’on appelle aujourd’hui la responsabilité sociale des entreprises (RSE).

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête, Dominik Vaniy

______________________
[1] Beck, U. (2006), « Risque et société » in S. Mesure, P. Savidan (dir.), Le dictionnaire des sciences humaines, Paris : PUF, p. 1022.

[2] Beck, U. (2001), La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris : Aubier, p. 20.

[3] Fraser, P. (2020), L’Écologisme, ou le succès d’une idéologie politique, Montréal : Éditions Liber, p. 51.

[4] Luhmann, N. (2013), « Risque et danger » in P. Eon, L’adaptation au changement climatique, Québec : PUL, pp. 100-101.

[5] ONU (1992 [3-14 juin]), Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement des forêts. Principes de gestion des forêts. Sommet Planète Terre. Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, Rio de Janeiro, Brésil, URL : https://www.un.org/french/events/rio92/rio-fp.htm.

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