Ville intelligente, un mythe fédérateur et mobilisateur

Avec le concept de ville intelligente, je poursuis ici mon analyse des mythes et des discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit une vision du monde, fonde le lien social, normalise les comportements et les attitudes, au sens où l’entend Claude Lévi-Strauss.


Avec des taux d’urbanisation de plus en plus élevés et des mégapoles de plus de 10 millions d’habitants, il semblerait qu’il devienne de plus en plus difficile de créer un environnement urbain durable et efficace couplé à une qualité de vie élevée pour les citoyens. Afin de pallier cette lacune, les dernières techniques d’intelligence artificielle (IA) prétendent accroître les capacités des technologies de l’information et de communication (TIC), et implicitement, accroître ainsi l’efficacité des villes ; ce serait le passage de la ville à la ville intelligente.

Que sont au juste les villes intelligentes ? Essentiellement, ce sont des zones urbaines avancées sur le plan technologique, où les gens et les organisations sont hyperconnectés. En fait, dans un tel type d’environnement, toutes les composantes de la ville fonctionneraient à la manière d’un gigantesque système intégré fournissant un accès en temps réel à des services et des produits à l’ensemble des citoyens dans un environnement économique et social caractérisé par le développement durable — on retrouve là la percolation des thèses de l’écologisme politique. Ce système implique donc forcément l’utilisation des technologies de l’information et de la communication pour stimuler la croissance économique et améliorer la qualité de vie urbaine, tout comme l’intégration de toutes les technologies disponibles afin d’améliorer la gestion urbaine[1].

L’expression « ville intelligente » n’est pas unique pour ce nouveau type de ville « qui lie souvent les transformations technologiques informationnelles aux changements économiques, politiques et socioculturels[2] ». Certains auteurs utilisent parfois des expressions comme ville numérique, ville intelligente, ville omniprésente, ville de la connaissance, ville verte, ville durable, etc. Du point de vue technologique, les villes intelligentes sont des villes où les TIC sont omniprésentes, s’infiltrent dans des produits et des services à action intelligente — intelligence artificielle et processus de décision autonomes[3]. Les villes sont donc passées de l’industrie, de l’éducation, de la participation et de l’infrastructure technique[4] à l’industrie intelligente, aux personnes intelligentes, à la gouvernance intelligente, à la mobilité intelligente, aux modes de vie intelligents et à un environnement intelligent[5]. Tout semble devenir intelligent. La chose a de quoi interpellé, car toutes ces composantes, en théorie, doivent être en mesure de soutenir le développement durable de la ville ; ce n’est ni banal ni trivial.

Le premier présupposé qui soutient la thèse de la ville intelligente a été formulé par l’ONU. Tout d’abord, l’ONU signale que 2 % de la surface de la planète abrite 50 % de la population mondiale dans des villes qui consomment 75 % de l’énergie produite, et qui sont, à leur tour, responsables de 80 % des émissions de CO2 à l’échelle mondiale. À partir de ces données factuelles, l’ONU estime qu’en 2050, environ 70 % de la population mondiale vivra en zone urbaine[6]. Si on admet que les analyses prospectivistes de l’ONU sont valables, il y a urgence à agir. Évidemment, tout concept qui engage à la fois les institutions et les individus dans des changements sociaux d’envergure exige la caution d’un organisme qui a toutes les apparences de la crédibilité — c’est en apparence le rôle de l’ONU. Dans le présent cas de figure, la prétention de l’ONU pour 2025 est un postulat, c’est-à-dire une proposition qui ne peut être démontrée, sauf par des simulations informatiques et statistiques, mais qui est nécessaire pour établir le fait que la ville, telle qu’on la connaît aujourd’hui, ne peut affronter les défis qui l’attendent comme elle le faisait auparavant, et qu’elle doit s’en remettre à la notion de ville intelligente et son cortège d’applications informatiques.

Le second présupposé suggère que cette pression démographique, conjuguée au réchauffement climatique et à la réduction significative de certaines catégories de ressources naturelles non renouvelables — thèse malthusienne —, oblige à la recherche de solutions alternatives. Ce second présupposé relève directement de l’écologisme politique, c’est-à-dire des prises de position fondées sur « un courant de pensée tendant au respect des équilibres naturels et à la protection de l’environnement contre les nuisances de la société industrielle[7]. » L’écologisme est donc stricto sensu une idéologie, c’est-à-dire « un discours portant sur les faits et les valeurs et cherchant à obtenir le soutien des populations pour entériner tel ou tel choix collectif[8] » — le concept de ville intelligente entre dans cette catégorie. Spécifiquement, « la thématique écologiste se construit d’abord, dans son origine comme dans sa tonalité et son apparence, comme une critique fondamentale de la société industrielle et de ses aspects productivistes, technocratiques et de consommation[9]. » Elle est donc une critique en bonne et due forme des modes de production issus de la Révolution industrielle, remettant en cause les fondements du capitalisme, de ses objets et de ses méthodes.

Et c’est là où est tout le paradoxe de la ville intelligente, car elle suggère de solutionner tous les problèmes urbains actuels avec de plus en plus de technologies, alors que l’écologisme lui-même prône surtout l’utilisation de technologies de basse résolution et non une surenchère de technologies dernier cri — c’est le Principe de précaution qui prévaut chez les écologistes, c’est-à-dire que, « en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement[10]. » Vue sous un autre angle, tant qu’une technologie ne permet pas d’entrevoir quels pourraient être ses aspects négatifs, cette technologie ne devrait pas être utilisée. Et pourtant, le concept de ville intelligente, malgré la présence marquée du discours environnementaliste, avance à la manière d’un rouleau compresseur.

Il y a donc ici un mariage opportuniste entre le technicisme et l’écologisme qui devient caution pour un développement durable — notion environnementale centrale à l’écologisme — contre de plus en plus de technologies. Il y a aussi là, en partie, la confirmation de la thèse de Jacques Ellul voulant que la technique a cette capacité à absorber tout ce qu’elle peut absorber et à rendre sociale et sociable tout ce qu’elle touche. À ce titre, lorsque des chercheurs suggèrent que « l’eau, les égouts, les transports, l’électricité, les télécommunications, le logement, les soins de santé, l’éducation — toutes ces fonctions — devront être construits à partir de zéro »[11] pour résoudre les problèmes urbains qui nous attendent, il y a aussi là la démonstration par l’absence de preuves étayées que la technique peut même occulter une démarche raisonnée.

Le troisième présupposé suggère que la ville intelligente, pour être réellement intelligente, doit utiliser des technologies intelligentes — raisonnement quelque peu tautologique, mais pourtant conséquent en fonction de la dimension de la population des villes. Considérée sous cet angle, l’intelligence artificielle offrirait ainsi la possibilité de remplacer en bonne partie l’être humain dans la gestion quotidienne de la ville, rendant ainsi plus efficace l’ensemble de l’administration municipale.

Quand on y regarde le moindrement de près, il est impossible de surseoir à la technologie, car elle est la technique la plus efficace en toutes choses, et du moment où une technologie révèle son efficacité, elle devient incontournable — c’est ce à quoi prétend le concept même de ville intelligente. Par exemple, l’agriculture urbaine n’est pas seulement une question de jouer à l’agriculteur urbain.

Dans cette mouvance d’autosuffisance alimentaire qui fait de plus en plus tache d’huile chez les écologistes — apprendre à devenir résilient sur le plan alimentaire en cas de panne technologique majeure —, il est impératif de maîtriser plusieurs technologies agricoles de basse résolution pour suffire à ses propres besoins et à ceux d’une petite famille, mais du moment où il s’agit de nourrir toute une communauté, les technologies de basse résolution doivent être utilisées en conjonction avec des technologies de pointe, sinon s’effacer.

On n’en sort pas, la technologie s’impose constamment. Dans les pays nordiques, maintenir une résilience alimentaire impose l’utilisation constante de technologies avancées. Qu’il s’agisse de panneaux solaires, d’éoliennes ou d’hydroliennes, de serres hydroponiques, ou d’édifices en hauteur transformés en tours agricoles, seules les technologies de pointe peuvent soutenir une telle démarche.

Il en va de même avec la gestion des déchets, surtout dans un cadre où les villes deviennent les lieux où se concentrent de plus en plus les populations. La gestion des déchets exige de plus en plus des solutions technologiques de pointe si les écologistes veulent se diriger vers le zéro-déchet. Certes, on peut inciter le citoyen à moins consommer, à recycler, à composter, à réutiliser, et à réparer, mais il n’en reste pas moins que ce dernier produira toujours des déchets.

Même si le citoyen arrive en effet à moins produire de déchet physique, il n’en reste pas moins qu’il ne peut échapper au fait de produire des déchets organiques issus de sa propre digestion et des restes de son alimentation. Et quand les déchets organiques d’une seule personne sont multipliés par ceux d’un million de personnes, le problème est d’un tout autre ordre.

En fait, l’écologisme sera toujours confronté à un problème d’échelle. Certes, chacun, à son niveau, peut contrôler certains intrants et extrants en matière de gestion des déchets, mais il est impossible d’appliquer les mêmes solutions à des groupes plus élargis. Le concept même de ville intelligente a donc de beaux jours devant lui, car dès qu’on modifie l’échelle de population, il devient de plus en plus impossible d’utiliser des technologies de basse résolution.

Mieux encore, pour certains chercheurs, les villes intelligentes partent d’un capital humain intelligent[12][13], seul capable de créer et de mettre au point des technologies équipées d’algorithmes d’intelligence artificielle, qui permettront de résoudre, par le fait de leur simple créativité et de leur interaction avec l’intelligence artificielle, plusieurs problèmes liés aux agglomérations urbaines, à la pollution, à l’épuisement de certaines ressources naturelles, etc. — la pensée magique en action. C’est avec ce genre d’arguments qu’il devient possible de vendre aux villes des solutions dont elles ne peuvent apparemment pas se passer.

Équipées de ces trois présupposés — pression démographique, pression environnementale, pression technologique —, les villes devraient impérativement se tourner de plus en plus vers des technologies hautement spécialisées pour traiter l’ensemble des questions liées à la ville, à son environnement, à sa morphologie et à bien d’autres problèmes connus et à venir. Ce faisant, le concept de ville intelligente avalise fortement cette perspective en encourageant l’intégration de capteurs et la saisie de données massives par l’intermédiaire de l’Internet des objets (IdO).

Cet afflux de données apporterait donc de nouvelles possibilités dans la conception et la gestion des villes — le Graal de la gestion municipale. Alors que le traitement des données massives (Big Data) par l’intelligence artificielle prétend contribuer grandement à l’amélioration de la cohésion sociale et à l’intégrité du tissu urbain en fournissant de plus en plus de données, les dimensions de durabilité et de qualité de vie ne doivent cependant pas être négligées au profit des dimensions technologiques — c’est là où réside l’aspect vertueux du concept de ville intelligente, dans cette capacité à fédérer sous sa férule des concepts issus de domaines différents et socialement acceptés ; en ce sens, l’écologie politique devient, malgré elle, l’alliée inattendue des vendeurs de technologies.

En somme, il suffit de laisser faire ce que le capitalisme fait de mieux, à savoir démocratiser les produits et les services à travers une production de masse accessible à la plus large part possible de la population, tout comme il suffit de laisser les écologistes faire ce qu’ils font de mieux, à savoir contester, car du moment où ils contestent pour obtenir des changements dans tel ou tel domaine, ils montrent aux entrepreneurs ce dans quoi ils peuvent et doivent investir. Et comme un entrepreneur a horreur du vide entrepreneurial, il y aura toujours un entrepreneur pour flairer la bonne affaire.

La voie technologique est incontournable. Tout individu qui cherche ou tente de se soustraire à la technique se marginalise lui-même. Refuser la connectivité que proposent les technologies numériques pour régler les problèmes liés à la gestion des villes, c’est aussi, d’une certaine façon, refuser l’amélioration du tissu urbain.

Étant donné que nous avons collectivement décidé d’accepter la nécessité technologique, nous nous sommes irrémédiablement soumis à ce doux esclavage. La question n’est même plus de savoir s’il est ou non possible de ne pas se soumettre à cet esclavage technologique, mais bien de savoir comment la nécessité technologique agit, pour comprendre ce qui nous attend en matière de ville intelligente. À ce propos, Ellul disait de la technique qu’elle est « destructrice et créatrice en même temps, sans qu’on le veuille ni ne puisse la maîtriser[14]. »

Constats

Si le mythe de la ville intelligente s’est constitué, c’est qu’il y a le mythe existant de la ville inefficace à remplacer. Il a pour vocation à modifier en profondeur le mythe existant, à installer un nouveau système normatif de valeurs sociales, à mobiliser à la fois les individus et les institutions, à transférer vers certaines classes d’individus les impacts de ces transformations alors que d’autres en bénéficieront sur le court-terme. Cette dynamique de remplacement a la caractéristique particulière de ne montrer que les aspects positifs du nouveau mythe tout en occultant les impacts du mythe de remplacement — populations affectées, impacts économiques, politiques, juridiques, technologiques et sociaux, car ils occulteraient la finalité du mythe de la ville intelligente qui se met en place — cela se nomme une transformation performative et spécifiquement une occultation.

Trois idées centrales structurent la mythe de la ville intelligente : pression démographique, pression environnementale, pression technologique. Ces trois idées constituent les trois mythèmes qui permettront le développement du discours de la ville intelligente. Chacun de ces mythèmes se structurera par la suite à partir d’oppositions. Pression démographique = petites-communatés/larges-communautés. Pression environnementale = qualité-de-l-environnement/dégradation-de-l-environnement. Pression technologique = solutions-technologiques-de-basse-résolution/solutions-technologiques-de-haute-résolution. Chacun de ses mythèmes permettra par la suite l’élaboration d’un ensemble d’énoncés constatatifs qui subiront par la suite une transformation performative afin de simplifier autant que faire se peut la complexité de la réalité.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020

____________
[1] Kitchin, R. (2015). “Making sense of smart cities: addressing present shortcomings”, Cambridge Journal of Regions, Economy and Society, vol. 8, pp. 131–136.

[2] Hollands, R. G. (2008), “Will the real smart city please stand up? City: Analysis of Urban Trend”, Culture, Theory, Policy, Action, vol. 12, n° 3, pp. 303–320.

[3] Shapiro, J. M. (2006), “Smart cities: quality of life, productivity, and the growth effects of human capital”, The review of economics and statistics, vol. 88, n° 2, pp. 324-335.

[4] Giffinger, R., Fertner, C., Kramar, H., Kalasek, R., Pichler-Milanovic, N. & Meijers, E. (2007), Smart cities. Ranking of European medium-sized cities, Final Report, Centre of Regional Science, Vienna UT.

[5] Giffinger, R. & Gudrun, H. (2010). “Smart cities ranking: an effective instrument for the positioning of the cities?” ACE: Architecture, City and Environment, vol. 4, n° 12, pp. 7-26.

[6] Gupta V., Agarwal P. K. & Gurjar J. (2015), “Some Basic Issues for Development of Efficient Public Transport System in Smart Cities”, National Conference on Sustainable & Smart Cities.

[7] Matagne, P. (2003), « Aux origines de l’écologie, Innovations », Cahiers d’économie de l’innovation, n° 18, p. 31.

[8] Dumont, L. (1985), Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Seuil : Paris, p. 16.

[9]Le Prestre, P. (2005), Protection de l’environnement et relations internationales – les défis de l’écopolitique mondiale, Paris : Armand Colin.

[10] Déclaration de Rio (1992), Principe 15.

[11] Glasmeier, A. & Christopherson, S. (2015), “Thinking about smart cities”, Cambridge Journal of Regions, Economy and Society, vol. 8, pp. 3-12.

[12] Shapiro, J. M. (2006), op. cit.

[13] Hollands, R. G. (2008), “Will the real smart city please stand up?”, City: Analysis of Urban Trend, Culture, Theory, Policy, Action, vol. 12, n° 3, pp. 303–320.

[14] Ellul, J. ([1977] 2004), Le système technicien, Paris : Calmann-Lévy, réédition Le Cherche midi, p. 79.

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