L’individu architecte de sa vie

Avec la notion de Révolution industrielle, je poursuis ici mon analyse des mythes et des grands discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit une vision du monde, fonde le lien social, normalise les comportements et les attitudes.


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Tous les facteurs qui ont contribué au XIXe siècle à l’avènement de l’individu moderne autonome, architecte de sa vie et maître de son destin, verront leur efficacité augmenter de façon exponentielle au XXe siècle. La volonté de puissance exerce son emprise, l’efficacité est l’une de ses filles. La vitesse d’échange des informations s’accroît à un niveau jamais égalé jusque-là avec l’arrivée de la radio, de la télévision, du câble, des satellites et d’Internet.

Dans la première moitié du XXe siècle, les grandes maladies infectieuses sont pratiquement éliminées : l’espérance de vie connaîtra un bond important, nouvelle affirmation de la volonté de puissance. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans les pays industrialisés, ce sera la constitution et la consolidation d’une véritable classe moyenne qui marquera l’époque. Les conditions de vie et le niveau de vie connaîtront également un bond important. Pendant plus de trente ans, de 1945 jusqu’au choc pétrolier de 1973, les pays industrialisés verront leurs économies se développer à un rythme soutenu. Ce sera une période de prospérité à nul autre pareil, une marque de puissance du système capitaliste.

Avec la Révolution industrielle, l’individu s’est retrouvé confronté à une reconfiguration systématique du lien social. D’une solidarité mécanique fondée sur une dualité « permis-défendu », il est passé à une solidarité organique fondée sur une dualité « possible-impossible ». L’individu a dorénavant l’injonction à se réaliser. L’individu doit être l’agent et non le patient de son développement. Il s’agit, en quelque sorte, de donner la capacité à un individu de prendre son sort en main à partir de ce qu’il est, de formuler et de mener lui-même ses propres plans d’action, d’exercer sa propre pensée prédatrice. Il s’agit d’un surpassement et d’un dépassement de tous les instants par lequel l’homme doit se surmonter sans cesse.

La constitution américaine incarne à juste titre cet individu en surpassement et en dépassement constant. Elle l’aspire, le délivre du bonheur des valets, lui susurre à l’oreille : « Vouloir libère ». C’est le désir, la soif, l’appétit de soi-même. La construction même de la société américaine s’articule, aux XVIIe et XVIIIe siècles, autour de quatre moments qui feront de l’individu un être de puissance : (i) une alliance où chaque membre de la communauté s’engage par sa volonté propre à être autonome ; (ii) exhorter tous les chrétiens à gagner et à épargner ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire, en définitive, à devenir riches » ; (iii) l’Amérique se veut la lumière du monde tournée vers l’avenir — c’est le rêve américain de la cité sur la colline, l’American Way ; (iv) la quête du bonheur par le self-government. Le récit mythique américain est dès lors fondé.

Pour l’américain, les institutions telles que la famille, l’école, la tradition et la religion ne sont que des intermédiaires pour se réaliser, car il est souverain de lui-même, il est autonome. Cette façon de conclure l’alliance sociale entre l’individu et le collectif, c’est celui de l’idéal jeffersonien de la quête du bonheur et celui d’une société gouvernée par des individus relativement égaux. Dans ce contexte, le droit de l’américain de gagner sa vie n’est pas seulement essentiel, mais fondamental, car par son travail il peut créer de la richesse pour lui-même tout comme pour sa collectivité et participer en ce sens au bonheur public. L’argent est ici une valeur de respect. Elle démontre que, par un travail assidu, l’individu s’accomplit et qu’il réussit. Plus encore, il démontre que l’individu ne dépend de personne. C’est à la fois un puissant symbole de liberté et une marque de puissance, mais qui ne soustrait en rien l’individu à son obligation de participer à l’enrichissement collectif et à l’entraide mutuelle.

Parmi les mythes les plus confondants et les mieux entretenus, vient en tête de lice celui qui tente de nous faire croire que tout le monde peut réussir par un travail acharné. Et qu’entend-on par réussite ? Position sociale enviable, salaire élevé, maison cossue, automobile de luxe, costard griffé, repas gastronomiques au restaurant, soirées mondaines, etc. Nous connaissons tous le discours de la réussite. Il suffit de se pointer dans une librairie pour constater que les livres proposant de réussir sa vie tiennent le haut du pavé, sans compter tous les livres de psychologie populaire à 5 sous.

En matière de réussite et de travail acharné, les faits démontrent tout à fait le contraire. On ne réussit pas par un travail acharné, bien que certains, et ils sont peu nombreux, y parviennent. Et c’est là où réside tout le pouvoir de l’enchantement du travail acharné. Remettons les choses en perspective. Si nous provenons d’un milieu défavorisé, nos chances de réussite sont beaucoup plus minces que si nous provenons d’un milieu de la classe moyenne ou aisée. En fait, la proportion des gens qui ne pourront prétendre au rêve de la réussite ira en s’accroissant. Pourquoi ? Parce que, aujourd’hui, l’inégalité des revenus est elle-même croissante. Et si cette croissance des inégalités avait tout à voir avec le passage d’une société néolibérale — elle-même génératrice de beaucoup d’inégalités sociales — à une société technolibérale. Et si l’époque actuelle n’était pas plutôt un intermède entre une société néolibérale qui n’en finit plus de se désagréger et une société technolibérale qui n’en finit plus d’arriver.

Se pourrait-il que la réussite personnelle relève avant tout de la simple capacité à évaluer un individu ? Dès lors, comment est-il possible d’évaluer un individu s’il ne peut être ni surveillé ni pisté ? L’idée même de réussite personnelle oblige à la vigilance et à la surveillance de soi. Elle inculque des mécanismes d’autosurveillance. Elle a transformé la subjectivité même de l’individu, son récit de vie et son lien social. Ce n’est ni banal ni trivial…

Au XIXe siècle, le philosophe américain transcendantaliste Ralph Waldo Emerson transforme l’individu en un royaume souverain et déclare : « L’entreprise américaine, à la différence des autres, entremêle l’accomplissement de soi personnel et commun[1]. » Le concept est simple : Dieu aide ceux qui s’aident eux-mêmes, aide-toi, tout le monde t’aidera, principe de l’amour du prochain. C’est la confiance en soi prônée par Emerson. C’est la réconciliation de l’individu autonome avec le collectif. C’est la fusion du plus individuel et du plus commun. L’américain obtient en bloc sa réalité sociale. Emerson propose alors la notion de self reliance — l’appui sur soi qui permet d’agir — en affirmant : « Vous êtes l’expression de cet univers vaste et merveilleux. […] Faites toutes ces choses avec sincérité et vous vous approcherez de ce que vous êtes vraiment, à savoir : une expression singulière de toute existence — un génie, un créateur, un rédempteur, un guérisseur, un enseignant, une force pour le bien dans le monde[2]. » On n’échappe pas si facilement à la volonté de puissance… Elle nous happe partout…

Pour Ralph Waldo Emerson, une seule condition s’impose : la personne fait l’événement et l’événement fait la personne, ce que reprendront plus tard à leur compte les médias sociaux. Une seule chose est sacrée, l’intégrité de son propre esprit. Un seul fondement de valeur pour l’individu, sa propre nature. Ces trois idées, à elles seules, représentent la base du système de valeurs américain, à savoir, « Oser être soi-même », être libre, non dominé, indépendant, car « en l’homme sont réunis créature et créateur : en l’homme il y a la matière, le fragment, l’exubérance, le limon, la boue, la folie, le chaos ; mais en l’homme aussi le créateur, le sculpteur, la dureté du marteau, la contemplation divine du septième jour[3]. »

Pour Emerson, la self reliance peut tout révolutionner : économie, politique, religion, éducation, relations humaines, objectifs personnels, modes de vie, etc. Cette façon de se concevoir en tant qu’individu implique que la médiation entre l’idéal et le réel, entre les valeurs et les faits, ne peut pas être gérée par les institutions. Elle ne peut être accomplie que par l’individu, d’où cette idée fortement ancrée chez les Américains voulant que les institutions soient suspectes, que l’État n’a pas à materner les individus.

Autrement dit, il n’y a de domination que parce qu’il y a au moins un soumis. L’américain ne veut surtout pas être celui-là. Il veut être le premier non soumis. Cette façon de se représenter est constitutive de la psyché de l’individu du XXIe siècle à l’ère du réseau numérique. Elle est une marque de puissance.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
__________
[1] Bercovtich, S. (1975), The Puritan Origins of the American Self, London : Yale University Press, p. 169.

[2] Emerson, R. W. ([1841] 1993), Self-Reliance and Other Essays, Mineola, N.Y. : Dover Thrift Editions. (Notre traduction).

[3] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § VII.225.

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