La course à la vitesse

Avec la notion de Révolution industrielle, je poursuis ici mon analyse des mythes et des grands discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit une vision du monde, fonde le lien social, normalise les comportements et les attitudes.


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Le citoyen de l’après-guerre est un citoyen somme tout heureux. Alors que chez monsieur Ford il n’était qu’une pièce interchangeable, il est maintenant l’une des briques qui constituent la société et maintiennent l’édifice en place. C’est un changement de perspective important et surtout non négligeable.

En 1965, avec l’arrivée des grands ordinateurs centraux tout change. L’individu a l’impression d’être devenu un numéro. Big Brother est devenu réalité. Le fisc s’est procuré l’une de ces foutues machines. L’individu est maintenant fiché dans les entrailles d’un ordinateur. Sa compagnie d’assurance, de téléphone, d’électricité, du gaz, ainsi que les banques et les agences de crédit se procurent elles aussi ces machines. L’individu est répliqué un peu partout. C’est le début d’une angoisse existentielle, la crainte d’une atteinte à la vie privée. Mais, on le rassure en lui disant que toutes les données le concernant seront plus en sécurité que lorsqu’elles étaient inscrites sur du papier. Elles ne seront pas perdues au fond d’un quelconque tiroir ou mal classées. Et le citoyen y croit. Et nous y croyons encore, tartuffes que nous sommes. Les Britanniques, faisant écho à ce malaise vécu, proposent une série télévisée intitulée Le prisonnier. Patrick McGoohan, l’acteur principal, s’écrie, dans le générique, « Je ne suis pas un numéro. Je suis un homme libre ! » L’individu est toujours une brique de l’édifice social, mais celle-ci commence lentement à se désagréger.

Le milieu des années 1980 marque un tournant. Le citoyen ne le sait pas encore, mais son rêve de classe moyenne, l’American Way of Life, est sur le point de s’effriter. Une curieuse convergence se produit. L’économie et la finance rencontrent les technologies de l’information et de la communication. L’ordinateur personnel est entré dans les bureaux depuis au moins cinq ans. Tableur et traitement de texte se disputent l’espace cognitif de tous les gestionnaires de la planète, trop heureux de disposer d’outils peu coûteux pour éliminer les taches fastidieuses. On accélère le processus inhérent au traitement et à la transmission de l’information. Soudain, la mondialisation arrive.

Les capitaux se mettent à circuler plus rapidement, soutenus par la nouvelle infrastructure informatique. Non seulement n’y a-t-il plus d’étanchéité entre économie et finance, mais la finance prend le dessus. C’est maintenant elle qui dicte le pas. Wall Street devient un lieu culte. On en fait même un film. Les traders et les golden boys deviennent des modèles à imiter. Ils vivent une vie à la vitesse grand V. Les écrans ont colonisé toutes les places boursières. L’ordinateur a surmultiplié la vitesse des transactions. Le temps s’est comprimé. Le citoyen ne s’en rend pas compte, mais l’État est sur le point de perdre son rôle de régulateur de la société au profit de la logique des marchés financiers. Plus les capitaux changent rapidement de main, plus les profits sont élevés. Autrement dit, plus on gagne du temps, plus on gagne de nouveaux marchés. C’est l’efficience comme volonté de puissance. C’est la vitesse comme logique de puissance.

Il y a, dans cette course à la vitesse, une révolution cachée que personne ne voit encore venir. Le microprocesseur de l’ordinateur n’est jamais assez rapide. L’industrie cogite, conçoit, manufacture et produit des bêtes numériques toujours plus efficaces et performantes. Un événement imprévisible, qui aura un impact majeur et déterminant percole dans les laboratoires pour traiter et transmettre toujours de plus en plus rapidement l’information. Le temps est devenu précieux. On peut maintenant associer au temps des capitaux. Le temps devient ainsi un bien qui doit être traité comme tel. Le temps a maintenant une fonction économique : perdre son temps ; gagner du temps ; manquer de temps. Le vocabulaire du temps capitaliste s’insinue pernicieusement dans la vie de chacun. « Le temps c’est de l’argent » disait Benjamin Franklin. À croire qu’il était visionnaire…

Le temps est devenu une donnée du marché. Il est capitaliste le temps. Les maladies reliées au temps surgissent de toutes parts : procrastination, épuisement, dépression, etc. Ces maladies du temps cherchent à ralentir le temps capitaliste. Rien à y faire. L’irruption et la convergence de deux technologies tout à fait imprévues — Internet et fibre optique — viennent tout bouleverser. L’information est maintenant instantanée. Les délais sont quasi réduits à néant. La bande passante débite des quantités astronomiques d’informations en quelques nanosecondes.

De bien capitaliste qu’il était devenu pour la logique des marchés, le temps subit une autre transformation d’importance avec l’intrusion massive des technologies numériques. Il se virtualise et se dématérialise, tout comme l’information. Il devient numérique. On peut l’accélérer, le contracter et le comprimer tout comme on comprime les fichiers informatiques. C’est une révolution. Le temps a maintenant une double identité. En tant que bien capitalisable et en tant que pure information mesurable. Les spécialistes du marketing ont maintenant leur Saint Graal. Ils peuvent tout mesurer. En fait, tous les preneurs de mesure de ce monde ont maintenant leur Saint Graal, car le temps est devenu une métrique comme le disent les spécialistes du Web. Encore là, logique de puissance, instrument dévolu à l’accroissement de puissance.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête, Agê Barros

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