Le mythe du self made man

Avec la notion de Révolution industrielle, je poursuis ici mon analyse des mythes et des grands discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit une vision du monde, fonde le lien social, normalise les comportements et les attitudes.


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Dès le début du XXe siècle, c’est la crise américaine du self. La grande ville aspire les gens des campagnes dans les grandes industries. C’est le passage de la petite communauté pastorale où les liens sociaux sont tissés serrés à la grande société urbaine tissée de liens invisibles et impersonnels. Du coup, des millions d’Américains sont jetés « en nombre croissant dans un monde professionnel fondé sur l’éducation, la mobilité et la capacité à entrer en compétition. Une nouvelle conception de la classe moyenne se met en place autour de la notion de carrière avec l’émergence de la grande entreprise[1]. » La notion de réussite sociale prend toute sa signification dans le contexte américain, tout comme la notion d’autonomie. La porte est dorénavant grande ouverte pour tous ceux qui aspirent à l’ascension sociale et au progrès matériel.

L’avidité et la cupidité des financiers du début du XXe siècle culminent dans le krach financier de 1929. L’alliance entre la réussite personnelle et la communauté est brisée. L’idéal jeffersonien est à refaire. De cette cassure de l’alliance naîtra un personnage essentiel, le positive thinker, le professionnel du mieux-être, celui qui met sous perfusion de bonheur les gens. Son rôle, exhorté le travailleur confronté à un environnement de travail difficile à devenir l’architecte et l’entrepreneur de sa propre vie en lui disant que rien n’est impossible à qui croit vraiment en son pouvoir intérieur, la self reliance, c’est-à-dire, « s’arracher soi-même au marécage du néant pour se lancer dans l’existence[2]. »

Au sortir de la Grande Dépression, ce que le marché recherche le plus, ce n’est ni une matière première, ni une machine, mais une personnalité. De là, l’individu devient une ressource autonome importante pour l’entreprise, d’où l’idée du Département des ressources humaines qui aura justement pour mandat de gérer et de trouver les bonnes ressources pour le bien et la croissance de l’entreprise. Et c’est là qu’intervient le processus contemporain d’autonomisation de l’individu, qui n’est possible qu’à travers deux principes d’égalité : l’un, collectif, qui relève de la possibilité, l’autre, individuel, qui relève de la capacité[3].

D’une part, l’égalité des conditions collectives d’autonomisation renvoie au fait que tous les individus ont la possibilité d’accéder aux mêmes conditions collectives de base fournies par l’État pour devenir autonomes — protection sociale, justice, éducation, santé, etc. (processus collectif d’autonomisation). D’autre part, l’égalité des conditions individuelles d’autonomisation renvoie au fait que chaque individu a la possibilité d’accéder aux capacités individuelles de base lui permettant de devenir autonome — croître, gagner du terrain, accaparer, atteindre la prépondérance (processus individuel d’autonomisation). Égalité des conditions collectives et égalité des conditions individuelles d’autonomisation sont les piliers sur lesquels s’appuie la volonté de puissance pour soulever l’individu.

Les capacités d’autonomisation de l’individu se répartissent comme suit[4] : capacité de l’individu à accéder, par l’intermédiaire d’une formation, à une activité qui lui assurera un revenu ; capacité de l’individu à donner une orientation à sa vie familiale, sociale, économique et professionnelle en fonction d’une certaine contingence (le contexte social et les choix des autres) ; capacité de l’individu à monter dans l’échelle sociale au cours de sa vie (mobilité sociale intragénérationnelle et intergénérationnelle) ; capacité de l’individu à internaliser (faire siens) des problèmes externes (ex. fermeture d’usine) sur lesquels il n’a pas ou peu d’emprise ; capacité de l’individu à participer à un mouvement collectif (grève, solidarité communautaire, engagement dans un mouvement social, etc.) afin d’avoir une certaine emprise sur des problèmes externes qu’il doit internaliser ; capacité pour un individu d’éviter de devenir un fardeau pour la communauté s’il est confronté à un problème interne (ex. maladie) ou externe (ex. fermeture d’usine) sur lequel il a ou non une emprise. Lorsque ces conditions sont réunies, l’individu est considéré autonome dans le cadre d’un certain équilibre entre égalité des conditions collectives d’autonomisation et égalité des conditions individuelles d’autonomisation. En somme, la capacité procède, tout comme l’efficacité, de la volonté de puissance.

Dans la foulée du New Deal du président Roosevelt, « la société américaine était soucieuse de trouver un équilibre optimal entre son idéal traditionnel pour l’égalité d’opportunités et une implication croissante dans l’égalité de résultats. Les politiques du welfare impliquant une action publique forte, notamment au niveau fédéral, attestent l’importance du souci pour l’égalité. Mais, aux États-Unis, à partir de 1965, les choses se grippent et la confiance commence à baisser. Le libéralisme et la self-reliance entrent en crise. Plus exactement, le libéralisme se voit identifié au big government et s’oppose alors à la self-reliance[5].

C’est le président Jimmy Carter qui, lors d’un célèbre discours, redonnera confiance au peuple américain en ramenant au premier plan le concept de la self-reliance de Ralph Waldo Emerson — confiance que possède un individu en ses capacités personnelles et son jugement pour devenir l’unique maître de son destin — : « La menace qui pèse sur nous est une menace presque invisible, mais elle nous frappe au cœur : il s’agit d’une crise de confiance qui atteint notre identité et sape notre volonté nationale […]. Cette confiance […] était l’idée fondatrice de notre nation, celle qui a guidé le développement de notre peuple[6]. » Autrement dit, avec Jimmy Carter et Ralph Waldo Emerson, « le sujet voulant croit avec un degré de sûreté assez grand, que vouloir et agir sont un —, il escompte la réussite, la réalisation du vouloir, au bénéfice de la volonté même, et jouit d’un surcroît de sensation de puissance que toute réussite apporte avec soi[7]. »

Le mythe du self-made man, celui qui s’appuie sur la self-reliance pour réussir sa vie, n’aurait pu émerger ailleurs qu’en Amérique, n’aurait pu être autre chose que le rêve américain de la cité sur la colline. Il n’y qu’à observer dans quelle mesure la personne qui a échoué, qui a rebondi et qui a atteint de nouveaux sommets est considérée comme un modèle. Dans cette société, échouer n’est pas une tare sociale, mais un tremplin pour grandir, pourvu que l’on se serve de l’échec comme un moyen de se réaliser. C’est peut-être là l’aspect le plus caractéristique de la psyché américaine, ce simple effort à faire pour que l’individu retrouve l’accès à lui-même, non pas quelque chose qui le dépasse, mais ce par quoi il se dépasse et par là éternellement se retrouve.

Le néolibéralisme, avec Jimmy Carter, devient dès lors le véhicule idéologique de la self-reliance, ni plus ni moins qu’une planche de salut pour les Américains et qui sera d’autant une pierre d’achoppement pour d’autres sociétés. Alors que, dans la perspective sociale-démocrate il serait impensable de ne pas soutenir financièrement les plus démunis de la société, à l’inverse, pour les Américains, l’aide fédérale saupoudrée aux pauvres fait craindre que celle-ci ne sape leur confiance et les rendent dépendants de l’aide publique.

Dans la foulée du délestage étatique progressif proposé par le néolibéralisme, l’égalité des conditions collectives d’autonomisation a subi certains assauts sous la pression de la logique marchande. Conséquemment, les responsabilités jusque-là assumées par l’État ont en partie été transférées vers l’individu. Depuis 1985, la tendance est à une augmentation de l’autonomisation de l’individu. Autrement dit, l’augmentation de la charge des capacités individuelles pour faire face à l’emprise des mécanismes du marché à l’ensemble de la vie a graduellement amené l’individu à devenir de plus en plus autonome.

Dans une société abandonnée à la prédation du capital, de la finance, de l’économie et de l’Ordre marchand, devenir l’architecte de sa vie est un impératif. Devenir l’architecte de sa vie, c’est aussi s’enrichir de sa propre plénitude : « ce que l’on voit, ce que l’on veut, on le voit gonflé, serré, vigoureux, surchargé de force. L’homme ainsi conditionné transforme les choses jusqu’à ce qu’elles reflètent sa puissance, — jusqu’à ce qu’elles deviennent des reflets de sa perfection. Cette transformation forcée, cette transformation en ce qui est parfait, c’est — de l’art[8]. »

Devenir l’architecte de sa vie, c’est accéder au plus haut sentiment de puissance qui puisse exister. Devenir l’architecte de sa vie c’est l’art avec un grand A, le grand art. C’est trouver « son expression dans ce qui est de grand style. La puissance qui n’a plus besoin de démonstration ; qui dédaigne de plaire ; qui répond difficilement ; qui ne sent pas de témoin autour d’elle ; qui, sans en avoir conscience, vit des objections qu’on fait contre elle ; qui repose sur soi-même, fatalement, une loi parmi les lois : c’est là ce qui parle de soi en grand style[9]. »

Devenir l’architecte de sa vie, c’est « le sentiment de plaisir courageux que suscite le vouloir[10]. »

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête, Guille Alvarez

___________
[1] Ehrenberg, A. (2010), op. cit., p. 58.

[2] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § I.21.

[3] Ici, la notion de capacité se rapproche de celle développée par Amartya Sen, à savoir : capacité d’une personne à être ou à faire quelque chose, à pouvoir choisir sa vie plutôt que la liberté négative.

[4] Suggestions faites par mon directeur de thèse, Simon Langlois, et que j’ai retenues pour leur grande pertinence.

[5] Ehrenberg, A. (2010), op. cit., p. 125.

[6] Idem., p. 159.

[7] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § I.19.

[8] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § I.19.

[9] Idem., § I.19.

[10] Idem., § VI.208.

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