L’image est aussi un mode d’écriture

On doit à Howard Becker1-2 plusieurs travaux fondateurs en sociologie visuelle, champ de la sociologie qui est en train d’acquérir ses lettres de noblesse et la reconnaissance de sa spécificité. Ainsi, la revue L’Année sociologique a-t-elle lancé un appel à contribution sur cette thématique et la rédaction a reçu pas moins de 40 textes soumis, alors que normalement un tel appel suscite une quinzaine de propositions. Les jeunes sociologues et la relève dans la discipline s’intéressent aux images.

Deux types de recherches sont visés dans ce champ de la sociologie visuelle, soit la sociologie sur les images, et surtout, la sociologie avec les images. Autrement dit, l’image est un objet de recherche — ce qui est bien connu depuis les travaux classiques de Bourdieu3 sur les usages de la photographie, ou ceux de Goffman4 sur la ritualisation de la féminité dans la publicité que je fais lire aux étudiants inscrits à l’un de mes cours —, mais elle est aussi de plus en plus un outil de recherche, une méthode d’observation et un mode de restitution de résultats d’enquêtes.

L’image est une donnée de terrain au même titre que l’entretien, le document d’archive, le questionnaire ou la donnée statistique. « Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes » enseigne-t-on dans nos cours et il en va de même pour les images qui exigent un travail de construction de la part du chercheur5.

L’image est aussi un mode d’écriture dans la sociologie visuelle. L’image fait partie de l’argumentation scientifique, tout comme la donnée empirique classique en appui au diagnostic du sociologue. L’image donne sens à une interprétation et elle peut être considérée comme n’importe quelle autre donnée validée dans un énoncé scientifique. La sociologie d’un phénomène social se fait aussi avec l’image.

Les publications les plus éclairantes sur le grand mouvement social étudiant qui a marqué la société québécoise en 2012 ont ainsi fait largement appel à l’image non seulement pour illustrer ce qui s’est passé dans la rue et les institutions d’enseignement post-secondaires, mais aussi pour en faire l’analyse à la suite d’une construction, d’une interprétation par les sociologues qui les ont choisies. L’image est un mode d’écriture sociologique incontournable sur le mouvement étudiant québécois.

▼ Le panneau indicateur

Lors d’un voyage effectué en 2015 pour assister à un colloque de l’Association européenne de sociologie à Tartu, en Estonie, j’ai visité la « Grey House », morne édifice gris du centre-ville dans lequel l’occupant soviétique a torturé et massacré dans les années 1950 des centaines de citoyens locaux, résistants et opposants au régime en place. L’Estonie a ainsi perdu le quart de sa population lors de l’occupation allemande (1939-1945) et russe, par la suite.

La visite des lieux est émouvante car ils sont restés tels quels après le départ précipité de l’occupant soviétique. Mais ce qui m’a aussi frappé, c’est l’usage du rez-de-chaussée de l’édifice, dont les locaux ont été convertis en magasins d’aspirateur et en bureau d’une agence de voyages. La photo de cette « maison grise » illustre à elle seule la profonde mutation de ce pays balte et sa traversée d’un demi-siècle douloureux, passé d’un régime totalitaire sanglant à la société de consommation telle qu’elle s’est imposée partout sur la planète.

▼ La porte d’entrée

La photo ci-dessus illustre la triple vocation contemporaine de l’ancienne maison grise, devenue lieu d’habitat urbain, lieu de mémoire (au sens donné à ce terme par l’historien Pierre Nora), mais aussi lieu commercial. Voilà bien trois fonctions sociales qui cohabitent en ville, mais il est rare de les voir se côtoyer dans le même édifice.

▼ Les cellules

La photo ci-dessus fige non seulement un moment de l’époque de l’ère soviétique, mais elle souligne également la couleur « rouge sang » des portes des cellules qui renvoie à un régime totalitaire sanglant, tout comme il importe de souligner l’état du ciment du plancher, tout comme il convient de décrire la décrépitude des lieux.

Ce sont tous là des repères visuels qui permettent de situer socialement une époque et ses pratiques carcérales. Autrement, le côté plus léché de la façade de l’édifice d’aujourd’hui, avec ses devantures commerciales, renvoie à la société de consommation, autres repères visuels et sociaux. (n.d.l.r.)

© Simon Langlois (Ph.D.), sociologue, professeur émérite, Université Laval, 2015
Cet article est initialement paru dans le Bulletin du Département de sociologie de l’Université Laval (février 2015)

______________
1 Becker, Howard (1974), « Photography and sociology », in Studies in the anthropology of visual communication, vol. 1, p. 3-26.

2 Becker, Howard (2007), « Les photographies disent-elles la vérité ? », in Ethnologie française, vol. 37 p. 33-42.

3 Bourdieu, Pierre (1965), Un art moyen. Essai sur les usages de la photographie.4 Goffman, E, (1977), « The Arrangement between the Sexes », Theory and Society, vol. 4, n° 3, p. 301-331.

5 Stanczak, G. C. (2007), « Image, Society and Representation », Visual Research Methods, Los Angeles : Sage.

 

 

 

 

 

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