La caméra comme métaphore de la société

La métaphore de la camera obscura traverse toute la philosophie contemporaine. Une allusion précise se trouve déjà chez Locke en 1690 : « L’entendement, écrit-il, ne ressemble pas mal à un cabinet entièrement obscur qui n’aurait que quelques petites ouvertures pour laisser entrer par dehors les images extérieures et visibles, ou, pour ainsi dire, les idées des choses…1 »

Descartes, en 1637, dans la Dioptrique, avait pris comme modèle de la vision la chambre noire pour montrer qu’il existe des images perspectivistes au fond de l’œil. Descartes éliminait le problème du renversement, car selon lui, s’il y a des images au fond de l’œil, l’œil ne voit pas ces images : « (…) les objets que nous regardons en impriment d’assez parfaites [images] dans le fond de nos yeux ; ainsi que quelques-uns ont déjà très ingénieusement expliqué, par la comparaison de celles qui paraissent dans une chambre, lorsque l’ayant toute fermée, réservé un seul trou, et ayant mis au-devant de ce trou un verre en forme de lentille, on étend derrière, à certaine distance, un linge blanc sur qui la lumière qui vient des objets de dehors, forme ces images.

Car ils disent que cette chambre représente l’œil ; ce trou, la prunelle ; ce verre, l’humeur cristalline ou plutôt toutes celles des parties de l’œil qui causent quelque réfraction ; et ce linge, la peau intérieure, qui est composée des extrémités du nerf optique. […] Mais vous en pourriez être encore plus certain, si, prenant l’œil d’un homme fraîchement mort, ou, à défaut, celui d’un bœuf ou de quelque gros animal. Car, cela fait, si vous regardez sur ce corps blanc (…) vous y verrez (…) une peinture, qui représentera fort naïvement en perspective tous les objets qui seront au dehors (…)2 »

Pour Descartes, la perfection d’une image dépend de ce qu’elle ne ressemble pas à l’original. La figure résulte donc d’une connaissance de la situation des diverses parties de l’œil et n’implique aucune ressemblance avec les peintures du fond de l’œil. C’est l’âme qui voit et non pas l’œil. Le modèle de la camera obscura aboutit à une conception non perspectiviste de la connaissance et s’oppose à l’idée de la connaissance-reflet. L’idée est un produit de l’esprit.

On retrouve cette conception au travers de l’emploi, au XIXe siècle, de la métaphore de la camera obscura comme image de l’inconscient au travers du renversement. Freud décrit en effet l’inconscient par cette métaphore. Il substitue — science oblige — au modèle de la camera obscura celui de l’appareil photographique. Quand Freud emploie le modèle de l’appareil photographique, c’est pour montrer que tout phénomène psychique passe d’abord par une phase inconsciente, par l’obscurité, par le négatif, avant d’accéder à la conscience, au positif. Le passage de l’obscurité à la lumière est une épreuve de force. Ainsi, la perversion est comme un développement de la névrose ; elle implique un passage de l’obscurité à la lumière ou de l’inconscient au conscient3.

De même, la métaphore du cliché est persistante dans l’œuvre de Freud. À travers cette image, Freud décrit l’influence décisive de la petite enfance. Le cliché implique qu’une impression reçue puisse se conserver sans changement et être répétée dans une image ultérieure. La métaphore ici a pour but d’illustrer le caractère contraignant du passé. Si le passé doit se répéter, se dédoubler dans une représentation, c’est parce que l’événement n’a jamais été vécu dans son sens plein : « Tout ce qu’un enfant de deux ans a déjà pu voir sans le comprendre peut bien ne jamais revenir à sa mémoire sauf dans ses rêves. » Le développement photographique imagerait ainsi le développement de l’Esprit qui advient à lui-même au cours du temps, le positif métamorphosant le négatif.

La métaphore de la camera obscura intervient aussi dans l’œuvre de Nietzsche. Il ne s’agit pas cependant de l’appareil photographique : ce qu’évoque Nietzsche, c’est l’œil du peintre. Et le peintre, ici convoqué, est Léonard de Vinci : « Comment les images des objets, reçues dans l’œil, se croisent dans l’humeur vitrée : une expérience, montrant que les images ou apparences des objets, envoyées dans l’œil, se croisent dans l’humeur vitrée. On fait la démonstration en laissant les images des objets éclairés pénétrer par un petit trou dans une chambre très obscure. Tu intercepteras alors ces images sur une feuille blanche placée dans cette chambre, assez près du trou, et tu verras tous les objets susdits sur cette feuille avec leurs vraies formes et couleurs ; mais ils seront plus petits et renversés à cause dudit croisement. […] Tout ce que l’œil voit à travers les petits trous est vu renversé, mais connu droit. Que ce qui est droit ne paraîtrait droit pour le sens de la vue, si les images ne subissaient pas un double renversement4. »
C’est cette métaphore picturale que reprend Nietzsche.

Chaque homme a sa camera obscura. La chambre obscure n’est jamais une chambre claire. Nietzsche répète cette métaphore pour dénoncer l’illusion de transparence. Il n’existe pas d’œil sans point de vue et qui soit passif. Même pour la science. L’art, comme la science, ne captent pas dans leur chambre un monde qui leur préexisterait : ils construisent leur réel à partir de leurs évaluations singulières. La généralisation de la camera obscura permet de gommer les oppositions art/science, inconscient/conscient, obscurité/lumière.

Dès lors, la nature n’est pas un modèle. Elle exagère, elle déforme. C’est pourquoi, le corollaire de la métaphore la camera obscura, c’est la métaphore du renversement : « (…) c’est bien la tête en bas qu’on voit ici la vérité. » Le point de vue qui voit les rapports renversés est celui d’un type d’esprit antiartistique, qui veut voir la réalité sans voile. La chambre obscure, avec Nietzsche, devient cet appareil magique, propice à nous guérir de la cécité : lieu du renversement des représentations usuelles et des fausses clartés pour approcher d’une vérité5. Ambition de la sociologie visuelle ?

La chambre obscure n’est donc pas image de notre aveuglement. Ce que nous apporte la photographie, c’est la puissance de l’image et de l’image comme métaphore. L’image, ici, révèle de par le renversement qu’elle opère.

C’est pourquoi la sociologie visuelle — technique et pinceau du sociologue — montre et ne montre pas : elle ouvre à la perspective et de là, à l’humain saisi dans une posture, un contexte. Symbole de symboles, interprétant de représentations globales. Exemplaires. Métaphysique du social capturé dans une interprétation qu’il construit. La sociologie visuelle subsume alors tout un faisceau d’approches que cloisonnaient jusque-là des sciences humaines. Elle devient focale effectivement.

© Georges Vignaux (Ph.D.), philosophe, 2019
© Photo entête, Tim Mossholder

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1 Descartes, R. ([1753] 2001), Essai sur l’entendement humain, IV, II, coll. Bibliothèque des Textes Philosophiques, Paris : Vrin, p. 6.

2 Descartes, R. ([1637] 1953), La Dioptrique, Discours, dir. André Bridoux, Paris : Pléiade, p. 205.

3 Freud, S., Les trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris : Gallimard, p.54.

4 Léonard de Vinci (2014), La peinture, Miroirs de l’art, Paris : Hermann, p. 88-89.

5 Nietzsche, F. ([1895] 1990), L’Antéchrist, 8, Paris : Folio ; Nietzsche ([1887] 2000), Généalogie de la morale, Paris : Le livre de poche ; Kofman, S. (1972), Niezsche et la métaphore, Paris : Payot, 1972.

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