L’homme instantané et l’homme de l’instantané

Avec la notion de Révolution industrielle, je poursuis ici mon analyse des mythes et des grands discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit une vision du monde, fonde le lien social, normalise les comportements et les attitudes.


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Cette nouvelle capacité à pouvoir accélérer, contracter et comprimer le temps a forcément un impact. Et il est de taille. L’individu est à la fois devenu un homme instantané et un homme de l’instantané. Un homme instantané dans le sens d’une vie rythmée par ses désirs et non ses besoins, désirs de consommation et de pulsions qu’il doit assouvir ici et maintenant[1]. Ce faisant, il pense abolir le temps. Il est aussi un homme de l’instantané, dans le sens d’une vie constamment engluée dans l’urgence et l’immédiateté, comme si la vitesse de résolution des problèmes, pouvait, à elle seule, donner du sens à l’action.

Un homme instantané, dans le sens d’un flux tendu constant, tout comme l’est le commerce mondialisé, tout comme le sont les chaînes de montage sous la philosophie du toyotisme. Tout avoir à la portée de main, là, maintenant, au bon moment, le juste à temps. Zéro panne, zéro délai, zéro papier, zéro stock et zéro défaut. Pureté, perfection, rapidité, performance, instantanéité, voilà ce à quoi convie la société mondialisée. La mondialisation n’est pas une simple question d’économie et de finance, mais bel et bien une façon de vivre. C’est le zéro défaut ou la tolérance zéro, un euphémisme qui cache mal l’intolérance. Constamment soumis à un flux tendu dans tous les aspects de la vie, constamment dans l’éphémère et non le durable, l’individu finit un jour par craquer. Dépression, épuisement, maladies modernes du temps compressé.

Il faut savoir être compétent, performant et entrepreneur de sa propre vie. Il ne suffit plus d’avoir que le seul talent comme condition d’emploi. Ce n’est plus nécessaire dans une société mondialisée. La seule chose qui est demandée c’est d’être compétent et performant, point à la ligne. Développer ses compétences, constamment les remettre à jour pour pouvoir vivre une vie professionnelle et personnelle selon les nouvelles technologies à la mode. La vie, un horizon temporel aligné sur l’instant présent.

L’Internet mobile est devenu le parangon de l’immédiateté. Il faut être en contact constant avec le présent de tous les autres. Être présent, là, disponible pour écouter, pour travailler, pour échanger, pour se divertir. Une fuite en avant constante vers le prochain présent aussi prenant que celui que l’on vient à peine de vivre. Une multitude de présents qui s’alignent les uns derrière les autres et qui ne constituent en rien un récit de vie durable : juste des fragments de vie. Exit le talent. Exit l’expérience. Il faut être compétent. Être compétent c’est être autre chose qu’une limace. C’est plonger dans la puissance d’être soi.

Au milieu des années 1980, les coachs de vie débarquent, colonisent les librairies, prônent le succès — cette finalité de la volonté de puissance —, mttent sous perfusion de bonheur des millions de gens et entonnent la litanie des gens heureux : Soyez compétents ! Prenez-vous en main ! Faites votre propre bonheur ! Soyez l’entrepreneur de votre vie ! Soyez autonome ! Et ils font recette. Et de façon incroyable. Ils engrangent des millions de dollars en faisant croire qu’il faut être compétent et performant. Et le citoyen y croit. Il y croit tellement, qu’il les écoute, qu’il boit leurs paroles, qu’il achète leurs livres, qu’il assiste à leurs séminaires à prix fort, qu’il a l’air radieux. Avoir l’air radieux, c’est « la grande façon d’approbation que l’on donne à la grande comédie de l’existence — mais c’est en même temps une comédie dans la comédie qui doit entraîner les autres spectateurs[2] », car ne suit pas les conseils d’un coach de vie si ce n’est pour se montrer en spectacle et dire, « Regardez, je suis en train de réussir ! ».

Autrefois honni, l’entrepreneur est devenu le penseur moderne. Il est symbole de réussite, l’entrepreneur. Il fait vivre des gens, fait tourner l’économie, crée de l’emploi, paie des impôts, enrichit la collectivité, devient parfois philanthrope lorsque l’obsession insipide d’être utile lui prend. Il est modèle, l’entrepreneur. Modèle de lui-même. Animal grégaire animé d’une foi puissante. Agile, réactif, voilà ce à quoi aspire constamment l’entrepreneur. L’agilité est fille de la vitesse. La réactivité est mère de la vitesse. C’est pourquoi les coachs de vie appellent à cette puissance de soi, la conjurent, la convoquent.

Des changements importants sont survenus entre la fin de l’époque du patron au grand cœur Henry Ford où il fallait amener ses mains à l’usine et laisser le reste à la maison. Pendant presque quarante ans, l’employé avait réussi à se construire un récit de vie durable au sein d’une entreprise, et soudain, en 1985, la mondialisation — convergence de la finance, de l’informatique, de la télécommunication, des containers — est venue changer de fonds en combles cette vie de façon pernicieuse et insidieuse. Terminé le récit de vie durable. Tout doit aller de plus en en vite. La logique des marchés financiers soumet l’individu. Les capitaux doivent tourner toujours plus rapidement pour engranger plus rapidement des profits toujours plus rapprochés dans le temps. Le bilan trimestriel détermine maintenant s’il y aura plus ou moins d’emplois demain. Au nom de l’efficacité, de la performance et de la vitesse, la mondialisation est en passe de sacrifier l’employé sur l’autel de Wall Street. Il faut pouvoir satisfaire non plus ses besoins de base, mais répondre à ses désirs de consommation dans l’instant.

Le citoyen-consommateur est à la fois sa propre victime et son propre agresseur. Victime, dans le sens où il fait les frais de la mondialisation — délocalisation, pertes d’emploi, perte d’estime de soi. Agresseur, dans le sens où il participe activement à la mondialisation en tant que consommateur.

L’individu vit désormais dans un état de flux tendu constant. Tout doit être sans défaut, ici, maintenant et sans délai. L’individu doit, tout comme les échanges commerciaux, être en mesure de livrer à temps le travail que l’on exige de lui. Zéro panne, zéro délai, zéro défaut. C’est la nouvelle façon de vivre. Aussi bien se faire à l’idée. Il n’y a pas de retour possible. Les technologies numériques sont dans une logique frénétique de dématérialisation totale et systématique du temps.

Le citoyen est devenu un quelconque nœud du grand réseau numérique auquel on peut se connecter ou duquel on peut se déconnecter à volonté. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est d’être l’un des nœuds du grand réseau numérique qui connecte le plus. Le talent, l’expérience, on s’en fout. Apprendre à devenir un nœud efficace et performant du réseau numérique auquel des masses de gens se connectent. Avoir des compétences à profusion qui permettent de connecter massivement, voilà ce qu’il faut.

Instantanéité, efficacité, disponibilité, flexibilité, rentabilité, productivité, réactivité, gestion agile, contraction, court terme, accélération du temps, compression du temps, délai resserré, vitesse. C’est là le vocabulaire de tout employé aveugle au fait d’être englué dans une pression temporelle permanente, l’ivresse ressentie d’avoir accompli des exploits dans un temps limité en triomphant du temps.

Il incombe forcément à tous ceux qui conçoivent, inventent, produisent et mettent en marché des technologies toujours plus performantes de nous « permettre d’embrasser du regard, d’embrasser par la pensée, de saisir, de manipuler tout ce qui s’est produit et a été apprécié jusqu’à présent, d’abréger tout ce qui est long, jusqu’au « temps » lui-même, et de se rendre maîtres de tout le passé[3]. » Ils nous tendent une main créatrice pour que nous puissions nous emparer de l’avenir. « Tout ce qui est et fut devient pour eux, ce faisant, moyen, instrument, marteau. Leur « connaître » est un créer, leur créer est un légiférer, leur volonté de vérité est — volonté de puissance[4]. » Ne faut-il pas nécessairement que le nerd existe ?

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête, Jakob Owens
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[1] Aubert, N. (20030), Le culte de l’urgence, coll. Champs essais, Paris : Flammarion, p. 28.

[2] Nietszche, F. W., Humain trop humain, § II.24.

[3] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § VI.212.

[4] Idem.

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