La vie liquéfiée

Avec la Révolution industrielle, je poursuis ici mon analyse des mythes et des grands discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit une vision du monde, fonde le lien social, normalise les comportements et les attitudes.


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L’aspect technique central d’un réseau numérique exige interconnexion, interopérabilité, ouverture et respect des normes et des formats. Lorsqu’on transpose les exigences techniques et technologiques du réseau sur le plan social, ces mêmes exigences sont attendues de nous lorsque nous sommes sur le réseau. Tous nos amis et notre entourage deviennent alors des nœuds du réseau numérique. Nous pouvons dès lors nous connecter ou nous déconnecter à volonté de ces nœuds du réseau. La frontière entre réseau électronique et réseau social, ici, s’estompe. La technique vient rejoindre notre propre comportement dans la vie courante. Dans un tel cadre, qu’il s’agisse du plan technologique ou social, les mêmes normes s’appliquent pour pouvoir et savoir communiquer. Ainsi, les normes techniques du réseau deviennent le passage obligé entre la société au réseau et du réseau à la société. Conséquemment, ce qui est attendu de nous, c’est que nous vivions dans une société devenue un réseau numérique où tout le monde est un simple nœud de celui-ci. C’est non seulement un changement de position important dans notre relation avec notre entourage, mais c’est aussi un nouveau type de lien social.

Le philosophe Zygmunt Bauman a une expression savoureuse pour décrire ce monde numérique dans lequel nous vivons : la modernité liquide. Et c’est bel et bien ce qui est attendu des gens, de la fluidité.

Nous assistons aussi à un autre phénomène tout aussi fluide dans une société de type réseau numérique : l’extinction rapide des compétences. Les technologies changent. Les besoins des consommateurs changent. Les compétences deviennent obsolètes à la vitesse de ces changements. Entre recycler un employé dans la cinquantaine ou embaucher un jeune, le choix est vite fait. Le dernier coûte moins cher que le premier, même si le dernier peut faire défection n’importe quand. Peu importe, il y a, à l’extérieur, un incroyable bassin de jeunes gens compétents. À l’inverse, l’employé de cinquante ans est agaçant. Il pose des questions et veut toujours tout remettre en cause en fonction de son talent, de ses connaissances et de son expérience. En termes de management, c’est dépassé, très coûteux et en totale contradiction avec la logique numérique des connexions et des déconnexions.

Trois dates permettent d’expliquer en partie pourquoi le récit de vie n’existe plus dans une société numérique. L’année 1985 est l’année de la convergence de l’informatique, des communications et de la finance : la mondialisation prend son envol. L’année 1995 est une année charnière : Internet, le réseau des réseaux, fait son apparition. La planète est maintenant interconnectée. Tout le monde veut être sur le réseau. Tout le monde est désormais en réseau. Les capitaux circulent dès lors librement à une vitesse affolante. Les échanges commerciaux s’accélèrent de façon exponentielle. Le commerce électronique devient réalité. On vient de compresser le temps comme jamais auparavant. C’est aussi le début de la déconstruction de la société de type structure au profit de la société de type réseau numérique. L’année 2005 vient marquer l’arrivée des médias sociaux qui vont sceller la mise en réseau de la société numérique et des individus. Impossible de revenir en arrière. La société est maintenant de type réseau numérique. Et la conséquence majeure de cette mise en réseau intégrale, c’est la prise en charge de soi-même par soi-même. Il faut être l’entrepreneur de sa propre vie. S’en remettre aux autres n’est plus une solution acceptée ni acceptable.

Quel est le bilan de cette mise en réseau calquée sur le réseau numérique ? En fait, cinq impacts[1] majeurs en découlent.

Premièrement, les structures sociales sont entrées dans une phase où elles nous permettent de moins en moins de veiller au maintien de celles-ci — elles sont maintenant régies par la logique du réseau numérique et non plus celle de la structure. Les traditions se désagrègent au rythme ahurissant de celles qui entrent chaque jour dans notre champ de cognition par le truchement de tous les nouveaux canaux de communication. La tradition n’est plus un récit durable. Elle est aussi liquide que les interventions de tout un chacun sur les médias sociaux. N’ayant plus l’opportunité de se solidifier, les traditions ne peuvent plus servir de point de repère.

Deuxièmement, pouvoir et politique sont en instance de divorce. L’efficacité de l’action dont dispose l’État (le pouvoir), et sa capacité à mettre en œuvre cette même action pour un objectif collectif (la politique) ne fonctionnent plus, car la société de type structure se dissout graduellement au profit de celle de type réseau numérique. On ne se surprendra pas par ailleurs de constater que l’État commence à impartir ses opérations en les laissant entre les mains de firmes de consultants ou d’entreprises privées. On privatise la société. On privatise le bien commun.

Troisièmement, nous assistons, avec cette grande impartition étatique, à une lente et efficace érosion des garanties collectives que doit offrir un État, car la logique du réseau numérique oblige à se prendre soi-même en charge. Les services de santé, l’éducation, les programmes d’assistance sociale, tout ça est en train de disparaître au profit du privé que l’on croit compétent en tout. On privatise en catimini ce que l’on croit devoir être privatisé en se fondant sur le principe que c’est non rentable. On se dit naïvement que le privé est motivé par le profit. Alors, on laisse au privé le soin de rendre profitable la prestation de services à fournir à la collectivité. Une fois le privé responsable de la gestion de ces services, l’individu doit se débrouiller pour payer les services en question.

Quatrièmement, si chaque individu n’a pas de récit de vie durable, la société n’a pas, elle non plus, de récit de vie durable. Conséquemment, il ne peut y avoir de réflexion à long terme. La réflexion se situe désormais dans le présent en vue d’un futur presque aussi rapproché que le présent. Comme il est presque devenu impossible d’inscrire la réflexion, la prévision et l’action dans un cadre qui se liquéfie jour après jour, ce à quoi nous sommes confrontés ce sont des projets individuels à l’infini et non un projet de société.

Cinquièmement, dans un monde où tout est fluide, insaisissable et changeant, qui doit porter la responsabilité des problèmes ? Personne et tout le monde à la fois. L’État se positionne désormais comme un nœud du réseau numérique, comme tout le reste par ailleurs. La responsabilité des problèmes relève désormais de chaque membre de la société, chaque membre étant devenu un nœud du grand réseau numérique. Il suffit d’utiliser les fragments de solutions proposés par l’État pour s’en sortir. L’État n’a plus raison de se préoccuper de chaque individu, mais bien plutôt de lui offrir des capacités — modèle à l’américaine.

Ne plus se préoccpuer de l’individu ? Pourquoi pas, alors que « le capitalisme veut abolir les nations, les cultures, les frontières, les civilisations pour transformer la planète en vaste supermarché ouvert nuit et jour chaque jour de l’année. Il veut abolir les législations qui protègent les travailleurs, il veut la fin du code du travail, il veut en finir avec le pouvoir et la puissance des syndicats, il veut effacer tout ce qui est repos du travailleur – la nuit, le dimanche, les vacances, le week-end, les jours chômés, la retraite1. »

Comment gérer les relations à court terme dans une société de type réseau numérique ? Comment se gérer soi-même alors que tout concourt à déstructurer le récit de vie ? Si l’entreprise n’offre plus ce cadre temporel qui permettait à l’employé de se construire un récit de vie durable, qui le fera ? Chacun d’entre nous est inévitablement appelé à s’improviser un récit de vie au fil du cumul des compétences et du cumul des moments fragmentés du travail. Exit le sentiment d’appartenance. Exit le sentiment de loyauté. Exit l’effort pour une récompense espérée, car le passé ne compte plus. Il faut être quelqu’un du moment et non quelqu’un qui a une histoire, un récit de vie. Et le quelqu’un du moment n’est possible que par une autre façon d’être au monde, et cette possibilité ne peut exister que s’il y a réenchantement du monde.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête, Invizear
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[1] Bauman, Z. (2007), Liquid Times : Living in an Age o Uncertainty, Rome : Editori Laterza.

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