La Révolution industrielle et l’écho de ses impacts au XXIe siècle

Avec la notion de Révolution industrielle, je poursuis ici mon analyse des mythes et des grands discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit une vision du monde, fonde le lien social, normalise les comportements et les attitudes.


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Avec la Révolution industrielle, le paysage urbain a été systématiquement reconfiguré pour servir les besoins de l’industrie. À l’éparpillement de l’espace du paysage agraire a succédé celle de l’organisation et de la division du travail, celle du ravitaillement, de l’acheminement de l’énergie, des hommes et des matières premières.

Avec la Révolution industrielle, l’architecte, devenu ingénieur, a redéfini l’espace de vie des gens. Ont alors surgi une profusion de points nodaux urbains d’où rayonnent produits manufacturés, modes, idées, décisions financières, économiques et politiques : l’implantation des usines, les trajets domicile-lieu de travail, la disposition des embranchements de chemin de fer par rapport aux quais portuaires, la localisation des écoles, des hôpitaux, des canalisations d’eau, des collecteurs, des conduites de gaz, des standards téléphoniques, ont immergé l’individu dans un environnement urbain spatialement et spécialement réticulé autour de l’idée d’efficacité, d’énergie et de rendement. L’architecture des villes issues de la Révolution industrielle « est une sorte d’éloquence du pouvoir qui s’exprime par les formes[1]. »

L’invention, au XIXe siècle, du quadrillage en damier des villes, combinant la ligne droite et l’angle à 90° des rues et des carrefours, a conféré au paysage urbain la régularité et la linéarité caractéristique cyclique de la machine. Une linéarité qui a gagné rapidement la campagne, qui a redéfini l’organisation des champs cultivables, leur mise en valeur et leur exploitation. L’activité du paysan, elle aussi, s’est graduellement alignée sur celle de la machine, de l’énergie, de l’efficacité et du rendement. L’homme du XIXe siècle est avant tout machine énergétique, machine de puissance.

Tout au cours de la Révolution industrielle, l’avènement successif de la maîtrise de la vapeur, du train, de l’acier, du pétrole, de l’industrie forestière, de la boucherie industrielle, du caoutchouc, de la machine à coudre, du complexe agroalimentaire, de la réfrigération, de la chaîne de froid, des chaînes de montage, de l’électricité, de la Bourse, du télégraphe, etc., ont non seulement contribué à remettre en cause des valeurs sociales déjà bien implantées, mais ont aussi accéléré, et de façon significative, la vitesse de production et de distribution de biens et de marchandises.

Le XIXe siècle est aussi celui de la mesure. Le chiffre s’est installé dans les moments précis où le corps est en mouvement ou au repos — déplacements, travail, repas, loisirs, sommeil. L’individu est devenu synchrone, s’est aligné sur le temps des machines, un temps mesuré et précis dont l’industrie a un pressant besoin. Aux espaces non mesurés de l’espace et du moment agraire, a succédé la mesure de l’espace et du temps de la Révolution industrielle.

Au XIXe siècle, la route de campagne sinueuse et tortueuse épousant les contours topographiques a fait place aux chemins droits et rectilignes. Le chemin de fer, avec ses longues lignes droites parallèles qui se perdent à l’infini, a confirmé cette volonté de synchroniser temps et espace, d’inscrire l’individu dans une linéarité spatiale et temporelle au service de l’économie. L’individu se déplace désormais en ligne droite, histoire de maximiser le temps et la distance parcourue : marque de puissance.

Tout au cours du XIXe siècle, le milieu de vie immédiat s’est modifié, s’est linéarisé. Aux murs bombés et aux angles obtus ou aigus des habitations rurales ont succédé les volumes parallélépipédiques de l’habitation urbaine. L’espace de vie s’est parallèlement inscrit à la linéarisation du temps. Les sociétés industrielles ont imposé non seulement l’emploi d’unités de mesure standardisées, mais aussi celle de la ligne droite et de la chronologie. Le temps, la mesure et l’espace rectiligne sont devenus des constantes culturelles fondamentales de l’individu, constantes qui seront par la suite amplifiées avec l’arrivée massive des technologies numériques dans les deux dernières décennies du XXe siècle. Contrôle de puissance.

Vers 1860, les premiers médias de masse ont investi l’espace public. Livres, journaux et magazines ont entraîné une accélération importante de l’échange des idées et des valeurs entre tous les membres de la société. Il n’est plus question de lire uniquement la Bible. Les lectures comportent désormais des romans, des nouvelles, de la poésie, etc. Il est préférable que l’individu s’ouvre sur le monde.

L’expansion du chemin de fer a modifié en profondeur la relation que l’individu des classes populaires entretenait jusque-là avec son corps par la distribution de masse. Il a désormais la possibilité de se vêtir différemment, non plus seulement pour le travail, mais aussi pour se rendre attrayant. Il a aussi la possibilité de manger de la nourriture en provenance de tous les coins du pays. Avec l’avènement de la réfrigération, il peut maintenant déguster un sorbet ou boire une bonne bière froide. S’il ne demeure pas à New York, Chicago ou San Francisco, là où sont situés les grands magasins, il peut commander ce qu’il veut par l’intermédiaire d’un catalogue. En 1894, un certain Richard Sears, profitant de l’expansion des chemins de fer aux États-Unis, fait imprimer un catalogue qui permettra aux gens de commander par la poste des biens de consommation depuis son entrepôt de Chicago : le Book of Bargains : A Money Saver for Everyone devient la bible de la consommation et de la standardisation des produits. Augmentation de puissance par la consommation.

Au milieu du XIXe siècle, la mode, la mesure du poids et le miroir ont reconfiguré les frontières du corps. La mode dévoile davantage les corps — elle en dévoile d’autant ses imperfections. Adolphe Quetelet met au point le célèbre Indice de masse corporelle (IMC) — le corps est désormais mesurable et comparable aux autres corps. Avec l’industrialisation de la technique du coulage, le marché du miroir est en pleine expansion et modifie en profondeur le rapport au corps — désormais tous peuvent juger des ravages de la graisse et du temps, mais aussi des corrections à apporter. L’individu est désormais maître et esclave de son image des pieds à la tête. Conclusion de l’affaire : « Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. » Sans comprendre la portée de cette injonction faite par Nietzsche, sans la recaler dans son contexte, tous les promoteurs de la musculation, de la croissance personnelle, du coaching et de la psychothérapie reprendront en chœur cette injonction aux XXe et XXIe siècles.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020

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[1] Nietzsche, F. W., Le crépuscule des idoles, § Divagation d’un inactuel.11.

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