Mythèmes, unités structurantes d’un mythe

[mythes et discours]

Les mythèmes sont les unités structurantes d’un mythe. Ils s’imposent comme les vecteurs d’une sémantique symbolique propre qui fondent à la fois la création, l’interprétation et la réception du mythe, c’est-à-dire son enrichissement, ou à l’opposé, sa perte de sens.

En ce qui concerne les mythes technoscientifiques, certains mythèmes sont incontournables : amélioration ; croissance ; dépassement ; efficacité ; innovation ; libération ; optimisation ; productivité ; progrès ; solution.

Ces mythèmes fonctionnent toujours en opposition — amélioration/détérioration ; croissance/décroissance ; dépassement/déficit ; efficacité/inefficacité ; innovation/stagnation ; libération/asservissement ; optimisation/détérioration ; productivité/improductivité ; progrès/recul ; solution/problème —, c’est-à-dire que, étant donné que le mythe technoscientifique est là pour améliorer le sort de l’homme, les mythèmes qui le constituent doivent nécessairement faire opposition à tout ce qui contribuerait à ne pas améliorer le sort de l’homme.

En fait, lorsqu’il s’agit d’identifier les mots qui participent à la construction du discours d’un mythe technoscientifique, il suffit de retracer les phrases qui font appel à l’un ou plusieurs de ces mythèmes. Une fois ces mythèmes bien repérés et bien identifiés, il devient possible de voir comment le mythe s’est constitué, comment il est interprété par une société et comment celle-ci le perçoit et le reçoit.

Je vous propose un exemple fort intéressant en la matière. En mars 2017, lors du dépôt de son budget annuel, le gouvernement du Canada a particulièrement souligné que l’intelligence artificielle avait le potentiel de générer une solide croissance économique[1]. D’ailleurs, quoi de plus innovant que l’intelligence artificielle ? À une autre époque, pas si lointaine, on parlait, au Canada, de l’autoroute de l’information comme de l’Eldorado de l’innovation technologique et économique. Le chercheur Marc Lemire avait bien mis en évidence ce phénomène dès 1997 :

« L’intérêt manifesté en Occident depuis le début des années 1990 pour le projet d’autoroutes de l’information incite à réfléchir. Actuellement, peu de projets politiques paraissent susciter autant d’engouement dans la population et parmi les acteurs publics. Dans la presse générale, les discours d’entreprises et même dans les textes et documents politiques, un même état d’esprit s’observe à l’idée des bénéfices sociaux, politiques et culturels associés à ce projet. Les discours se font alléchants et mobilisateurs, et visent à associer le projet a un futur libérateur. Certains acteurs publics, à commencer par les leaders politiques américains, ont élevé les autoroutes de l’information au rang d’impératif de la modernité. Ils en ont fait un levier essentiel pour le développement économique et la création d’emploi, un remède aux difficultés des systèmes de santé et d’éducation, et une avancée décisive du partage du savoir et de la démocratie[2]. Ces perspectives séduisantes semblent avoir eu le dessus dans l’imaginaire collectif, malgré les appels à la prudence lancés par quelques observateurs. […] C’est donc l’imaginaire qui est actuellement à l’œuvre[3]. »

Ce qu’il y a d’intéressant avec ce texte rédigé en 1997, c’est que, vingt ans plus tard, il suffit de remplacer quelques mots pour le recontextualiser en 2017. Prêtons-nous à l’exercice :

« L’intérêt manifesté en Occident depuis 2012 pour l’intelligence artificielle incite à réfléchir. Actuellement, peu de projets d’entreprises et politiques paraissent susciter autant d’engouement dans la population et parmi les acteurs publics et privés. Dans la presse générale, les discours d’entreprises et même dans les textes et documents politiques, un même état d’esprit s’observe à l’idée des bénéfices sociaux, politiques et culturels associés à ce projet. Les discours se font alléchants et mobilisateurs, et visent à associer le projet a un futur libérateur. Certains acteurs publics, à commencer par les leaders politiques américains, canadiens, français et britanniques, ont élevé l’intelligence artificielle au rang d’impératif de la modernité. Ils en ont fait un levier essentiel pour le développement économique, un remède aux difficultés des systèmes de santé et d’éducation, et une avancée décisive du partage du savoir et de la démocratie. Ces perspectives séduisantes semblent avoir eu le dessus dans l’imaginaire collectif, malgré les appels à la prudence lancés par quelques observateurs. […] C’est donc l’imaginaire qui est actuellement à l’œuvre. »

À partir de cet exemple, il est non seulement intéressant de constater qu’il existe une structure discursive propre à un mythe, mais que cette structure discursive est universelle au point qu’il n’y a qu’à changer quelques mots ou expressions sans pour autant changer quoi que ce soit à la portée de son message.

Par exemple, en 2017, pour le premier ministre Justin Trudeau[4][5], c’était maintenant ou jamais pour le Canada de se positionner comme un leader mondial en matière d’intelligence artificielle et d’apprentissage profond. C’est donc pourquoi le Canada « entend offrir un appui public solide aux programmes de recherche et à l’expertise de calibre mondial offerts dans les universités canadiennes afin de positionner le Canada en tant que chef de file en matière de recherche sur l’intelligence artificielle et l’apprentissage profond[6]. » Réagissant aux annonces faites par le premier ministre et au Budget du Canada 2017-2018, le journaliste François Cardinal, du journal La Presse, a proposé cette lecture des faits, et il sera essentiel pour ma démonstration :

« Tout est en place pour que le Canada ouvre ses portes aux meilleurs chercheurs de la planète, courtise les scientifiques les plus convoités, attire les étudiants les plus prometteurs. Tout milite en effet pour que Montréal, Toronto et les grandes villes accueillent la crème du milieu académique mondial, surtout dans le domaine scientifique de l’heure : l’intelligence artificielle. Mais il faut agir vite. […] L’occasion est trop belle pour le Canada, dans tous les secteurs de pointe, mais particulièrement en intelligence artificielle et en apprentissage profond, pour lesquels se battent actuellement les grands pays de la planète. […] La France vient tout juste de dévoiler un plan sur lequel ont œuvré 500 chercheurs, sachant que ce domaine a un potentiel aussi révolutionnaire qu’Internet. […] Tous ces pays, on le devine, cherchent maintenant à attirer les talents pour se positionner rapidement.

[…]

Le Canada a une longueur d’avance. Il a une image d’ouverture et de tolérance, au moment où ces valeurs font tant défaut. Il peut compter sur un vendeur hors pair en la personne de Justin Trudeau. Et il s’est taillé en intelligence artificielle une réputation qui fait jaser bien au-delà des frontières. […] On retrouve à Montréal et Toronto la plus importante masse critique de chercheurs en milieu académique au monde. Et les pionniers Yoshua Bengio, de l’Université de Montréal, et Geoff Hinton, anciennement de l’Université de Toronto, ont réussi à faire du Canada un lieu à la fois convoité par Google, Microsoft… et les chercheurs de toute nationalité.

[…]

Le Canada est donc en avant de la parade, d’autant que ses gouvernements sont plus volontaires que jamais. Il faut en profiter pendant que le populisme ralentit les autres pays. Il faut donc que les gouvernements accélèrent le tempo, que les universités se montrent plus dynamiques et que le privé embarque avec plus d’enthousiasme encore. Les derniers budgets provincial et fédéral, on ne l’a pas assez dit, ont fait preuve d’une remarquable cohésion sur les questions de science et d’innovation. Ils ont aligné leur tir. Ils ont promis des investissements. Et ils ont décidé de mettre de l’avant une vision nationale de l’intelligence artificielle, de concert avec l’Institut canadien de recherches avancées. […] Il faut, bref, que le privé fasse sa part et que les gouvernements accélèrent le pas pour attirer les cerveaux de la planète, peut-être les futurs Prix Nobel[7]. »

Quels sont les mots-clés ou les phrases-clés à retenir dans ce qu’écrit le journaliste François Cardinal ?

Premièrement, le caractère urgent : « Il faut agir vite. » En matière de haute technologie, l’urgence est constamment à l’avant-plan des propositions, car le sentiment d’urgence autorise non seulement à agir le plus rapidement possible au risque d’être éclipsé par une autre nation ou une autre entreprise, mais autorise aussi à faire en sorte qu’un gouvernement puisse investir l’argent des contribuables pour financer des projets de recherche universitaires qui se retrouveront par la suite dans le secteur privé — socialisation des investissements, privatisation des profits.

Deuxièmement, « le Canada a une longueur d’avance » sur plusieurs autres pays, car « on retrouve à Montréal et Toronto la plus importante masse critique de chercheurs en milieu académique au monde. » Conséquemment, le corollaire de cette affirmation est de conclure que « le Canada est donc en avant de la parade, d’autant que ses gouvernements sont plus volontaires que jamais [car] ils ont promis des investissements. Et ils ont décidé de mettre de l’avant une vision nationale de l’intelligence artificielle, de concert avec l’Institut canadien de recherches avancées. » Ici, il est impératif de souligner le discours de la coopération entre tous les intervenants, même s’il est de façon générale boiteux ou à peine existant, car c’est justement cette « coopération » qui serait gage de réussite.

Troisièmement, le discours de ce beau et grand pays qu’est le Canada qui « a une image d’ouverture et de tolérance, au moment où ces valeurs font tant défaut. […] Il faut en profiter pendant que le populisme ralentit les autres pays. » Ici, il s’agit ici de jouer sur la grande ouverture du Canada face à la différence, et de faire ainsi la promotion politique du multiculturalisme façon Canada dont le premier ministre Justin Trudeau est un ardent défenseur, c’est-à-dire placer toutes les identités culturelles sur un même pied d’égalité, même celles des deux peuples fondateurs, anglais et français, le tout se caractérisant par une absence d’identité substantielle et une diversité infinie.

On voit donc comment s’articule le discours journalistique qui se fait non pas seulement la courroie de transmission du pouvoir en place, mais aussi la courroie de transmission de ces idées qui sont dans l’air du temps à propos de l’intelligence artificielle, cette intelligence artificielle qui serait cet horizon scientifique, technologique et économique indépassable dont le Canada aurait tant besoin « pour attirer les cerveaux de la planète, peut-être les futurs Prix Nobel. » Et l’affirmation n’est pas anodine, « les futurs Prix Nobels », une enflure verbale justifiant de clamer haut et fort qu’« il faut agir vite. »

Et c’est là où se révèle la puissance du mythe, car le mythe, ne l’oublions pas, est une histoire qu’on se raconte pour donner du sens à l’existence. À la lecture des propos tenus par le premier ministre canadien Justin Trudeau et ceux du journaliste François Cardinal, on voit bien là où les mythèmes propres aux mythes technoscientifiques travaillent le mythe de l’intelligence artificielle et l’articule de façon à le rendre cohérent afin que la population puisse se l’approprier, le recevoir et le comprendre. Voici donc comment j’interprète le texte François Cardinal à la lumière des mythèmes (en gras).

Tout d’abord, le Canada semble se positionner comme un leader en matière d’innovation en intelligence artificielle, ce qui le placera forcément sur une courbe de croissance économique qui ne fera qu’augmenter la productivité de l’ensemble de l’économie du pays. On comprendra donc que si le Canada ne saisit pas cette opportunité qui le place déjà comme un leader, il n’y aura pas innovation, mais plutôt stagnation de la productivité globale du pays, ce qui pourrait éventuellement bien placer celui-ci sur une pente de décroissance économique.

J’attire une fois de plus l’attention du lecteur sur le fait que les mythèmes fonctionnent toujours en opposition, car du moment où un mythème participe à la construction d’un mythe, il devient plus aisé de voir ce que le mythe cherche à contrer. Dans le cas présent, on se rend bien compte que les discours de Justin Trudeau et de François Cardinal cherchent à contrer la stagnation, la décroissance et l’improductivité.

Partant de là, les mots et les concepts utilisés pour compléter les mythèmes renforcent de facto le message véhiculé par le mythe. D’ailleurs, des expressions comme « Il faut agir vite », « le Canada a une longueur d’avance », « le Canada est en avant de la parade », « le Canada doit avoir une vision nationale de l’intelligence artificielle », « établir une coopération gouvernement/industrie », « attirer les cerveaux de la planète, peut-être les futurs Prix Nobel » participent au mythe, le renforce, lui donne corps et le rendent de plus en plus appréhendable par la population.

Le mythe fournit un solide socle ontologique à l’homme, c’est-à-dire qu’il définit clairement les conditions générales de l’être, telles que les conditions de son existence, les possibilités qui s’offrent à lui et le devenir de sa personne. Par exemple, lorsque des algorithmes d’intelligence artificielle sont en mesure d’identifier précocement, et ce, de la façon la plus efficace possible, une tumeur à un sein à partir de fichiers provenant d’un quelconque appareil d’imagerie médicale, ce sont les conditions générales de l’existence d’une femme qui sont ici convoquées, car ce repérage effectué par une technologie artificiellement intelligente détermine d’autant les possibilités de traitements qui s’offrent à elles que le devenir de sa propre personne. Autre exemple, le discours des fabricants d’automobiles à propos de la voiture autonome mise sur le fait qu’elle réduira de façon importante les accidents routiers, qu’elle réduira l’engorgement des villes, qu’elle diminuera l’empreinte carbone, etc. Ce faisant, les fabricants d’automobiles définissent clairement les possibilités que cette dernière offre à l’ensemble de tous les membres de la société et la nature même de son devenir.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020

_________________
[1] Association québécoise des technologies (2017), Budget du Canada 2017-2018 : L’AQT présente les principales mesures qui toucheront les entreprises technos québécoises.

[2] Torrès, A. (1995 [août]), L’Eldorado cybernétique, Manière de voir, Le Monde diplomatique, no 27, pp. 49-52.

[3] Lemire, M. (1997), L’imaginaire des autoroutes de l’information : le discours des acteurs publics québécois et canadiens, Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval pour l’obtention du grade maître ès arts, Département de science politique, Faculté des Sciences sociales, p. 1.

[4] « Le premier ministre Justin Trudeau était de passage à Brampton en Ontario, jeudi, pour parler de l’innovation en matière d’intelligence artificielle, ou d’apprentissage profond. Il a souligné que les principaux centres que sont la Grande région de Toronto, Montréal et Edmonton, recevront les investissements prévus dans le budget fédéral dévoilé la semaine dernière. » (Source: Radio-Canada (2017 [30 mars]), Intelligence artificielle, de l’argent pour les centres d’innovation à Toronto, Montréal et Edmonton.)

[5] « Le premier ministre Justin Trudeau participera plus tard aujourd’hui au Sommet des PDG de Microsoft, à Seattle, afin de convaincre des multinationales d’investir dans la technologie de pointe au Canada, notamment en intelligence artificielle et en informatique quantique. Selon la secrétaire de presse du premier ministre, M. Trudeau sera le premier chef de gouvernement en fonction à participer à cette rencontre. » (Source: Radio-Canada (2017 [17 mai]), Justin Trudeau à Seattle pour vendre la technologie de pointe canadienne.)

[6] Association québécoise des technologies (2017), op. cit.

[7] Cardinal, F. (2017 [9 avril]), Futurs Prix Nobel : bienvenue au Canada !, La Presse, URL: http://bit.ly/2uvpJaC.

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