Thé vert, une construction sociale aux vertus curatives

Avec le thé vert, je poursuis ici mon analyse des mythes et des discours mobilisateurs. Pour rappel, un mythe n’est pas une fabulation. Un mythe fournit un solide socle ontologique à l’homme, c’est-à-dire qu’il définit clairement les conditions générales de l’être, telles que les conditions de son existence, les possibilités qui s’offrent à lui et le devenir de sa personne. Le mythe fonde le lien social, le maintient et le perpétue. À travers le mythe, les sociétés humaines construisent la vision, le sens et la forme de l’univers où elles se meuvent.


Certains polyphénols, comme la quercétine[1], présente dans les fruits, les légumes, les céréales, les légumineuses, le thé et le vin, auraient de multiples effets bénéfiques[2] pour la santé[3] en général. Les anthocyanes — pigments naturels des plantes de la classe des flavonoïdes allant du rouge ou bleu — dont regorgent les petits fruits colorés — bleuet, myrtille, raisin rouge, fraise, framboise, aronia, canneberge, cassis, groseille, açaï — seraient réputés posséder des propriétés antioxydantes[4] tout comme la capacité à traiter certaines maladies métaboliques[5].

Le nouveau millénaire s’ouvre sur une problématique bien particulière : un certain type d’alimentation serait responsable de différents cancers[6]. Dès lors, la recherche ira dans deux sens : identifier ce qui induit le problème et identifier ce qui prémunit. De nombreux travaux suggèrent que les polyphénols auraient la capacité de réguler une diversité de processus cellulaires et moléculaires, leur conférant ainsi des propriétés anti-athérogéniques, anti-inflammatoires, anti-thrombotiques, anti-carcinogéniques et neuroprotectrices[7]. Deux scientifiques seront les principaux porteurs de ce courant nutritionnel préventif : le biochimiste canadien Richard Béliveau, dans les pays francophones, avec son ouvrage Les aliments contre le cancer : la prévention du cancer par l’alimentation[8], et le médecin français David Servan-Schreiber (1961-2011), tant dans les pays francophones qu’anglophones, avec ses ouvrages Anticancer prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles [9] et Anticancer : A New Way Of Life[10].

Pour le biochimiste canadien Richard Béliveau : « une personne qui mange de six à dix portions de fruits et de légumes par jour consomme de 2 g à 4 g de molécules phytochimiques bénéfiques. C’est énorme ! C’est l’équivalent de ce que l’on donne en chimiothérapie à certains patients. La différence, c’est que ces molécules, plutôt que d’être synthétisées dans les laboratoires de l’industrie pharmaceutique, sont synthétisées par des cellules végétales[11] ».

Partant de là, et au vu des nombreux avantages que présenteraient les polyphénols, il est plausible d’avancer l’idée que l’univers de la nutrition serait en passe d’intégrer dans l’aliment le bénéfice de la diète, autrement dit, un renversement de la relation jusqu’ici entretenue envers la nourriture, soit celle du péché alimentaire, pour une gastronomie diététique, soit celle du régime du plaisir : « En un mot, c’est de plus en plus conjointement, de plus en plus indistinctement, au nom du plaisir et de la santé réunis, que cuisine et diététique revendiquent le gouvernement du territoire global de l’alimentation quotidienne et du corps[12]. »

Et cette lente construction du produit santé vedette a une histoire qu’il importe de retracer en partie afin de comprendre comment il a à ce point contribué à la construction sociale de la saine alimentation à travers l’aliment préventif.

En 1995, l’American Health Foundation déclare que boire dix tasses de thé vert par jour fournit la quantité quotidienne requise d’antioxydants[13]. En fait, de simple breuvage, le thé vert est devenu, en se basant sur une multitude d’études scientifiques, une boisson aux propriétés curatives et thérapeutiques. Partant de là, le thé vert pourrait combattre le cancer[14], réduire la pression artérielle[15], éliminer les radicaux libres[16], abaisser le taux de mauvais cholestérol[17], soulager l’asthme[18], conduire à la perte de poids[19], réduire les infections[20], contrôler l’athérosclérose[21]. Ici, l’efficacité des solutions passe par l’autorité scientifique des études proposées auprès des préventionnistes et des nutritionnistes.

Lorsque le biochimiste Richard Béliveau[22] affirme que « parmi toutes les catéchines présentes dans le thé vert, l’une joue un rôle primordial dans l’action anticancéreuse de cette boisson, l’épigallocatéchine-3-gallate, possède la plus forte activité anticancéreuse et bloque également la capacité des tumeurs à provoquer l’angiogenèse, c’est-à-dire la formation d’un nouveau réseau de vaisseaux sanguins essentiel à leur croissance[23] », toutes les conditions sont réunies — crédibilité scientifique, publications (livres et chroniques), émission de télévision — pour étayer ses dires.

Conséquemment, les gens sont non seulement amenés à croire dans les capacités curatives du thé vert, mais le thé vert devient un puissant symbole de santé. Il s’établit dès lors une relation entre le symbole et la chose symbolisée, à savoir que l’individu qui boit du thé vert se pense, dans une certaine mesure, à l’abri des maladies que les scientifiques ont identifiées. Le consommateur de thé vert acquiert alors la « conviction » qu’il a adopté un comportement sain.

Comment le consommateur de thé vert a-t-il acquis la « conviction » qu’il a adopté un comportement sain ?

En se référant à la grille d’analyse que j’ai élaboré à propos du mythe technoscientifique, certains énoncés constatifs ont effectué le passage vers des énoncés performatifs. Pour rappel, un énoncé performatif réalise lui-même ce qu’il énonce par un processus qui fait appel à un mécanisme bien précis, la prédiction :

  • dans un contexte X, celui qui propose des mesures Y doit croire en l’efficacité de celles-ci et dans l’efficacité des méthodes et des applications qui en découlent ;
  • dans un contexte X, celui qui applique des mesures Y doit croire dans les dires de celui qui les propose ;
  • dans un contexte X, la collectivité doit croire dans la relation qui s’établit entre celui qui propose des mesures Y et ceux qui les appliquent.

Le fait de faire le passage d’un énoncé constatif vers un énoncé performatif fait alors advenir une réalité — dans le cas présent, une panoplie de vertus curatives pour le thé —, et peut même éventuellement fournir une interprétation totale de la réalité concernant le thé vert — il agit comme un treuil ontologique.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête, PxHere

_________________
[1] Griffiths, G., Trueman, L., Crowther, T., Thomas, B., Smith, B. (2002), « Onions — A global benefit to health », Phytotherapy Research, vol. 16, n° 7, p. 603–615.

[2] Jana, A. T., Kamlia, M. R. et al. (2010), « Dietary Flavonoid Quercetin and Associated Health Benefits — An Overview », Food Reviews International, vol. 26, n° 3, p. 302-317.

[3] Liu, R. H. (2003), « Health benefits of fruit and vegetables are from additive and synergistic combinations of phytochemicals », American Journal for Clinical Nutrition, vol. 78, n° 3, p. 5175-5205.

[4] Hennebelle, T., Sahpaz, S., Bailleul, F. (2004), « Polyphénols végétaux, sources, utilisations et potentiel dans la lutte contre le stress oxydatif », Phytothérapie, vol. 2, n° 1, p. 3-6.

[5] Amiot, M. J., Riollet, C., Landrier, J. F. (2009), « Polyphénols et syndrome métabolique: Polyphenols and metabolic syndrome », Médecine des Maladies Métaboliques, vol. 3, n° 5, November, p. 476–482.

[6] Afin d’obtenir un portrait global et exhaustif de la situation, il faudrait établir une chronologie, depuis 1960, des différentes études publiées, et ce, pour chacun des aliments ici mentionnés. Cette méthode permettrait d’étayer ou non, avec un bon degré de certitude, comment la prétention des aliments anticancer s’est socialement construite et si elle est devenue un fait social total.

[7] Murkovic, M., Adam, U., Pfannhauser, W. (2000), « Analysis of Anthocyane in Human Serum », Journal of Analytical Chemestry, p. 379-381.

[8] Béliveau, R. (2005), Les aliments contre le cancer : la prévention du cancer par l’alimentation, Montréal : Éditions du Trécarré.

[9] Servan-Schreiber, D. (2007), Anticancer : prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles, Paris : Éditions Robert Laffont.

[10] Servan-Schreiber, D. (2008), Anticancer A New Way Of Life, New York : Viking.

[11] Conférence prononcée par le Dr. Richard Béliveau lors du FAV Health 2005, symposium organisé par l’Institut des nutraceutiques et des aliments fonctionnels (INAF) de l’Université Laval.

[12] Fischler, C. (2001), L’Homnivore, Paris : Odile Jacob, p. 243.

[13] American Health Foundation (1995), « Exploring the chemopreventive properties of tea, primary care and cancer », American Health Foundation Update, vol. 15, n° 2, p. 30-31.

[14] « […] En buvant quotidiennement du thé vert, vous soumettez donc votre corps à des doses D’ECGD suffisantes pour bloquer la progression de microtumeurs en cancers virulents ! […] De nombreuses études scientifiques suggèrent que la consommation régulière de thé vert joue un rôle important dans la réduction du risque de développer plusieurs cancers, notamment ceux de la prostate, de la vessie, de l’estomac ainsi que du sein (Béliveau, 2005 : 25 novembre, 51). »

[15] Holmes, E., Loo, R. L., Stamler, J. et al. (2008), « Human metabolic phenotype diversity and its association with diet and blood pressure », Nature, vol. 453, p. 396-400.

[16] Blot, W., Li J., Lot, W., Taylor P. (1993), « Nutrition intervention trials in Linxian, China : supplementation with specific vita-min/mineral combinations, cancer incidence, and disease – specific mortality in the general population », Journal of National Cancer Institute, vol. 85, p. 1483-1491.

[17] Teddy, T. C., Koo, Y., Koo, M. (2000), « Chinese green tea lowers cholesterol level through an increase in fecal lipid excretion », Life Sciences, vol. 66, n° 5, p. 41-43.

[18] Donà, M., Dell’Aica, I., Calabrese, F., et al. (2003), « Neutrophil Restraint by Green Tea: Inhibition of Inflammation, Associated Angiogenesis, and Pulmonary Fibrosis », The Journal of Immunology, vol. 170, p. 4335-4341.

[19] Westerterp-Plantega, M. S., Lejeune, M., Kovacs, E. (2005), « Body Weight Loss and Weight Maintenance in Relation to Habitual Caffeine Intake and Green Tea Supplementation », Obesity Research, vol. 13, p. 1195–1204.

[20] Weber, J.M., Imbeault, L., Ruzindana-Umunayana, A., Sircar, S. (2003), « Inhibition of adenovirus infection and adenain by green tea catechins », Antiviral Research, vol. 58, n° 2, p. 167–173.

[21] Sasazuki, S., Kodama, H., Yoshimasu, K., et als (2000), « Relation between Green Tea Consumption and the Severity of Coronary Atherosclerosis among Japanese Men and Women », Annals of Epidemiology, vol. 10, n° 6, p. 401–408.

[22] Richard Béliveau, docteur en biochimie, directeur du laboratoire de Médecine moléculaire, chercheur au service de neurochirurgie de l’Hôpital Notre-Dame de Montréal, et auteur du livre à succès intitulé « Les aliments contre le cancer (Béliveau, 2005) » traduit en plusieurs langues. Ici, les conditions de base sont réunies pour faire en sorte que le docteur Béliveau devienne une figure d’autorité en matière de propriétés anticancer du thé vert. Dès lors, préventionnistes et nutritionnistes sont fondés dans leur démarche de croire dans les dires du docteur Béliveau.

[23] Béliveau, R. (2005), Boire du thé vert pour prévenir le cancer, Le Journal de Montréal, 25 novembre, p. 51.

 

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête,

_____________________

.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.