Médias de masse, puissants contributeurs des grands mythes contemporains

[mythes et discours]

Lire les gros titres présentés par les médias de masse alimente avec grande efficacité la structure narrative d’un mythe, et spécifiquement au niveau de la transformation performative, c’est-à-dire dans le passage d’un énoncé constatif à un énoncé performatif.  Un énoncé performatif fait advenir une réalité, et peut même éventuellement fournir une interprétation totale de la réalité. Par exemple, l’expression urgence climatique est un énoncé performatif, car il fait advenir les actions à mettre en oeuvre pour contrer le réchauffrement climatique.

Les reportages des médias à propos des études scientifiques entrent justement dans cette catégorie, non pas seulement pour les gros titres, mais aussi par l’interprétation qu’ils font de l’étude elle-même. Le processus journalistique se déploie en quatre temps :

  • ils mettent l’accent sur les résultats pour les rendre plus dignes d’intérêt en les présentant sous un titre pompeux ;
  • ils ont tendance à faire passer les recherches préliminaires pour des preuves définitives ;
  • ils transforment les corrélations rapportées par l’étude scientifique en relation de cause à effet ;
  • même si les résultats préliminaires d’une certaine étude scientfique sont souvent remplacées par des études ultérieures dont les résultats sont contraires, ces études ultérieures ne seront que très rarement rapportées par rapport à l’étude initiale.

Par exemple, à la fin des années 1990, le chocolat noir devient un aliment à privilégier pour diminuer les risques de maladies coronariennes[1][2]. De 2000 à 2010, le marché du chocolat noir à l’échelle planétaire avait atteint des ventes annuelles de l’ordre de 83,2 milliards de dollars et il a franchi les 88,3 milliards de dollars en 2026[3]. Comment est-ce possible ?

En fait, lorsque les magazines, les médias de masses, sites Internet et émissions de télé spécialisés en matière de nutrition ou de santé disent que certaines études scientifiques tendent à démontrer que le chocolat noir peut aider à circonvenir les maladies cardiovasculaires, il est de facto admis par ceux qui ont accès à ces informations que le chocolat noir contribue effectivement à circonvenir les maladies cardiovasculaires ; rares sont ceux qui iront vérifier les études en question. Ici, le résultat, en plus de s’autovérifier de facto, passe automatiquement de la catégorie « tend à démontrer » à « contribue effectivement ».

Avec l’aide des médias de masse et des médias sociaux, la distance temporelle et scientifique pour confirmer si le chocolat noir contribue ou non à prévenir les maladies cardiovasculaires s’efface totalement. Cette capacité du mythe technoscientifique à gommer le temps requis pour effectuer la vérification du résultat attendu contribue à renforcer l’idée que la prétention à prédire est réelle.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020

_______________
[1] Arts, I. C. W., Hollman, P. C. H., Kromhout, D. (1999), « Chocolate as a source of tea flavonoids », The Lancet, vol. 354, n° 488.

[2] Vinson, J. A., Proch, J., Zubik, L. (1999), « Phenol antioxidant quantity and quality in foods: cocoa, dark chocolate, and milk chocolate », Journal of Agricultural and Food Chemistry, vol. 47, n° 12, p. 4821-4824.

[3] Markets and Markets (2012), Global Dark Chocolate Market Analysis (2020-2026), Dallas : M&M.

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