La gestion publique de la maladie à la Renaissance

Épidémies et maladies infectieuses → Renaissance


À la Renaissance, ce qui importe, ce n’est plus seulement de repousser le mal, mais surtout de l’isoler.

La mise en alarme des lieux, des comportements et des corps passe par l’odeur (les vapeurs empoisonnées, les miasmes remontant des étangs, des corps malades ou se dégageant des cadavres en décomposition) et le visible (porcheries, étals d’équarrissage, signes corporels d’une certaine contamination, vêtements, effets personnels, marchandises débarquées des navires).

La mise aux normes des lieux, des comportements et des corps passe par la quarantaine qui devient modèle dominant, isole à la fois les individus et les milieux contaminants. La mise en place du régime des patentes maritimes de santé permet de mieux contrôler passagers et marchandises. La délivrance de passeports sanitaires et de billets de santé circonscrit le déplacement des individus à différentes échelles sur le territoire. Les cordons sanitaires tentent de prévenir l’infection par les tissus et les vêtements. Les capitaines de santé, à l’échelle municipale, recensent et déclarent les gens contaminés. Les lieux de débauches et de luxure sont décrétés lieux d’infection et de contagion. L’organisation spatiale de la quarantaine s’effectue à travers une reconversion des léproseries en hôpital général ou en lazaret et leur mise en réseau.

La mise à distance des dangers s’articule sur deux registres : celui de la dévotion ; celui du pragmatique en évitant d’ouvrir les pores de la peau par les bains et les plaisirs sensuels, la préservation de soi, les épurements, l’exercice, le bien manger et bien boire, les pratiques prophylactiques de base, l’eau bouillie, l’assèchement des marais.

Concrètement, la Renaissance a redéfini le savoir médical en formulant deux concepts bien distincts : l’aérisme, l’air corrompu, qui est le paradigme dominant ; le contagionnisme, compréhension encore confuse, mais que semble supporter l’intervention sanitaire. Alors que l’aérisme postule que les gens infectés contaminent l’air qui les entoure, tout comme les cadavres en décomposition et les lieux réputés infects, le contagionnisme, quant à lui, se fonde sur une chaîne d’implications simples et efficaces : il y aurait un cas zéro, une contagion qui commence par une transmission localisée, qui devient contamination, qui s’épand et devient propagation pour culminer en épidémie. La Renaissance a aussi redéfini un registre de sensibilités sociales en formulant une autre chaîne d’implications spécifiques : « une vie bien réglée est avant tout une responsabilité personnelle, d’où l’idée d’être le médecin de soi-même, qui mène à la santé, qui elle-même conduit au bonheur. La Renaissance sera donc aussi une régulation des conduites face à la contagion et l’élaboration d’une matrice sociale qui donne un sens aux conduites des acteurs.

Si importantes que soient les découvertes de l’anatomie et autres développements du savoir et des pratiques, c’est surtout la mise en place de l’institution sanitaire qui confirmera qu’il est possible d’isoler le mal, devançant par là même le savoir médical de l’époque. Alors que le Moyen-Âge cherchait avant tout à repousser le mal, la Renaissance déploiera un arsenal de moyens pour l’isoler en tentant de le circonscrire : « Circonscrire le mal en un espace particulier selon des temporalités propres à l’institution, mais aussi, et conjointement assurer la survie du corps social, protéger la quasi-totalité de ses membres, fût-ce au détriment de quelques personnes, humbles pour la plupart, délibérément exposées à la peste, prêtes à sacrifier leur vie contre une somme d’argent dérisoire[1]. »

La Renaissance sera à l’aune de l’institutionnalisation du sanitaire, une démarche hygiéniste fruit de la convergence d’un ensemble d’éléments disparates.

La finalité de tout ce qui s’est mis en place à la Renaissance pour contrôler la maladie consiste avant tout à isoler le mal en établissant des frontières physiques.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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[1] Fabre, G. (1996), « Les savoirs sur la contagion : la peste et l’institution de la quarantaine », Culture française d’Amérique, p. 95.

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