La gestion publique de la maladie et des infections aux XVIIe et XVIIIe siècles

Épidémies et maladies infectieuses → XVIIe et XVIIIe siècles


La peste a laissé ses traces dans l’imaginaire collectif. L’utilisation de l’eau est redoutée au XVIIe siècle, toujours réputée ouvrir les pores de la peau, livrant le corps aux menaces de l’air malsain. La peste fait encore référence et fédère l’ensemble des perceptions et sensibilités du mal, mais n’est plus d’origine surnaturelle.

Elle se concentre désormais chez ceux qui sont susceptibles de la transmettre, ceux-ci étant les plus défavorisés de la société. Les mesures de contention se resserrent. Les quarantaines sont plus strictes, les vérifications et contrôles plus serrés, les enquêtes sur le terrain pour identifier les sources potentielles de contamination deviennent plus fréquentes et plus précises. Par exemple, en 1621, à Florence, Filippo Lusagnini, maître maçon et ministre des rues, dit avoir trouvé 19 caves gorgées d’eaux usées, 20 caves fermées entourées de fosses d’aisance, 49 fosses débordantes et 8 puits d’eau non potable, saturés de liquide noir venu de déjections variées[1]. » La contrepartie de ces mesures ne se fera pas attendre avec des retours plus meurtriers de la peste qui atteignent des populations de moins en moins immunisées.

Le modèle de la peste et d’un air méphitique pénétrant le corps gagne ici en nuances et en degrés. Il y a glissement de la maladie brutale évoquée par la peste et les infirmités vers l’inconfort et l’indisposition. Une attention toute personnelle se tourne dès lors vers l’entretien du corps et la possibilité d’allonger l’espérance de vie. Les plus démunis, par exemple, reculent l’âge du mariage, diminuant d’autant la fécondité des femmes.

Descartes, déjà dès 1637, dans son célèbre Discours de la méthode, soulignait à quel point la conservation de la santé « est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. » Venant du notoire sceptique qu’était Descartes, une telle déclaration affirmant que la santé doit se retrouver au cœur même de la pensée et de la philosophie moderne n’est pas une réflexion innocente. Elle engage une pensée politique : la préservation et la protection de la vie et de la santé seraient dévolues à l’État. « À l’épreuve du mal contagieux, les sociétés ont forcément recours à des formes institutionnelles. Et ce, quand bien même la production des connaissances se révèle lente […] et sujette à des tensions qui déterminent les avantages et les reculs, les récurrences et les ruptures[2]. »

Concrètement, la méconnaissance des processus liés aux épidémies n’empêche en rien la mise en place de mesures d’hygiène publique, fussent-elles de portée limitée. L’institution de la quarantaine des XVIIe et XVIIIe siècles viendra confirmer la validité du modèle contagionniste que Girolamo Fracastoro (1478-1553) avait élaboré dès 1546 : la contagion directe par le toucher ; la contagion indirecte par les effets personnels ou la marchandise ; la contagion à distance par l’air, conformément à la thèse aériste[3].

Contrer le mal, le prévenir activement devient désormais préoccupation étatique. L’utilisation à des fins expérimentales de corps vils, ceux des condamnés à mort, des prostituées, des patients hospitalisés et des colonisés « auxquels on fait courir les premiers risques, avant de reverser à d’autres les gains cognitifs obtenus à leurs dépens[4]. » Ici, le bien commun, la raison d’État, au détriment de quelques-uns. « Le pouvoir d’expérimenter ne se fonde plus ici seulement sur le droit de tuer dont le souverain est le détenteur, mais sur le devoir de faire vivre, d’entretenir et de maximiser la vie de la population[5]. »

Pour la première fois, collaboration étroite entre science médicale et pouvoir, où le médecin, en fonction de catégories de sujets, a un droit à l’essai. « Le développement de la médecine clinique marque aussi le passage de l’ère de l’essai empirique à celle de l’expérimentation méthodique[6] » sous l’autorité exclusive du corps médical où les patients sont utilisés sans que se pose la question de leur consentement. Parallèle ici à faire avec le complexe agroalimentaire du XXIe siècle qui, sans le consentement des consommateurs, ajoute différents nutraceutiques aux aliments afin d’améliorer l’état de santé des individus. Ici, toujours cette idée du bien commun, mais à l’aune du mode corporatif et non de l’État.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, il ne s’agit plus seulement de repousser le mal comme au Moyen-Âge, ou de l’isoler comme à la Renaissance, mais de le prévenir activement afin de maximiser la vie de la population. Ainsi, la mise en alarme des lieux, des comportements et des corps passe par le drapeau jaune de la quarantaine, les données statistiques, la qualité des aliments, la fatigue, la tension et le surpoids.

La mise aux normes des dangers liés à l’infection s’articule autour de la quarantaine des individus et des milieux contaminants, sous toutes ses formes —modèle dominant. À cette pratique de confinement s’ajoute graduellement la mise en place de centres d’inoculation et de vaccination, car l’idée de nombreux médecins et autorités du Siècle des Lumières suggère qu’il est possible d’agir de façon préventive sur une population donnée dont on cherche à garantir la bonne santé, donc la disponibilité et l’activité optimale. D’où l’idée d’utiliser des corps vils[7], ceux des condamnés à mort, des prostituées, des patients hospitalisés et des colonisés à des fins expérimentales pour atteindre cet objectif. D’autre part, l’institution des tables de mortalité présentant la mort comme un événement mesurable et soumis à des probabilités mathématiques devient de plus en plus la norme avec cette ambition de mieux en mieux formulée voulant que la médecine puisse réformer la société.

Sur le plan personnel, se tenir à distance de l’infection consiste à mettre œuvre des pratiques prophylactiques fortement suggérées par les autorités : respirer des pommes d’ambre ou des éponges trempées de sauge et de genièvre ; ne pas fréquenter les lieux où se trouvent des gens infectés ; brûler les vêtements et les effets personnels de ceux qui sont morts de l’infection ; procéder à des épurements fréquents (saignées, transpiration, expectoration, vomissements), faire de l’exercice ; adopter un régime alimentaire sobre et frugal sans surcharge.

La finalité de tout ce qui s’est mis en place au XVIIIe siècle pour contrôler la maladie consiste avant tout à prévenir le mal en mettant d’avant un ensemble de pratiques prophylactiques.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
__________

[1] Cipola, C. M. ([1985] 1992), Contre un ennemi invisible, épidémies et structures sanitaires en Italie de la Renaissance au XVIIe siècle, Paris : Ballard, p. 70.

[2] Fabre, G. (1996), Les savoirs sur la contagion : la peste et l’institution de la quarantaine, in Culture française d’Amérique, p. 91.

[3] Fracastoro, G. ([1546] 1950), Il contagio, le malettie contagiose e la loro cura, Florence : Leo S. Olschki.

[4] Chamayou. G. (2011), « Les corps vils », Aux origines de la médecine, dir. Didier Sicard, Georges Vigarello, Paris : Fayard, p. 120.

[5] Idem., p. 121.

[6] Idem., p. 123.

[7] L’expression vient de la locution latine fiat experimentum in corpore vili — faire une expérience sur un corps de peu de valeur. C’est la notion d’un corps sans dignité auquel on ne doit par conséquent aucun respect ni aucun égard.

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