Le rapport du sain au malsain à la Renaissance

Épidémies et maladies infectieuses → Renaissance


Le rapport du sain au malsain se déplace : air pur et air corrompu ; lieux sains et lieux infects ; nourriture des pauvres et nourriture des nantis ; santé parfaite et santé imparfaite ; préservation de soi et comportements à risque. La peste, arrivée en Europe en 1347, bien que terrifiante, est aussi enseignement. En moins de deux jours, sous sa forme pneumonique, elle provoque la mort. Elle est rampante et fulgurante à la fois, mais surtout inexorable. Provoquant un fort sentiment d’impuissance, il ne reste que de nouvelles démarches de préservation de soi comme échappatoire où il s’agit avant tout de protéger le corps en repérant et en répertoriant tout ce qui est susceptible de l’infecter.

Avec cette nouvelle vision d’un corps plus poreux, avec tous ces milieux de vie nauséabonds jugés inquiétants par leur insalubrité (porcheries, étals d’équarrissage, charognes mal enterrées), de nouvelles mesures de mise à distance du mal deviennent nécessaires.

Un constat s’impose : la peste souligne l’impuissance à la contrecarrer. Pourtant, de cette impuissance surgissent de nouvelles démarches de prévention. Le champ du dangereux s’élargit. Il faut mettre à distance ce qui peut pénétrer le corps, d’où le déploiement d’une batterie d’attitudes préventives. Bien que la maîtrise des modes de transmissions de l’infection soit encore très mal compris, l’isolement des individus et des milieux n’est pas seulement un enseignement de la peste, mais procède bien de l’expérience des contagions passées.

C’est donc vers le milieu du XVIe siècle que la théorie contagionniste supporte cette idée d’un isolement préventif « et surtout sa très stricte observation alors que la fuite désordonnée apparaît néfaste […]. Il faut attendre la mise en place d’un réseau d’informations sanitaires au XVIIe siècle, c’est-à-dire le régime des patentes maritimes de santé et des billets, ou passeports sanitaires pour que le mal commence à reculer[1]. »

L’odeur et le visible, quant à eux, déterminent le danger et sa mise à distance. L’odeur transporterait le mal, d’où l’injonction à faire en sorte que le corps soit le moins poreux possible (cf. Les masques vénitiens de Carnaval dotés de longs nez qui enfermaient herbes et aromates pour filtrer l’air respiré). Mise à distance en évitant certains comportements aggravants susceptibles de faire pénétrer le mal, comme le rapporte l’historien Vigarello : « l’exercice échauffant et ouvrant les pores de la peau[2] » ; « la chaleur ouvrant par trop les conduits du corps[3] » ; « les bains ou l’abandon trop fréquent au plaisir sensuel, débilitant la vertu naturelle[4]. » Le danger s’étend, l’air pénétrant la peau suscite d’autres attentions : il n’est plus seulement question d’une pureté qui devrait circuler dans les organes, mais d’une pureté extérieure au corps, une modification de l’environnement.

Un changement sensible survient au XVIe siècle. À la bombance et les pays de Cocagne d’une époque où la faim s’inscrivait dans le quotidien des siècles centraux du Moyen-Âge succèdent la réserve et la sobriété d’une époque où l’approvisionnement en nourriture devient moins préoccupant. Le recul progressif des épidémies, depuis 1440, la fin de la guerre de Cent Ans, l’extension des terres cultivées, l’augmentation progressive du rendement par grain, l’augmentation du cheptel, l’augmentation du volume de poissons pêchés, sont autant d’événements qui allègent les contraintes de la faim. Une autre vision de la vie s’installe à l’aune d’une espérance de vie prolongée. Une autre vision par rapport à la mort s’installe aussi qui suggère qu’il est possible d’en reculer d’autant la fatalité à travers certaines pratiques, attitudes et comportements.

La rupture cosmogonique est désormais consommée. Il y a une santé parfaite ou imparfaite dont l’individu serait le seul responsable[5]. C’est la montée de l’individu moderne, celui qu’annoncera Emmanuel Kant au XVIIIe siècle, l’individu qui juge par lui-même, libéré de ses préjugés, de ses superstitions, de ses illusions, qui serait le seul à juger de son état de santé. C’est donc une médecine de soi-même qui se met certes graduellement en place, mais seulement chez les nantis et les privilégiés.

Le XVIe siècle marque non seulement une rupture cosmogonique, mais aussi une rupture sociale, et ce, à trois niveaux : travail, alimentation et croyances. L’image sociale des plus humbles change. Dénuement et pauvreté deviennent objet de sarcasmes au XVIe siècle, à l’inverse du Moyen-Âge qui voyait là une certaine manifestation du sacré. D’une part, se met en place une valorisation du travail où mendier est désormais réservé aux seuls malades et infirmes, où l’idéal franciscain du mendiant devient exaltation du labeur : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». D’autre part, il y a une réforme importante du catholicisme où la question du salut personnel devient centrale.

La nourriture des pauvres, susceptible de contaminer à elle seule l’atmosphère, devient dès lors différenciation sociale, inspire le dégoût chez les nantis, marque les frontières nouvelles à partir de la culture de l’élite. Une distance d’autant plus accrue qu’elle dénonce le dénuement comme une tare. La mauvaise nourriture n’affecte pas seulement celui qui la consomme, mais tout son entourage par ses différentes exhalaisons susceptibles de déclencher une épidémie. En 1542, le médecin et anatomiste français Sylvius, conscient du problème, propose un accommodement diététique aux démunis : « escargots, vers de terre, et couleuvres doivent être bien vuydées et escrochées, après en avoir couppé et jecté environ quatre goigtz de la teste, et autant si vous voulez de la queue, bien lavées, et nettoyées en lexive[6]. »

Joyaux, pierres précieuses, amulettes, liqueurs d’or et élixirs d’alchimistes du Moyen-Âge deviennent, pour la première fois, objet de différenciation sociale, médecine de charlatan, croyances pour petites gens. Ambroise Paré, le célèbre chirurgien français, propose de prouver que les pierres précieuses, symbole de pureté et de prévention, n’ont aucun effet. Pour les besoins de sa démonstration, Paré suggère au roi d’utiliser comme cobaye un cuisinier qui aurait volé quelques plats d’argent en échange d’une promesse d’avoir la vie sauve. L’expérience se déroule en deux temps. Le cuisinier absorbe un poison et Paré lui administre par la suite un antidote composé de pierres réduites en poudre. Évidemment, le cuisinier ne survit pas, « cheminant comme une bête, les yeux et la face flamboyants, jetant le sang par les oreilles, le nez, la bouche, le siège et la verge[7]. »

En 1578, Laurent Joubert, médecin de Catherine de Médicis et d’Henri III, avec la publication des deux tomes du livre « Erreurs Populaires », souligne : « Cela semble superstitieux et mensonger qu’il y a une vertu incroyable et secrète dans ces pierres précieuses, soit qu’on les porte sur soi, soit qu’on en use de la poudre d’icelle[8]. »

Rabelais, quant à lui, tourne en dérision son personnage Gargantua portant une « chaîne d’or pesant vingt et cinq mille soixante et trois marcs d’or[9] » pour le préserver des maladies. Le discours se structure en deux temps : d’une part, une réprobation généralisée des pratiques obscures relevant de la magie et des superstitions, un anathème global contre tous les « insolents bailleurs de balivernes, affronteurs et larrons[10] », et d’autre part, une volonté d’institutionnaliser la médecine en démarquant ceux autorisés à la pratiquer, établissement de frontières, tout en revendiquant l’objectivité dans les pratiques, la construction d’un savoir qui se veut scientifique[11].

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
___________
[1] Biraben, J. N. (1976), « Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens », La peste dans l’histoire, Tome 1, Paris/La Haye : Mouton, p. 183.

[2] Soldi, J. (1630), Antidotario per il tempo di peste, Florence, p. 20.

[3] Idem., p. 18.

[4] Le Forestier, T. ([1495] 1513), Contre pestilantiam : le régime contre épidémie et pestilence, Rouen : Jacques Le Forestier, p. 102.

[5] Au-delà de cette rupture, une autre rupture annoncée qui s’effectuera au XXIe siècle, celle d’un individu entièrement autonome face à sa santé. Une rupture d’avec le système de la science médicale.

[6] Dubois, J. [Sylvius] (1544), Régime de santé pour les povres, facile à tenir. Paris: Jacques Gazeau, cit. in Dupèbe, J. (1982), « La diétiétique et l’alimentation des pauvres selon Sylvius », in J. C. Margolin et R. Sauzet (eds), Pratiques et discours alimentaires à la Renaissance, actes du colloque de Tours, 1979, Paris: Maisonneuve et Larose, p. 42.

[7] Paré, A. ([1585], 1964), Discours de la licorne, in Des monstres, des prodiges, des voyages, Paris : Livre club du libraire, p. 166.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] Idem.

[11] D’une efficacité reconnue dans plusieurs de ses pratiques, la médecine du XXIe siècle n’en restera pas moins confrontée aux pratiques alternatives : médecines douces, homéopathie, biologie totale, programmation neurolinguistique, produits naturels, etc. Un débat qui confronte une pratique qui se dit « éclairée » à une pratique qui se dit tenir compte de l’être humain dans son ensemble.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.