Le savoir médical et sa pratique au Moyen-Âge

Épidémies et maladies infectieuses → Moyen-Âge


Le savoir médical, tributaire d’Hippocrate et de Galien ainsi que de celui des médecins arabes, institutionnalisé dans les premières universités au XIIe siècle, est une pratique médicale sous l’égide des premiers corps de métiers et corporations. À travers ce savoir institutionnalisé, certains protocoles et règles déontologiques sont formulés et mis en place en qui concerne les consultations et les auscultations directes (odeurs, couleurs, palpation, examen du pouls, du sang et des urines) et les actes de chirurgie (tumeurs, hernies, fractures, amputations).

Pour le médecin il n’y a qu’une seule grande constante, la proximité de la mort : « face à ce désordre tant social que biologique se constitue une métaphysique du mal puisant ses sources dans la tradition apocalyptique judéo-chrétienne. Fondée sur une interprétation religieuse, la réponse institutionnelle à la contagion se formule d’abord en termes théologiques. Mais le recours permanent à ce modèle explicatif ne saurait suffire : s’édifie simultanément un système de connaissances pratiques dont l’institution quarantenaire est la clef de voûte[1]. »

La maladie est encore et toujours essentiellement un dérèglement des humeurs comme dans l’Antiquité. Toute maladie est « une infection atmosphérique : c’est l’idée maîtresse d’une corruption de l’air — cause naturelle de la peste — que l’on explique alors par les influences malignes du ciel, les vapeurs empoisonnées, les miasmes remontant des étangs ou se dégageant des cadavres en décomposition[2]. »

Le miasme revient fréquemment dans la littérature médicale du Moyen-Âge, notion centrale possédant une dimension métaphorique indéniable : « Les miasmes sont considérés d’emblée d’essence délétère : ils obéissent à une représentation triviale du mal, que la science médicale du moment fait sienne, qui repose sur la propriété supposée de l’air de véhiculer les agents infectieux[3]. »

Autre registre métaphorique, l’image de la peste qui lève comme le levain fait lever le pain et celle des animalcules invisibles présents dans l’air pourvus d’ailes et de pieds, vecteurs de contagion. Ici, « la métaphore fait office de médiation entre le raisonnement populaire et le discours savant[4]. »

Le savoir médical, au Moyen-Âge, bien qu’hérité de l’Antiquité, est en pleine reconstitution. Tributaire des travaux d’Hippocrate et de Galien, restructuré à la fois par les Arabes, les juifs et les chrétiens, rediffusé au gré des conquêtes et de la dislocation des royaumes, l’érection des grandes universités européennes au début du XIIIe siècle marque un point de bascule, car le savoir vient de se doter d’un efficace véhicule de diffusion : l’université. Montpellier, Paris et Bologne accueillent les premières universités dès 1220 où les collèges de médecins sont créés, « les maîtres s’y distinguent, apportant leur prestige de savants aux professionnels étroitement contrôlés[5]. »

Une première distinction dans les pratiques s’impose à ce moment : les chirurgiens, longtemps méprisés pour leur contact avec le sang, rejoignent la corporation des médecins au XIVe siècle. Barbiers, apothicaires et accoucheuses sont, quant à eux, relégués à la petite chirurgie. Le savoir médical, pour sa part, se répartit en fonction des classes sociales : les réceptaires ou antidotaires, destinés au peuple, « juxtaposent aux prescriptions médicales des incantations magiques[6] » ; les consignes pour l’élite touchent davantage à une diététique calquée sur celle des moines, « qui leur assure une longévité souvent surprenante, au-delà de 70 ans[7]. »

Deux dynamiques sont en place pour éloigner la mort : le refuge de la religion et de la superstition ; les balbutiements d’une pratique médicale qui s’organise et se structure à travers des « regroupements en métiers ou en corporations pour les chirurgiens, les barbiers ou les apothicaires, et vérifications de leurs capacités. Contrôle des malades, ensuite, par leurs thérapeutes, comme le prévoient les statuts des chirurgiens de Paris en 1311 pour des raisons de police[8]. » Établissement, donc, de protocoles et de règles déontologiques en matière de consultation et d’auscultation directe formant la pratique médicale exploratoire.

D’autre part, il y a un attrait particulier et grandissant pour la « pratique chirurgicale [qui] s’amplifie à partir de la fin du XIIIe siècle, [et qui] se traduit par l’augmentation des œuvres et par l’aspiration sociale et disciplinaire des chirurgiens à un statut égal à celui des médecins[9]. » Loin d’être une pratique sauvage et non encadrée, la chirurgie, dès le Xe siècle, utilise l’opium pour les interventions lourdes : amputation, ablation de polypes, de tumeurs cancéreuses, et d’hémorroïdes, extraction de calculs vésicaux.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
__________
[1] Fabre, G. (1996), « Les savoirs sur la contagion : la peste et l’institution de la quarantaine », Culture française d’Amérique, p. 83-106 [83].

[2] Idem., p. 88.

[3] Idem., p. 90.

[4] Idem., p. 90.

[5] Touati, F. O. (2001), « Le temps de l’épidémie et de l’impossible contrôle ? », Aux origines de la médecine, dir. Didier Sicard, Georges Vigarello, Paris : Fayard, p. 56.

[6] Idem., p. 53.

[7] Idem.

[8] Idem., p. 61.

[9] Idem., p. 58.

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