Les maladies dominantes à la Renaissance

Épidémies et maladies infectieuses → Renaissance


La Renaissance, par rapport au Moyen-Âge, dispose d’un socle épistémique quasi totalement reconstitué : tout correspond désormais au grand ordre numérique et géométrique de l’univers de la Grèce antique. Il n’est plus question de se questionner sur la place de l’homme dans la création divine, mais bien de savoir de quoi est fait l’être humain. Un intellectuel nouveau est né : l’humaniste. Les dogmes consacrés sont remis en cause et la médecine ne reste pas à l’écart de cette révolution, car elle en fera une majeure : l’exploration du corps humain à travers la pratique de l’anatomie. Une épistémologie également reconstituée, alors que le corps n’est plus soumis aux forces invisibles et souterraines du monde, mais à ses propres mécanismes internes et à l’air malsain. C’est finalement un renouvellement des causalités. Isoler le mal devient la finalité de la Renaissance. Il ne s’agit plus seulement de le repousser, mais de mettre en œuvre des mesures pour le circonscrire.

La vision du corps se métamorphose. Le mépris et le rejet ne fonctionnent plus comme repères : le corps est dorénavant poreux, ouvert à l’air malsain ; le corps est une mécanique complexe fondée sur le modèle des flux ; le corps peut être objet de santé et de bonheur.

L’apparence du corps, à la fin du XVe siècle, devient préoccupation sanitaire. Les lourdeurs corporelles sont pointées du doigt plus qu’elles ne l’étaient auparavant. Thomas More, dès le début du XVIe siècle, souligne qu’« il faut être de pierre ou frappé de léthargie pour ne pas se complaire dans une santé parfaite, pour ne pas y trouver de charme[1]. » La santé acquiert dès lors un nouveau statut : celui d’un bonheur et d’une certaine volupté. La santé devient aussi opposition : santé parfaite versus santé imparfaite, la dernière éloignant d’autant le bonheur et la volupté. Il y a ici une adéquation : le bonheur passe par la santé.

Une dynamique s’installe, celle de la santé normalisée. La sobriété gagne en popularité. Il faut se ménager, s’économiser, conserver son corps. Déplacements des sensibilités aussi, car la sobriété éloignerait non seulement la maladie, mais atténuerait la peur même de la mort, car être moins malade c’est éloigner d’autant l’angoisse de sa propre finitude. Ces déplacements ne sont pas innocents. Ils marquent pour un changement du rapport au corps. L’adéquation est une suite d’implications simples et efficaces, à savoir qu’une vie bien réglée est avant tout une responsabilité personnelle qui permet d’être le médecin de soi-même, d’où la possible santé, d’où l’idée du bonheur, ce type de bonheur tant évoqué par Épicure et Sénèque.

Cette médecine de soi-même qui déplace le médecin en périphérie n’est plus seulement une nécessité, mais presque un recours obligé. Cette nouvelle démarche de santé représente en quelque sorte un affranchissement aux influences cosmogoniques, une affirmation de soi-même, un contrôle tout personnel. Il y aurait donc des mécanismes à l’œuvre dans le corps qui expliqueraient les maladies, une analogie qui oriente le sens des flux avec les objets fabriqués, une « représentation déjà globale des agencements corporels et de leur autonomie possible : le modèle de l’alambic, la cucurbite[2] et les tubulures épurant les essences.

Les conseils de santé, au XVIe siècle, se modèlent dès lors sur cette analogie où le corps ne distille bien que si le sens des humeurs est soutenu, favorisé, orienté comme un parcours. Cette nouvelle conception du fonctionnement du corps ne révolutionne pas les pratiques pour autant, mais elle démontre que le corps gagne en visée organisatrice, moins amalgamé aux seules propriétés et qualités de l’univers.

Les maladies du Moyen-Âge, quant à elles, sont toujours présentes : lèpre, peste, variole, dysenterie, diarrhée, tuberculose osseuse et pulmonaire, scorbut, typhus, influenza, coqueluche, paludisme (malaria). Le savoir médical se transforme : anatomie (science du corps) ; remise en cause des savoirs antiques avec les travaux de Paracelse et d’Ambroise Paré ; l’air corrompu pénètre le corps ; il y aurait aussi cette possibilité d’une contagion qui commence par une transmission localisée, qui devient contamination, qui s’épand et devient propagation pour culminer en épidémie.

La pratique médicale, pour sa part, se précise à travers des protocoles qui se précisent de plus en plus : diagnostic ; pronostic ; traitement ; auscultation directe (odeurs, couleurs, palpation, examen du pouls, du sang et des urines) ; instauration d’un dialogue thérapeutique entre médecin et patient ; chirurgie (tumeurs, hernies, fractures, amputations, cataracte).

Avec la peste toujours présente et l’apparition de la syphilis au milieu du XIVe siècle, désormais, le corps est considéré comme poreux. Le mal et la pourriture le pénètrent, d’où un déplacement des préoccupations vers la prévention. Au XVe siècle, l’horizon de la faim s’éloigne grâce à de nouvelles méthodes de gestion agricoles. Conséquemment, une attention toute particulière portée vers une médecine de soi-même émerge, car il y a cette idée d’une santé parfaite ou imparfaite dont l’individu serait responsable, marquant ainsi une rupture d’avec les explications cosmogoniques des siècles centraux du Moyen-Âge. C’est le lent et graduel transfert d’une vision hygiéniste fondée sur des croyances vers une vision hygiéniste fondée sur des relations de causes à effet.

Pourtant, tout comme au Moyen-Âge, certains phénomènes sont encore récurrents. L’épidémie est toujours la trame de fond. La thèse dominante « suppose que les pestiférés contaminent l’air qui les entoure, d’où l’expression d’aérisme […] qui récuse tout particulièrement l’attribution de la contamination au seul contact direct, par le toucher[3]. » Cette idée hippocratique, redécouverte au XVe siècle, confère non seulement une assise savante à la thèse aériste, mais permet aussi aux autorités de dédramatiser les situations épidémiques en faisant valoir le principe selon lequel la peur[4] prédisposerait à la contamination. On voit aussi comment « l’approche aériste a pu donner un argument décisif aux autorités politiques pour tenter de conjurer les peurs sociales exacerbées par les épidémies de peste, et dont les conséquences pouvaient menacer gravement l’ordre public[5]. »

Une logique donc : localiser le mal, le cantonner, le contraindre, d’où la mise en place de mesures publiques préventives.

D’une part, la mise en place de réseaux d’informations : (i) le prévôt de Paris institue, en 1553, une succession de responsabilités en chaîne : le commissaire de quartier appelle avec lui deux marguilliers, nommera deux hommes en chaque paroisse pour rendre compte de la progression d’une maladie ; (ii) l’obligation pour chaque citoyen de déclarer tout individu infecté. D’autre part, se met également en place l’institutionnalisation de la quarantaine.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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[1] More, T. ([1518] 1990), L’utopie. Voyages aux pays de nulle part, Paris : Laffont, coll. Bouquins, p. 172.

[2] Partie de la chaudière de l’alambic où se place la matière à distiller.

[3] Fabre, G. (1996), op. cit., p. 87.

[4] Ce « levain de la peur » serait même un précurseur à la contamination !

[5] Fabre, G. (1996), op. cit., p. 83.

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