Les maladies dominantes aux XVIe et XVIIe siècles

Épidémies et maladies infectieuses → XVIIe et XVIIIe siècles


Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le socle des savoirs médicaux se renouvelle de façon importante. La modernité impose un renversement du problème de la vie, car si la vie foisonne partout, pourquoi surgit la mort ? Contradiction d’importance, problème à résoudre dont la Renaissance avait posé les fondements. L’ontologie qui se développe à ce moment de l’histoire est une ontologie dont le modèle est celui de la matière. L’univers est conçu comme un champ de masses et de forces inanimées qui opèrent selon les lois de l’inertie et de la distribution dans l’espace ; c’est la thèse mécaniste où le savoir se réduit au seul aspect identifiable des processus.

Une ontologie de la mort également, sous-jacente à la science moderne, où considérer la vie comme un problème c’est reconnaître son étrangeté dans le monde mécanique qui est le monde ; l’expliquer c’est la nier en faisant l’une des variantes possibles du sans vie. Claude Bernard ne suggérera-t-il pas, un siècle plus tard, que la vie est ni plus ni moins qu’un ensemble de fonctions qui « résistent à la mort » ? Une épistémologie donc, également renouvelée, où le corps est dorénavant composé de circuits, d’articulations, de flux, comme ceux du cœur avec sa mécanique circulatoire. La médecine se donne alors deux buts : prévenir activement le mal et maximiser la vie de la population.

Le XVIIe siècle impose le thème des épurations. Il devient modèle de pensée, puissante analogie convaincante transposée dans plusieurs autres domaines. Ainsi, la spiritualité et une vie dévote épureraient l’âme. La ségrégation, en excluant et refoulant ce qui peut contaminer et souiller le groupe, permettrait de gérer l’ordre social. La métaphore d’une purge traverse l’ensemble de la société.

Tous sont conviés à un vaste travail d’épuration par l’évacuation, tout comme la défense envers la lèpre et la peste avait été l’exclusion de ceux qui appartiennent aux marges sociales. Le XVIIIe siècle, celui des Lumières, quant à lui, marque un changement de registre important : le corps posséderait cette capacité à se guérir et s’entretenir. D’une part, la vision du corps pénétré du XVIIe siècle où s’infiltre le mal se modifie. En ce sens, un corps volontairement pénétré en inoculant le mal, la petite vérole, est aussi un corps qui se guérit par le mal.

Chamboulement des visions et des pratiques donc, que viennent appuyer observations empiriques et données statistiques. D’autre part, la découverte de l’électricité redéfinit l’architecture intime du corps. La maladie serait faiblesse, manque d’énergie. La saignée affaiblirait, d’où l’idée de tonifier et de raffermir le corps, affermissement qui se traduit au XVIIIe siècle sous celui de la rusticité.

La vision du corps se métamorphose : il n’est plus poreux, il est au travail, il s’autoguérit, il est énergie, il est perfectible. Un corps à tonifier, à affermir où la maladie serait le fait d’une faiblesse particulière, d’un manque d’énergie. Non plus l’état des humeurs comme auparavant, modifiables par la saignée et autres épurements, mais bel et bien l’état des fibres pour mesure de l’état de santé de l’individu. Bouleversement profond aussi, dans le registre d’un corps qui posséderait la capacité à se guérir et s’entretenir. Affermissement s’oppose à mollesse : le corps serait indéfiniment perfectible par des améliorations progressives et des exercices graduels. C’est l’art de perfectionner l’espèce humaine, projet à la fois médical et politique.

Les maladies carencielles et épidémiques du Moyen-Âge et de la Renaissance sont toujours présentes : lèpre, peste, variole, dysenterie, diarrhée, choléra, tuberculose osseuse et pulmonaire, scarlatine, rougeole, typhus, influenza, coqueluche. Une nouvelle maladie fait son apparition, importée des Amériques : la fièvre jaune (vomito negro). La petite vérole, quant à elle, est non seulement un cas particulier, mais ouvre de nouvelles perspectives quant aux infections et leurs traitements potentiels.

En un certain sens, c’est avec l’écrivaine britannique Lady Montagu (1689-1762) que commence ce nouveau périple du traitement de l’infection. Tout d’abord, elle constate, lors d’un séjour dans l’Empire Ottoman en 1717, que la petite vérole est quasi inexistante. Constat également renforcé par ses voyages dans les villes bordant la mer Noire et celles de l’archipel grec où elle découvre que l’inoculation de la maladie, très tôt dans l’enfance, par une incision de la peau dans laquelle sont déposées des matières purulentes prises sur les boutons d’un varioleux, semble non seulement avoir un effet protecteur, mais que cet effet protecteur persisterait tout au long de la vie. Constatant l’efficacité de l’opération, elle décide de faire inoculer ses deux enfants et arrive à introduire la pratique en Angleterre.

Malgré son efficacité, la pratique de l’inoculation, pour l’époque, défie toute logique : un corps volontairement pénétré en inoculant le mal serait aussi un corps guéri par le mal. Il faut dès lors présumer que les organes disposeraient d’une mystérieuse faculté, celle d’une résistance propre, d’une défense jusque-là non observée. Ici, aucun élixir, juste un mécanisme incompréhensible. D’autre part, quarantaines, confinements, cantonnements et éloignements donnent peu de résultats face à la petite vérole, sans compter une démocratisation du mal qui atteint autant les nantis que les démunis. Remise en cause, donc, de la représentation traditionnelle de l’épidémie (des gangrènes gagnant les organes), de celle d’une décomposition interne où seuls les épurements et le non-contact en évitent le développement.

La petite vérole est le « fléau de l’Europe » affirme, en 1770, Buchanan, médecin directeur du Local Government Board. Seaton, quant à lui, « fait observer que la mortalité de la petite vérole après la vaccination dépasse rarement 7 pour 100, d’après ce qui est connu, et que plus fréquemment elle n’est que de 3, 4 et 5 pour 100[1]. » Ici, autre changement d’importance, la statistique devient le premier repère pour décider ou non de la justesse d’inoculer. Avec statistiques à l’appui et démocratisation du mal, des centres d’inoculations gratuites sont ouverts aux démunis afin d’endiguer l’épidémie. Le roi Louis XV, emporté par la petite vérole, incite son successeur, en 1774, à se faire inoculer.

Au-delà de ce symbole, l’inoculation ouvre à la fois l’ère de la loi des grands nombres à la préservation de la vie tout comme à celle de l’immunisation de groupes humains. L’inoculation révolutionne la pratique médicale. L’intention volontaire de faire pénétrer le mal tout en le surmontant provoque une maladie réelle et le constat qui s’impose pour les médecins de l’époque, c’est bien qu’il existerait un principe invisible qui protégerait le corps de l’infection.

Suite à ce constat, un effondrement successif et graduel des anciennes représentations de protection du corps balaie la science médicale, d’autant que les nouvelles protections induites par l’inoculation seraient internes. Autre changement d’apparence anodine, si la petite vérole tue le septième de ceux qui en sont infectés, elle défigure en quelques jours le visage des autres, ruinant à jamais apparence et beauté. Par l’entretien du corps se dessine en filigrane ce qui deviendra l’identification au corps.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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[1] Drysdale GR. (1885), Éléments de science sociale ou Religion physique, sexuelle et naturelle, Paris : Félix Alcan Éditeur, p. 505 ; http://bit.ly/ZYpxcQ.

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